Ne pas trop savoir par où prendre ce Traité de la Chine qui ne dit pas son nom, mais aux douze volumes parus. Ce qui s'y pioche jusqu'à présent nourrit. Poursuivons donc.

L'unité sous-jacente est apparue en feuilletant/lisant; les références internes foisonnent en rebond d'un ouvrage à l'autre. Le style alerte et mesuré de son auteur, J. F. Billeter (JFB), plaît.

Voici une carte mentale réalisée avec FREEMIND exprimant un ressenti subjectif de l'unité que cette esprit-plume semble donner à ses écrits:

 

Cette carte mentale tient compte des douze ouvrages de J. F. Billeter parus chez Allia.

Les différents livres publiés chez Allia en lecture sont les suivants; d'autres se sont ajoutés depuis la première mouture de cet essai: le scanner va chauffer sous peu pour vous en proposer toutes les couvertures...

 

Le premier ouvrage lu sur Nulle Part est Esquisses. Vous trouverez un essai sur les apports retenus en suivant ce lien. Quand j'ai entrepris la lecture plus attentive  de ce que je propose « De la Chine: un traité », il m'a fallu dès lors décider par quel bout le prendre. C'est à cela que la carte mentale ci-dessus m'a servi.

Après quelques coups de sonde & tâtonnements, le choix s'est porté sur Tchouang-tseu. Après tout, la philosophie est un domaine où une expertise se construit. La traduction (anglais-français) est un fond de commerce professionnel & cet ouvrage comportant Trois essais sur la traduction (du chinois) suivra...


Lire. Nuancer. Parfaire.

Essai sur l’histoire chinoise, d’après Spinoza, inséré à la fin de La Chine trois fois muette, définit la Chine en 50 pages en prenant comme fil conducteur le Tractatus de Spinoza, philosophe de référence ici-même. Une joie. Une invitation à lire le Traité spinozien dans la traduction qu'en a faite B. Pautrat ?

Lichtenberg (1746-1799) tient Spinoza (1632-1677) en haute estime. J. F. Billeter tient les deux en très haute estime, à tel point qu’il a traduit de larges
extraits des Cahiers du premier (de l’allemand, pour « s'occuper l'esprit » comme il le dit joliment dans Une Autre Aurélia) et pénètre au coeur de l’Éthique du second pour y fignoler quelques avancées traductives (du latin) dans Esquisses. La traduction, autrement dit la mise à disposition, semble être une des stratégies philosophiques qu’il met patiemment au point dans le cours de sa vie.

JFB définit l’esquisse comme un état de la réflexion (Chine 3x muette, in Essai sur l’histoire chinoise, d’après Spinoza, 96)


Ces leçons sur Tchouang-tseu ont été lues/dites au Collège de France, à l'invitation d'un collègue de l'auteur en 2000. Tchouang-tseu meurt « aux environs de l'an 280 avant notre ère » 7. Il a vécu sous la dynastie Zhou pendant la troisième période appelée Royaumes Combattants (403-222 avant notre ère). (source: Caroline Bodolec, L'architecture en voûte chinoise, Maisonneuve & Larose, 7)

Ce philosophe met souvent en scène Confucius (551 - 479 avant notre ère) dans de petits dialogues. Le sage précédait le philosophe de deux siècles: il vivait déjà sous la dynastie Zhou, deuxième période, celle nommée Printemps et automnes (722 - 481 avant notre ère).

La principale particularité de ces Leçons, des Notes qui lui font suite et des Études qui amplifient et approfondissent la philosophie Tchouang-tseu telle qu'elle s'interprète par l'auteur: et la surprise est de taille; en effet nous y étudions le corps-conscience sous toutes ses coutures !

À un point tel qu'un essai séparé y est entièrement consacré, mêlant des citations émanant de différents volumes qui composent ce Traité qui ne dit pas son nom: il s'intitule: Le corps-conscience d'après J. F. Billeter

Lecture responsable

La plume de JFB adresse en quelque sorte le lecteur à sa propre responsabilité: « c'est ainsi que nous lisons la plupart du temps les auteurs: en y projetant nos idées toutes faites. Nos préjugés déterminent ce que nous y trouvons & constituent de puissantes défenses contre les lectures nouvelles. (Leçons, 35)

S'établit ensuite sous nos yeux le parti inverse qu'il prend. Il plaide pour une lecture critique - « scrupuleuse & imaginative » -. Il juge « ensuite si ce qu['il] trouve correspond aux idées reçues. » 35 Pour lui, Tchouang-tseu n'est pas taoiste.


Méthode pour traduire

À nouveau, comme avec Spinoza (voir  Éth. V, prop. 42 in Esquisses), la traduction est au coeur de sa démarche. Faire sens signifie pour lui remettre à plat les traductions antérieures pour ensuite repartir dans de neuves directions.
Premier article de la méthode
Du parti qu['il] prend découle une façon de traduire dans les limites de ce qui est lexicalement et syntaxiquement autorisé, c'est l'expérience qui justifie la traduction.
Deuxième article
Éviter « dans la mesure du possible les termes qui risquent de faire croire au lecteur qu'il est en présence de notions, de représentations ou de réalités spécifiquement chinoises alors qu'il a sous les yeux la description d'une expérience universelle. »

Par deux fois, il traduit TAO autrement que par LA VOIE: la première fois, il use du syntagme « fonctionnement des choses »,[ « c'est-à-dire ... ce qui se passe dans notre activité quand elle est pleinement déployée », 71] et la seconde « méthode ». Il s'en explique évidemment. Le Tao, la Voie, est la manière dont les choses fonctionnent.

JFB se fait ainsi « l'avocat d'une philologie qui n'établirait pas seulement le texte, mais aussi son sens. [Cette philologie] serait critique dans l'établissement du sens parce qu'elle soumettrait au doute méthodique les lectures antérieures, surtout quand elles sont devenues communes. ... Elle aurait pour but de retrouver sous l'accumulation d'interprétation la plénitude du sens que l'auteur a mis dans le texte en l'écrivant. [Il admet que] cette philologie critique n'atteindra pas toujours son but. Elle avouera [alors] son impuissance. » 38


 Je suis reconnaissant à Jean François BILLETER, d'avoir aussi brillamment écrit sur un philosophe chinois d'avant notre ère (Tchouang-tseu)... parce que, ce faisant, il m'ouvre au fonctionnement des choses (une des deux traductions alternatives qu'il propose au Tao/Dao) avec une belle imagination, ce qui place le lecteur au coeur de l'expérience. Il en fait d'ailleurs le titre d'une de ses leçons. Les trois expériences relatées par Tchouang-tseu « décrivant des aspects de notre expérience aisés à mettre en évidence:
- les stages de l'apprentissage,
- le caractère non transmissible du geste de l'artisan,
- l'acuité spontanée comme aboutissement d'un exercice méthodique. »

Dans la leçon intitulée Les régimes de l'activité, JFB fait le lien nécessaire et autorisé, à la fois d'auteur et du « haut » de son autorité reconnue de sinologue arrimé entre Spinoza et la philosophie extrême-orientale.  Il décèle entre Spinoza et Tchouang-tseu une « affinité profonde ». 47
C'est en tant que lecteur occidental assidu de Spinoza et en tant que lecteur inspiré à la fois par Spinoza et le tantrisme non dualiste du Cachemire que se décèle une telle affinité profonde que j'appelais de mes voeux. JFB constitue un pont entre Spinoza et ce penseur chinois.

Tchouang-tseu fait souvent dialoguer Confucius ( 551 à 479 avant nore ère) et Lao-tseu. Ce n'est pas pour cela que Tchouang-tseu, qui meurt en 280 avant notre ère - deux siècles plus tard donc -, soit confucianiste ou taoiste.

C'est la première fois que je rencontre/rends compte d'une lecture où un mot (chinois ici) n'est pas considéré comme univoque par un traducteur mais est formaulé explicitement comme dépendant du contexte. La relativité en marche, en quelque sorte. Il en résulte dès lors que TAO/DAO a trois traductions: voie / fonctionnement des choses / méthode. Cette approche au plus près du texte permet ainsi d'assouplir et de contextualiser l'usage d'un concept en français. Par la même occasion, ce concept s'enrichit au frottement d'une civilisation différente de la nôtre. Le tao est ce qui se passe dans notre activité quand elle est pleinement déployée.

Il s'agit d'être spectateur de ce qui se passe en nous. 68

Le jeûne de l'esprit est un VIDE entièrement disponible du fait que l'attention s'unifie. Il s'agit non d'écouter avec l'oreille ou l'esprit mais AVEC L'ÉNERGIE car « l'oreille ne peut faire plus qu'écouter. L'esprit ne peut que reconnaître tandis que l'énergie est un vide entièrement disponible. 94

Le tao/la voie/ le fonctionnement des choses/ la méthode s'assemble seulement dans ce vide. Ce vide, c'est le jeûne de l'esprit. » 94

C'est dans le calme ou l'immobilité que la voie s'assemble dans ce vide.


Trois essais sur la traduction

Deux de ces trois essais confirment l'approche déjà définie par JFB. Ils sont dans la continuité des Leçons. L'un concerne une seule phrase de Tchouang-tseu/Zhuangzi: l'auteur décortique sous nos yeux les méthodes d'approche de 22 mots chinois pour en délivrer une traduction qui satisfasse à la fois le sens des mots à l'époque où ils ont été écrits, la syntaxe et la logique, le bon sens. Ce décorticage fin de la démarche traductive est absolument brillant. Il n'est pas nécessaire de connaître la langue chinoise pour en comprendre le cheminement.

J'y glane aussi que les Chinois croient que l'âme apparaît après un enrichissement de la pensée corporelle. 71 Ils voient donc une continuité entre le corps et l'esprit dont ils définissent trois composantes: les essences - l'énergie - la synergie.

L'art du dao/tao est l'art de se maintenir en pleine activité. 77

Dans le troisième essai, La traduction vue de près, l'auteur s'emploie à synthétiser les cinq opérations à entreprendre pour traduire (un texte rédigé en chinois ancien, mais pas que...). Après les avoir exposées et justifiées, il les illustre d'exemples tirés des oeuvres de P. Ryckmans (aka S. Leys) deux réussites et un échec.

Ces opérations sont d'une grande emprise pour toute traduction, quelle que soit la langue de départ ou celle d'arrivée. Il nous confie le processus à l'oeuvre en employant deux termes: la conversion et la transmutation. La conversion (la troisième opération) est assez proche de l'utilisation conceptuelle qu'en fait R. Misrahi dans son oeuvre philosophique. La transmutation 109 se produit, elle, au terme des transformations mises en oeuvre lors des cinq opérations. Elle se rapproche peut-être du renversement misrahien.

Ces pages, en y incluant les deux dernières qui sont magistrales de simplicité, ont probablement échappé à l'académisme traductif qui tournent toujours autour des mêmes auteurs et cela est bien dommage !

Le critère final de l'interprétation faite par le traducteur tient à sa beauté dans la langue cible (d'arrivée), gage de sa réussite. 115

Le premier caractère de la beauté est « la qualité de ce qui est devenu immédiatement intelligible, de ce qui apparaît comme de la pensée nue parce que la forme a fini par être être si juste qu'elle a cessé d'être visible. » 115

Le deuxième est celui d'être simple dans son effet « mais complexe quant aux moyens qui produisent cet effet. » id.


La vision du monde qui se dégage de ce Traité s'assemblant aux éditions Allia se situe à l'écart des académismes convenus lissant les aspérités jusqu'à un suivisme mou. Ici, des positions claires, de la rigueur adossée à du bon sens ... et des poils qui doivent se rebrousser ci & là ! Ceci gratte, cela démange, avec l'assurance de la justification argumentée, convaincante (hors égos ebouriffés...) qui s'assène sans insister jusqu'au raisonnable même.

Parcours singulier apparemment à l'écart des modes. By this I mean the author doesn't seem mainstream. L'auteur n'hésite pas à s'en prendre à une traduction, à une conception générale de la philosophie chinoise au point d'écrire un livre entier contre François Jullien... comme une mise en garde aux lecteurs de son collègue...


SUR NULLE PART S'EXPLORE LA PHILOSOPHIE AU SENS LARGE:
Jean François BILLETER est, après Spinoza, R. Misrahi et A. Berque, le philosophe dont l'oeuvre s'approfondit sur Nulle Part. Pour l'instant, outre l'article que vous avez sous les yeux, trois autres lui sont également consacrés: Reprises avec la tenue de l'Esquisse (philosophie contemporaine), Études sur Tchouang-tseu, Un paradigme (philosophie contemporaine) et une Bribe philosophique sur Le corps-conscience selon Jean François Billeter. Il confirme un intérêt nullepartien pour les philosophies de l'Asie: ici la Chine; A. Berque est entre autres un spécialiste du Japon et les philosophies de l'Inde ont également été explorées.

Laure Adler prend le temps d'écouter J F Billeter sur FranceCulture.


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