Plan

0/ Étymologie
1/ Albert Einstein
2/ I. Stengers sur Whitehead

3/ Qui parle ?
4/ A. Berque
5/ L'intuition d'un parcours personnel
6/ Albert Camus
7/ Lilian Silburn, La Kundalini
8/ Cédric Villani
9/ B. Spinoza et la science intuitive

10/ Une Intuition, texte poétique
11/ Conclusion provisoire

Note: Cette bribe philosophique est un copié-collé d'un essai figurant dans un autre recueil sur Nulle Part: Territoires. Il m'a semblé opportun de le faire figurer dans les deux recueils car un parcours personnel s'esquisse en cours de progression, notamment dans les paragraphes surlignés de jaune.


0/ Intuition [ɛ̃tɥisjɔ̃] n. f. ÉTYM.1542; lat. scolast. intuitio, de intuitum, supin de intueri « regarder attentivement » (Le grdRob)


1/ 

 L'esprit intuitif est un don sacré et l'esprit rationnel est un serviteur fidèle.
Nous avons créé une société qui honore le serviteur et a oublié le don. (Trad. N P)

2/ En faisant appel à l'intuition construite comme 'vol de l'expérience', Isabelle Stengers caractérise pour Alfred North Whitehead cette intuition comme « un vol qui, lui aussi, exemplifie la créativité sur un mode conditionné par un 'environnement social', celui que constituent le schème et les exigences de cohérences auxquelles elle répond.
En l'occurrence, l'appel à l'intuition va être produit sur un mode qui contrecarre toute confusion entre la créativité comme ultime relatif au problème articulé par le schème et une quelconque figure romantique de la créativité jaillissante, spontanée, 'sans raison'. Il ne suffit pas ... d'affirmer que la créativité est toujours conditionnée: l'image d'un tuyau canalisant le grand flux créatif, aménageant sur un mode passif, son activité jaillissante, resterait possible. Il faut affirmer l'impossibilité de distinguer entre conditionnement passif et production active. Et c'est cette affirmation qui va faire résonner le 'principe ontologique', reprenant le cri rationaliste par excellence 'rien n'est sans raison !'. »

« Selon le principe ontologique, il n'y a rien qui s'insinue dans le monde venant de nulle part. » (A. N. Whitehead en italiques, cité par Isabelle Stengers in Penser avec Whitehead, Seuil, 2002, 295)

Sa « version ... s'oppose à l'appel à une 'spontanéité' venant de nulle part. » (id)

 L'image provient d'un ouvrage de L. Silburn, La kundalini.
Le lien renvoie vers une présentation détaillée de cet ouvrage fondateur
d'où je puise l'intuition d'une source possible de l'intuition...
L'environnement social dont parle Whitehead (§2/)
serait alors celui des écoles non-dualistes
du Shivaïsme du Cachemire,
dont L. Silburn rend si bien compte (voir §7/).

3/ Qui parle ? Qui pilote quand « le corps » se dit en milieu de nuit, entre deux cycles de sommeil, son dénudement souhaitable pour mieux dormir/se rendormir ? Quelle est la source de l’intuition qui advient ? D’où provient [1210; lat. provenire «  naître, se produire  ».], d'où sourd ce ru intuitif, discret, sinueux, ancré dans la matière vivante, et au débit dense, comme davantage certain de soi ? La question peut se reformuler ainsi: où est la source intuitive ? Cette intuition est-elle construite, comme le suggère Whitehead ? Est-elle fondée, constituée ?
Elle semble parfois s’écouler. Elle susurre, elle se consume en un mince feu auquel il est aisé d’être inattentif. Elle passe inaperçue sans une attention vigilante portée à son message, à sa manifestation. Elle n’est ni continue, ni régulière. Elle appartient au domaine du non verbal, prend en compte des éléments qui peuvent faire sens après-coup, une fois qu’elle s’est manifestée à soi. Et a dès lors trouvé à s’exprimer. Elle est peut-être de nature énergétique, celle qui circule entre les chakras; cela reste bien sûr une hypothèse par d'autres.


4/ Par ailleurs, en fouillant sur ce site parmi les écrits antérieurs, je trouve d'autres traces d'intuitions chez A. Berque quand il rend compte à propos du tétralemme (voir terminologie) de la transition entre le 3e lemme et le 4e lemme par la LEMMIQUE DU C'EST-À-DIRE « dans une immédiateté à la fois temporelle & spatiale qui relève de l'intuition, non de la dialectique ». L'intuition ne fait malheureusement pas partie des concepts qu'il envisage de manière plus approfondie. Pourtant, elle semble essentielle dans ce passage, ce glissement furtif, pour parvenir au quatrième & dernier élément d'une logique qui évite tout raisonnement binaire simplificateur. C'est un apport majeur de la mésologie.


5/L’intuition personnelle, cet « en amont du raisonnement » (A. Comte-Sponville, Dictionnaire philosophique, Intuition), dans cette pénombre philosophique-ci, toujours très imparfaitement éclairée, ouvre pourtant à présent sur les facettes d'univers qui prennent et font sens sans que s’y perçoive quelque impasse, tant les méandres, les cheminements semblent infinis, infiniment féconds.

Il ne semble pas que cette intuition ressortisse de la conviction découlant uniquement d'un enthousiasme intuitif, certes bien présent ! Le mésologue en chef, A. Berque, a atteint une telle maîtrise créatrice de concepts trop néologiques, dès lors difficilement cernables pour qui ne s'y plonge pas avec un acharnement énergique.

Sa maîtrise est adossée à une culture nourrie à tant d’abreuvoirs différents qu’il semble s'autoriser à se saisir de n’importe quel sujet pour le soumettre au test de l'adéquation à l'univers qui s'est mis en place et en valider ainsi une pertinence de plus, en suivant de façon rigoureuse une suite d'enchaînements méso-logiques très construits. Sans forcément convaincre tant sa logique formalisée à l'extrême systématise presque trop bien le raisonnement en vue de l'universaliser de manière probablement trop absolue, un peu stérile aussi. Ce mésologisme n'offre aucune échappatoire: soit on y adhère, soit on le tient à distance. C'est un peu comme si l'auteur voulait continûment se rassurer sur la pertinence & l'universalité de son approche. Sans être devenu mainstream encore.

La mésologie fut le premier système philosophique dans lequel j'ai plongé aussi profondément, aussi personnellement. Je lui dois la lecture fondamentale de l'ouvrage de J. von Uexküll. Son Milieu animal & milieu humain donne une consistance théorique à la nature, si présente dans l'oeuvre de Spinoza.
La mésologie avait acquis en ce corpzesprit-ci une réelle vibrance jusqu'à un degré de saturation tout aussi prégnant ! À trop fréquenter les voies stériles labourées par Heidegger, cela devait forcément arriver...

La mésologie a concouru, comme le tantra si profond (voir Un écartement convenable et le §7/ ci-dessous), à une plus complète expression de l'essence constitutive du soi bien mieux hébergée. Depuis quelque temps, ces limites atteintes, c'est le spinozisme qui désormais semble être devenu le flux majeur alimentant la source énergétique même. La mésologie, en passe de devenir un mésologisme ?, s'est alors détachée du soi. J'y ai récusé une logique implacable, réductrice finalement parce que trop systématique; elle est comme sans effet désormais même si bien sûr nul regret ne pointe son nez sur le temps considérable passé à en cerner les contours, puis à en démonter les arcanes. La mésologie reste un passage qui a équipé de concepts novateurs, notamment paysagers et japonisants.

De longues méditations sur les philosophies de l'Inde (voir § 6 & 7) et sur Spinoza (§8) ouvrent à une intuition renouvelée du monde, davantage paisible; chaque jour ou chaque semaine constate une mutation, une évolution personnelles, un bonheur de voir les choses autrement, d'être un peu mieux capable de mettre des mots plus adéquats sur le silence ontologique, qui est une condition à l'éclosion apaisée de la sérénité qui envahit le corpzesprit. Il se médite ainsi un bic à la main.


6/ Albert Camus et l'Inde: une convergence naturelle

INTUITION
« La philosophie indienne enseigne que c’est par l’intuition – et le désir, un désir profond, pur – qu’on accède à la vérité supérieure ou réalité. … C’est pourquoi, pour connaître, il faut plus que la raison. » CS 52
Camus: « Comprendre, c’est avant tout unifier […]. Le désir profond de l’esprit, même dans ses démarches les plus évoluées, rejoint le sentiment inconscient de l’homme devant son univers: il est exigence de familiarité, appétit de clarté, […]. Cette nostalgie d’unité, cet appétit d’absolu[,] illustre le mouvement essentiel du drame humain. » CS 53


7/ Lilian Silburn: La kundalinî

L. Silburn est celle par qui le shivaïsme tantrique & non dualiste du Cachemire a pris corps en l'esprit tandis que le corps, lui, le vivait de l'intérieur comme en rend compte le recueil poétique le plus fourni de l'écritoire: Un écartement convenable.

C'est dans le chapitre III de son ouvrage que L. Silburn aborde l'intuition. En voici l'extrait:

Les Natha appartiennent à une école qui vise à se libérer durant la vie. Les Natha sont des Shivaïtes; ils insistent sur une voie directe aussi brève que possible, celle que découvre le mystique en lui-même et jusque dans son propre corps, lieu privilégié de l’expérience. Ils recourent à l’intuition, l’absorption spontanée; se caractérisent par la simplicité du cœur et de l’esprit.

Bien sûr, la lecture d'un des plus longs essais sur Nulle Part reste un must pour qui veut s'imprégner des enseignements d'une sagesse venue du Nord de l'Inde (et de l'est du Pakistan, pour le plus grand malheur d'une paix contemporaine qui ne se fait pas; à ce propos voir Le Monde diplomatique et notamment cette synthèse avec carte.).

8/ Cédric Villani Ce mathématicien français remarquable, notamment par ses bijoux de revers de veste, a publié en 2015 chez l'éditeur L'arbre de Diane un petit opus intitulé: Les mathématiques sont la poésie des sciences. Il consacre un chapitre à l'intuition en mathématiques en racontant des souvenirs personnels de recherches mathématiques où l'intuition joue un rôle important. Il ne la définit pas:
« Un jour, en traversant le boulevard, la solution de la difficulté qui m'avait arrêté m'apparut tout à coup. Je ne cherchai pas à l'approfondir immédiatement (il effectuait son service militaire !), et ce fut seulement après mon service que je repris la question. J'avais tous les éléments, je n'avais plus qu'à les rassembler et à les ordonner. Je rédigeai donc mon mémoire définitif d'un trait et sans aucune peine. » 44


9/ Spinoza sur les trois genres de connaissance, et plus particulièrement le troisième.

Voici la retranscription de ce qui en est dit par ailleurs sur Nulle Part:

   Typologie des trois genres de connaissance: in L'être et la joie 113, par R. Misrahi
 1er genre  Par ouï-dire Connaissance empirique sans fondement.
Elle ressortit de la confusion des sens.
Elle est passive et répétitive;
elle est source de toutes les désillusions.
 2genre  Rationnel et démonstratif
 (comme les maths)
 La connaissance de 2e genre
procède par l’enchainement déductif
&  emploie des notions communes.
Elle définit la science intuitive.
Le savoir ici est certes fondé, nécessaire & universel
mais uniquement conceptuel & abstrait.
 3e genre  la science intuitive  Elle saisit intuitivement, de façon intellectuelle et
immédiate, le rapport entre un attribut infini de la nature
et l’essence de la chose= un mode singulier de cet attribut.
La connaissance du 3e genre appréhende,
comprend de façon immédiate, le lien entre les réalités
singulières et les aspects spécifiques de la nature infinie
qui les fonde (choses ou idées).
C’est vers ce genre de connaissances
que toute l’éthique conduit son lecteur.
Le contenu, la signification  ne peuvent être saisis
qu’avec la vérité.
La science intuitive appréhende concrètement
(et non plus abstraitement comme dans le 2e genre)
LE RAPPORT / LE LIEN. 114

1er Par ouï-dire: connaissance empirique sans fondement
2e Rationnel et démonstratif (comme les maths); le savoir ici est certes fondé, nécessaire & universel mais uniquement conceptuel & abstrait.
3e Le contenu, la signification ne peuvent être saisis qu’avec la vérité / la connaissance du 3e genre qu'est la science intuitive: elle s'appréhende concrètement (et non plus abstraitement comme dans le 2egenre) 114
LE RAPPORT / LE LIEN, dit R. Misrahi dans les 100 MOTS DE L'ÉTHIQUE, s'opère entre 1-  la totalité comme substance & 2- la singularité de tout être.

Cette science intuitive (3e genre) consiste à saisir l’immanence de la manière dont les réalités singulières s’insèrent dans la nature infinie.
Cette science intuitive implique de se libérer par rapport à tous les mythes de transcendance & de libre arbitre.
La science intuitive libère l’esprit à la fois de l’imagination et de la servitude.
Il s’agit dès lors de se libérer définitivement de la connaissance de 1er genre, la connaissance empirique, car elle produit l’imagination illusoire et la fausseté des idées tronquées. Seule la connaissance de 2e genre, la connaissance rationnelle, peut déboucher sur et engendrer un système d’idées adéquates relatives aux structures de l’être, c’est-à-dire la nature. C’est seulement à partir de cette connaissance rationnelle, à partir de l’unité de nature que peut émerger la saisie intuitive du lien entre
-  les choses singulières &
-  la nature infinie.
La béatitude et la liberté en découlent, d’où naît le sentiment d’éternité.
Plus on est capable de saisir du lien par la science intuitive, plus nous acquérons de l’intérieur la conviction de l’unité du monde & plus nous accédons à la plus haute joie.

Se convaincre que le monde est un.
Accéder à la plus haute joie.


Car mieux on a conscience de soi-même, c’est-à-dire plus on est parfait et heureux.
À la fin de l'article consacré à la connaissance, ces mots-clés apparaissent: amour conscience éternité idée raison satisfaction de soi vérité.

Il s’écrit ainsi un balisage essentiel du spinozisme grâce au génie philosophique de Robert Misrahi, bien ancré dans notre temps.

Ni R. Misrahi (Les 100 mots de l'éthique), ni C. Ramond (Dictionnaire Spinoza) ne consacre une entrée à l'intuition. Ils l'hébergent  logiquement sous l'entrée « Connaissance ».

M. Juffé (Café Spinoza), en lecteur également attentif de Spinoza, extrait de l'Éthique même une « longue déclaration [de Spinoza lui-même] qui résume l'utilité de l'entendement » et où il a cette note de bas de page essentielle: J'écris « Nature » là où Spinoza écrit « Dieu ». Elle m'a été bien utile pour approfondir certains textes fondateurs de l'hindouisme qui abusent de Dieu à toutes les lignes...

« De la connaissance intuitive de la Nature naît la satisfaction de soi elle-même qui constitue la plus haute félicité de l'homme, ou béatitude, car « ce qui est le plus utile, dans l'existence, est de perfectionner l'entendement, c'est-à-dire la Raison, autant qu'on le peut. »


10/ Une intuition
Toucher le fond, plier les genoux
et pousser pousser la soprano
à monter très très piano
comme si le temps s’était dissous
caresser les bulles naissantes
ouvrir les mains au don de soi
[n’y chercher aucune paroi]
comme si le temps était un convoi
comme si la durée devenait apaisante
pressentir le bleu de l’océan
tout là haut au-delà des éclosions
tel un géant nocturne bienséant
au temps de riches pulsions
comme si les univers s’entremêlaient
la détente prend le corps à partie
dans une harmonie profonde
là tout au mitan de l’onde
comme si la vie s’était enhardie
et redescendre sans craindre le gouffre
permanence sans aurore
l’inutile son n’y pérore
comme si sinuer sans barouf
comme si.
Et prendre appui sur une certitude:
en donnant, recevoir;
se donner, s’émouvoir.
comme si.


11/ Conclusion provisoire

Cet essai se transforme épisodiquement depuis un an et demi (première mise en ligne mi-décembre 2015). Une évidence lente à se construire pourrait bien faire en sorte qu'une bibliothèque philosophique personnelle se construise ainsi, depuis longtemps, en vue d'alimenter ce fil intuitif. Nulle preuve définitive. Une simple hypothèse. À côté de la joie.

Vous lisez une évolution majeure de cet essai de synthèse;en effet, il a

  • restructuré et enrichi sa numérotation,
  • clarifié son contenu par l'addition d'un plan,
  • été assez fondamentalement mis à jour.

Il incline le versant de cette recherche philosophique... intuitive en direction du spinozisme. La mésologie - un enthousiasme précédent - semble se rattacher au spinozisme, mais aucun Heideggero-mésologue, à ma connaissance, ne s'est penché sur ce lien... & il ne m'appartient pas de le valider puisque je ne suis personne philosophiquement et parle de nulle part (out of nowhere); j'en ai pourtant... l'intime intuition !

Mis en ligne dans une première version mi-décembre 2015, cet essai n'avait plus évolué depuis décembre 2016 jusqu'à ce 10 août 2017. La mise à jour par addition de la science intuitive selon Spinoza, telle qu'il en est rendu compte dans l'oeuvre de R. Misrahi, paraît bien être un apport susceptible de faire grossir encore ce flux intuitif textuel... Elle est survenue, cette mise à jour, de façon très naturelle, comme une évidence arrivée à maturité.

More soon ? Probablement, car il s'agirait de dresser la liste des concepts qui gravitent autour de l'intuition aux fins d'en établir une possible cartographie. Chaque étape a son heure sur Nulle Part... Quelques retouches déjà le 15 8 17...


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