Essai de synthèse sur les caractères définitoires de la béatitude

Plan

Constat
Objet
Synthèse
Analyse fine
La béatitude est le but que l'Éthique se propose d'atteindre.
La félicité même
Aucun mysticisme: la nature aime l'humain qui aime la nature.
La béatitude c'est comprendre
Le corps
La beatitude, c'est la vertu même
L'universalisme de la connaissance


Constat

L'Éthique formalise la sagesse d'un homme: Bento Spinoza. Elle est entièrement tendue vers l'accomplissement de la béatitude. Celle-ci est centrale au spinozisme.

Il n'y a pas mot plus inactuel que celui-là. Plus embarrassant en fait. Le terme, tel que Spinoza l'emploie, n'a rien de religieux.

En utilisant les deux ouvrages qui offrent un trousseau de clés commode pour ouvrir les portes de l'Éthique, les 100 Mots sur l'Éthique de Spinoza par R. Misrahi et Café Spinoza de M. Juffé, je recompose ceci.


Objet
Puisse cet essai de synthèse vous être aussi utile qu'à moi pour cerner quelque peu ce concept. Cet essai se propose en effet de déployer les caractères définitoires propres au spinozisme pour éclairer les contours de ce concept: la béatitude.


Synthèse
Avec M. Juffé, voici la substantitifique moelle que j'en ai tirée. La béatitude n'est pas un état mais un acte, une mise en acte qui n'a rien à voir avec le fait pour un corps-conscience « d'être repu », de « digérer sa réussite ». 80

Bien sûr, dans le langage de tous les jours, béatitude renvoie à béat (comme dans: Il est béat d'admiration devant sa dulcinée...). Le mot pourtant, en suivant le nuage de synonymes suggéré par le Bertaud du Chazaud ne renvoie pas qu'à niais, mais aussi à (bien)heureux, calme, paisible, rassasié, ravi, repu, satisfait, tranquille.

« La béatitude de Spinoza n'est pas un état 'béat' où un corps/esprit repu digère sa réussite, c'est la capacité d'agir portée à son plus haut point, lorsque notre passivité est largement outrepassée par notre activité, lorsque nous agissons en connaissance de cause. »

La béatitude pour Spinoza est un acte. Elle est la capacité d'agir portée à son plus haut niveau

  1. lorsque notre capacité outrepasse largement notre passivité &
  2. lorsque nous agissons en connaissance de cause.

Le corps agit de la sorte & non l'esprit car le corps est l'esprit, le corps est la conscience. Ces deux-là ne font qu'un, unis pour le meilleur et (souvent) pour le pire, à la vie à la mort ! D'où, puisqu'ils ne font qu'un:

  • la barre oblique dans corps/esprit ou
  • le tiret entre corps & conscience dans corps-conscience.

À se demander d'ailleurs pourquoi les auteurs ne disent pas simplement le corps: leur viendrait-il à l'idée de mettre en exergue leur foie, qui prend bien plus de place dans l'enveloppe corporelle que le cerveau... Mais bon: passons !

« La béatitude ne peut être soumise à un canon, à des lois, à la force. Elle requiert [nous dit Spinoza] 'des conseils puissants et fraternels, une bonne éducation, & par-dessus tout un jugement adéquat & libre. » 217


Analyse fine
En relisant pas à pas l'entrée très documentée que R. Misrahi consacre à ce concept-clé de l'Éthique, voici ce que j'en retiens tout en le reformulant en fonction de ce que j'ai compris de la très belle technique mise en oeuvre par M. Juffé: alléger le vocabulaire tout en le rendant actuel, le détacher de son référent compréhensible par les lecteurs du siècle d'or hollandais, tout en essayant, pour ma part, de ne pas commettre de contresens... M. Juffé sait de main sûre ce qu'écrire clairement veut dire.


La béatitude est le but que l'Éthique se propose d'atteindre. Elle constitue notre salut et notre liberté. Notre salut ? C'est par l'exercice de cette béatitude que nous échapperons aux passions dont Spinoza a aussi entrepris le catalogue. Pas de référent religieux sous sa plume.

La béatitude consiste

  • dans l'amour constant & d'une durée indéfinie envers la nature,
  • c'est-à-dire dans l'amour de la nature envers les humains.

Je n'aurais jamais osé formuler cela comme ça mais, en remplaçant systémiquement dieu par la nature, comme Spinoza y invite lui-même ses lecteurs, cela nous donne à lire ( & à méditer !) la phrase précédente. La phrase s'autoproduit sous nos yeux... ébahis. Du Spinoza dans le texte.

Voir aussi la discussion qu'en offre M. Juffé dans Café Spinoza, reprise dans l'essai qui lui est consacré sur Nulle Part, sous le paragraphe intitulé SIVE.


De la béatitude, R. Misrahi dit qu'elle est la félicité même. Spinoza dévoile dans le TTP avoir « ramé » dans une passivité plus grande que son activité: après des expériences décevantes, il se décida en fin de compte à rechercher s'il n'existait pas un vrai bien & qui put se communiquer, quelque chose enfin dont la découverte & l'acquisition lui procureraient pour une durée indéfinie, le temps de sa vie, la jouissance d'une joie suprême & incessante.

  • Béatitude
  • joie suprême
  • liberté

sont synonymes pour Spinoza. Leur contenu correspond à une joie où l'esprit humain se réfère à la satisfaction de soi dans ce monde-ci. Cette dernière n'a rien à voir avec l'autosatisfaction qui, elle, est enflure de l'égo.

Les quatre termes surlignés de la sorte sont équivalents par leur portée conceptuelle concrète.

Les quatre termes équivalents permettent de comprendre & de décrire ce qu'est pour Spinoza le vrai bien comme jouissance immanente, dans ce monde-ci, de l'être même.

Le vrai bien consiste à jouir ici & maintenant de « l'être même ».

Cette jouissance d'être se réfère à

  • la liberté vraie de l'esprit,
  • la joie active, immanente, que l'esprit instaure en sortant le corps-esprit/le corps-conscience de la servitude des passions dont Spinoza nous établit le catalogue philosophique définitoire en fin d'Éthique III

 Aucun mysticisme dans cette intuition rationnelle qui conduit à la

  • Béatitude
  • joie suprême
  • satisfaction de soi.

L'amour intellectuel de la nature est le fruit de/résulte de cette intuition rationnelle.

L'amour de la nature pour l'humain est la même chose que l'amour de l'humain pour la nature. Il n'y a pas très longtemps (quelques semaines tout au plus) que j'ai pris conscience intuitivement que la nature aime l'humain qui aime la nature. Il y a une forme de réciprocité silencieuse & authentique. L'arbre qui abrite le corps sous sa frondaison généreuse protège le corps des chaleurs excessives que notre climat déréglé par l'activité humaine offre en réponse à nos excès.


La béatitude, c'est comprendre. Elle est la joie extrême qui résulte du fait que nous comprenions correctement

  • les liens qui nous unissent à la nature, ainsi que
  • la nature des liens qui nous unissent à la nature.

Ces liens sont

  • immanents,
  • rationnels &
  • intuitifs.

La béatitude est une expérience immanente dans notre existence. La béatitude nous offre d'expérimenter notre existence de manière immanente.


Le corps joue un rôle central dans

  • l'instauration &
  • le déploiement

de cette béatitude.

La béatitude est une expérience de l'esprit qui s'accompagne de l'épanouissement du corps.

La béatitude est donc simultanément charnelle (corporelle) tout en agissant de façon intellectuelle (dans la conscience).


La béatitude est la vertu même

Robert Misrahi revient sur la toute dernière proposition de l'Éthique (V, prop.42) dont voici la traduction que J F Billeter nous offre:

« La Béatitude n'est pas la récompense de la vertu,
mais la vertu elle-même;
et nous n'en jouissons pas parce que nous maitrisons nos passions,
mais c'est au contraire parce que nous jouissons d'elle que nous sommes en mesure de les maitriser. »
J. F. Billeter, Esquisses, 2017,
p. 94

Le chemin qui conduit à cette satisfaction pleine est difficile, nous rassure en quelque sorte R. Misrahi !


L'universalisme de la connaissance
Nul élitisme dans cette approche dont même Spinoza reconnait la difficulté. La passage de l'ignorance au début de la sagesse & de la liberté s'effectue par la connaissance. Dans l'entrée qu'il lui consacre dans son dictionnaire, R. Misrahi ne semble toutefois pas reconnaitre l'accès à la connaissance n'est pas accessible aisément, même dans une société aux apparences démocratiques. Que cet accès à la connaissance ne soit pas simple, que cela puisse intéresser les Puissants que nous restions ignorant·e·s, soit.

Dans d'autres écrits, nous dit l'auteur, « Spinoza développe une pensée politique dans laquelle la démocratie apparait comme le meilleur gouvernement. »

L'éthique de la béatitude & du bonheur est une doctrine universaliste qui ... annonce le XVIIIe siècle ».

C'est cet universalisme même (une doctrine ?) qui rend l'Éthique si précieuse pour conduire sa vie sur la voie qu'elle emprunte, à la fois de façon rationnelle et intuitive.

Jusqu'à présent, cet universalisme spinoziste, je n'en ai perçu ni limites ni défauts insurmontables (déterminisme mis à part, qu'il suffit de contourner pour s'en dispenser), autres, of course, que les miennes propres, les miens trop ancrés encore...

Ceci conclut l'essai, désormais complet.

 


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