Cet ouvrage récemment paru (2017) aux Presses du réel porte comme sous-titre Whitehead et les ruminations du sens commun. L'ULB, havre universitaire de l'auteure, est reconnue internationalement comme un centre d'excellence de la philosophie constructiviste.

Comme toujours avec I. Stengers, l'objet est étrange, interroge. Il surgit d'une prose dense mais éclairée, précise, comme guidée par un feu intérieur apaisé qui la rend éminement lisible. le raisonnement est tendu tout en étant dépourvu de jargon. La phrase peut même à l'occasion être légère même si le style demande une certaine assiduité pour en suivre le propos.

S'épèle devant nos yeux, offert à la réflexion active, une suite enchaînant en cinq chapitres « la joie d'une pensée insoumise plutôt que la dénonciation ». (4e couv.) La joie est centrale au vécu contemporain sur Nulle Part, notamment portée par Spinoza et R. Misrahi. La voici qui essaime en un lieu dans lequel elle ne paraissait a priori pas susceptible de se déployer.

Je sens cette prose porteuse, non de réponses, elle s'en défend explicitement, mais de questionnements adossés à l'oeuvre de son philosophe de prédilection, A. N. Whitehead. Elle lui avait déjà consacré en 2002 un solide volume exégétique sur base de séminaires pluri-annuels. Il est effleuré dans Intuitions ? tant, à l'époque, je n'étais pas équipé pour en rendre compte.

Le sens commun du titre se différencie du bon sens, en anglais: commonsense, adj. commonsensical. Le Robert & Collins offre les deux traductions. J'ignore pour l'instant le terme employé par l'auteur anglais. Sur le ouaible, je trouve une référence gravitant autour des process studies (que semble avoir initiées A. N. WHitehead) renvoyant à l'expression common good qui se traduit souvent en français par le bien commun, comme on parlait de biens communaux avant que « the enclosure system » ne prennent le pas sur eux. Allez savoir les pistes complexes suivies par la traduction... (Sujet à approfondir... Deux ouvrages de ANW en commande...)

Le sens commun se rumine 20, s'expérimente en la nature qui donne prise 22. Attention est portée aux vécus perçus tels qu'ils requièrent notre attention par leur diversité.

La vocation de la philosophie selon Whitehead « est de ne rien éliminer de ce dont nous avons l'expérience. La vocation de la philosophie est de « faire sentir, càd d'aviver ou d'intensifier, ces dimensions de l'expérience qui insistent » de manière sourde. Il s'agit pour la consience qui vacille, au moment où elle se laisser affecter par l'expérience en train de se vivre. 29-30

La philosophie spéculative (une division de la philosophie constructiviste?) s'y épanche avec beaucoup d'assiduité. Un lien renvoie au sens que l'équipe bruxelloise attribue à ce terme: deux séminaires de D. Debaise tenus à l'institut de coproduction de savoir sur la maladie de Huntington.


CARTOGRAPHIE MENTALE DU CONTENU DE L'OUVRAGE

 

 Cet essai sur le nouvel ouvrage d'Isabelle Stengers est un work in progress. Je n'ai pas pu résister à déjà mettre en ligne ce brouillon abouti. Ma lecture n'est pas achevée. Il s'étoffera tant l'ouvrage est intéressant.

L'écriture
La prose est dense. Isabelle Stengers n’a aucune chance dans Voici… Cette prose est éclairée, précise, comme guidée par un feu intérieur apaisé qui rend cet ouvrage très lisible. Éminemment. Cela n’a pas toujours été le cas...

Le raisonnement est dépourvu de jargon même si certains termes récurrents prennent un sens précis sous sa plume, mais elle s’en explique de façon directe. La phrase s’est allégée, assidue à développer son propos. S’épèle devant nos yeux une suite en cinq chapitres porteuse de « la joie d’une pensée insoumise plutôt que la dénonciation » (4e de couverture).

Sa prose est porteuse, non dé réponses, elle s’en défend dès l’entame de l’ouvrage, mais de questionnements adossés à l’œuvre de son philosophe de prédilection, Alfred North Whitehead (ANW). Elle lui a déjà consacré deux ouvrages dont j’ai lu de nombreux passages du plus récent, Penser avec Whitehead, une libre et sauvage création de conceptsWhitehead, une libre et sauvage création de concepts. Ce solide volume exégétique repose sur des séminaires pluri-annuels organisés à l’ULB.


Deux passages du nouvel ouvrage d'IS, Civiliser la modernité ?, ressortent en cours de lecture: le premier concerne ce que vise l’auteure en écrivant ce livre, sa visée; le second, le constat qu’il nous faut apprendre à vivre dans les ruines.

Sa visée
C’est au tiers de l’ouvrage (68-69) que l’auteure nous explique sa visée en écrivant Civiliser la modernité ? Elle préfère ce terme (visée) à but pour traduire aim chez ANW.
« Si la visée qui me fait penser est la possibilité de civiliser la modernité, n’ai-je pas mésestimé les effets de l’inquiétude que peut susciter l’absence de garantie associée à la voie moyenne ? »
C’est une très bonne interrogation, un retour sur soi: il indique un effort témoignant du souci de faire se rencontrer la multitude (à laquelle nous appartenons tou.s/tes & sa démarche philosophique. Cette clé de lecture, ce passage débloque une serrure pour le lecteur attentif que je suis.
L’observateur impliqué, celui que j’ai été pendant 9 ans de l’aménagement territorial d’une commune wallonne, permet de corroborer la pertinence de ce questionnement ! Car il se pourrait bien que la multitude résiste jusqu’à ne pas reconnaître de légitimité au Diplomate qu’IS appelle à la rescousse pour nous aider à emprunter cette voie moyenne, cette voie du milieu entre le « tout blanc » et le « tout noir » du code binaire de la plupart des raisonnements tenus.
« Penser par le milieu, cela a été miser sur un possible qui engage sur le mode de l’option ... vivante ou insistante, importante et surtout obligée – il faut miser car s’abstenir c’est prendre parti contre le possible. » 78
Je comprends bien et partage la nécessité (« il faut », nous n’avons pas le choix) de prendre parti pour le possible, mais que faire si la multitude ne le comprend pas ?
Si la multitude continue à se plaindre des bouchons autoroutiers tout en refusant d’abandonner la voiture au profit des transports en commun; si la multitude se lamente « qu’il y a trop de monde en ville le samedi après-midi » mais en fait partie… si elle roule en 4X4 mais souffre d'asthme... etc.

Il faut « miser » sur un possible, nous dit IS, car s’abstenir c’est prendre parti contre le possible, faire en sorte que le possible devienne impossible. C’est pourtant le choix que fait la multitude qui veut et exige que surtout rien ne change. La multitude refuse de se (re)mettre en question. Il me semble que l’ouvrage évacue trop vite ce noyau durci de la multitude revêche à toute autre emprise que celle du sillon (ref manq) tracé une fois pour toutes.

Par égoïsme très souvent, la multitude a renoncé à tout autre vécu que la fixité ou sinon c’est le chaos, ressent-elle.
Il n’y a pour elle pas de voie du milieu (expression chère aux Chinois et aux philosophies orientales aussi). La multitude est décosmisée, privée de monde, souffrant d'une perte de sens cosmique (A. Berque), ne sent plus, ne sait plus qu’elle appartient au cosmos dont elle tient son énergie vitale le temps de son passage...
La multitude exerce sa vigilance méfiante à maintenir la fixité de son sillon, au risque (non perçu) de s’évanouir avec lui au premier glissement de terrain…
Son attention est inattentive à tout sauf à son égo, sa carrosserie etc.

Son constat final
Il nous faut vivre dans les ruines: un pessimisme ? Non, même pas. Un réalisme impuissant, une impuissance face au réel déchaîné par nos apprentissages sorciers: Syrie, Irak, Bangladesh, Sahel, la forêt amazonienne, inondations de grande ampleur n’épargnant personne, même pas les Texans…

Ce livre est courageux: il envisage avec nous les conditions d’un possible, définit le rôle d'une agora renouvelée, du diplomate comme intercesseur de la voie du milieu.
Il s’agit pour nous, en pratiquant « l’art de l’attention » de « cultiver dans les ruines des manières de vivre qui ne soient pas réductibles à la simple survie. » 197
Chacun.e définit avec plus ou moins de cohérence les voies moyennes qu’il/elle emprunte pour faire davantage que survivre, tant que cela est possible… et si cela lui est possible, notamment financièrement car, dans ce monde déshumanisé au profit du capital-roi, tout est cher.

Et c’est ici que la puissance du tétralemme se déploie: A.Berque nous le définit dans une très belle réussite lexicale sous la forme d'un glossaire qu'il vient de mettre en ligne sur son site Internet.

Sa définition: TÉTRALEMME n. m. Yamauchi (Philosophe japonais, XXe) a montré que le tétralemme doit s’énoncer dans  l’ordre  suivant :  1.  Affirmation  (A) ;  2.  Négation  (non-A) ;  3.Binégation  (ni  A  ni  non-A) ;  4.  Biaffirmation  (à  la  fois  A  et  non-A),  où  il inverse le tiers lemme* et le quart lemme* par rapport à l’ordre coutumier.
En effet, placer en dernier la binégation ne mène à rien, tandis qu’y placer la  biaffirmation  ouvre  à  tous  les  possibles : pour  la  mésologie,  dans  la
ternarité* de tout jugement concret*,  la réalité* relève du quart lemme, qui est permis par le tiers lemme – celui-là qui justement est exclu par le
principe du tiers exclu*.

Le tétralemme révèle toute sa puissance dans ce décodage du réel, nonobstant l’équipement logique dont il s’encombre. « Pour la mésologie, le tétralemme permet de comprendre la pleine réalité profane, c’est-à-dire tout simplement celle où nous existons, notre milieu.» (réf. manq.)

Ce qu'AB nomme la réalité profane, je le nomme multitude, mais c'est bien de la même réalité vécue par le plus grand nombre qu'il s'agit.

TÉTRALEMME   PT 157  
En logique En français  Selon
 YAMAUCHI,
 un philosophe
 japonais.
 Selon
 NAGARJUNA,
 Bouddhisme
 du grand
 véhicule
A AFFIRMATION 1er lemme  1er lemme
NON A NÉGATION 2e lemme  2e lemme
NI A NI NON-A  BI-NÉGATION,
 NÉGATION
 ABSOLUE
3e lemme  4e lemme
À LA FOIS A
ET NON-A
BI-AFFIRMATION 4e lemme,
le syllemme
3 e lemme
  Yamauchi INVERSE L’ORDRE de
Nagarjuna qui est le fondateur
du bouddhisme du grand
véhicule, une religion donc.
Son ordre est « un bouclage
indéfiniment répété sans aucun
développement de la pensée.
Pour lui, c'est la bi-négation
qui est décisive.
Yamauchi la met en
3e lemme et donc ouvre.
 PT 157  
  Pour la mésologie, le tétralemme
permet de comprendre la pleine
réalité profane, c’est-à-dire tout
simplement celle où nous
existons, notre milieu.
 PT 159  
  ON PASSE du 3e lemme au
4e lemme par la LEMMIQUE DU
C'EST-À-DIRE « dans une
immédiateté à la fois
temporelle & spatiale
qui relève de l'intuition,
non de la dialectique. »
   
  Entre deux termes A & B,  
c'est-à-dire exprime un rapport
dans lequel A est/n'est pas B.
C'est bien le 4e lemme,
le syllemme où l'on prend
à la fois A & NON-A.
 PT 159
 

Ce refus de choisir entre A et NON-A est ce qui permet de sortir du « cercle vicieux » dans lequel Ouroboros semble infiniment pris.
Ce qui intéresse la mésologie, c’est le passage, le mouvement de va-et-vient de l’un à l’autre, ce que l'auteur nomme en terminologie mésologique TRAJECTION. Il faudra donc chercher autour de la TRAJECTION les éléments de cette SORTIE PAR LE HAUT que j’appelle également de mes vœux, à la suite d’A. Berque et d'I. Stengers - et dans leur strict sillage.

Le tableau et ce paragraphe qui lui fait suite sont extraits d'une lecture analytique d'un ouvrage d'A. Berque, Poétique de la Terre (2014).


IS envisage de sortir du dilemme Noir (1er lemme) ou Blanc (2e) en introduisant la voie du milieu, à la fois le noir et le blanc, mais dans les ruines (4e); l’auteure passe peut-être un peu vite sur la réaction de la multitude: ni noir, ni blanc (3e). Il s'agit de l’ÉGO décosmisé. C’est en effet dans le ni/ni, le refus dans ce qu'il a de plus absolu qu’il s’agirait de s’immerger jusqu’à l’asphyxie pour dégager, avec la multitude, un possible...

Se rumine dans Civiliser la modernité ? le sens commun, s’expérimente la nature qui donne prise. 22

Pour AWN, la tâche de la philosophie est de souder le sens commun & l’imagination. 19 Le sens commun est capable de ruminer, d’objecter, de ne pas se laisser faire. Sans cela, aucune opération de soudure n’est concevable. 19


la bifurcation de la nature

L’autorité revendiquée par les abstractions de nos savoirs spécialisés nous sépare de ce qui pose problème. 21 Cette autorité a produit « la bifurcation de la nature ». Voici un terme récurrent dans l’ouvrage.
D’un côté, la réalité est muette, dépourvue de valeurs, insensée. C’est la nature du scientifique.
De l’autre, la nature est riche

• de sons,
de couleurs,
d’odeurs,
de valeurs,
d’émotions,
de peurs,
de fureurs

Nous en faisons l’expérience comme tant d’autres animaux.
Pour AWN la nature est ce dont nous faisons l’expérience dans la perception. La nature donne prise à l’expérience du scientifique, du poète ou du lapin aux aguets.C’est la nature du poète qui devrait faire des odes d’auto-félicitation pour l’excellence de l’esprit humain. C’est un exemple puissant d’entreprise folle & d’esprit irrationnel.


Le concept de nature dramatise

• divers modes de perception,
• des manières dont nous prêtons attention,
• l’importance accordée à ce dont nous faisons l’expérience.

Un discours philosophique, nous précise IS, ne vise pas à produire des preuves. Cela lui est impossible. Les inférences dont il témoigne signale des imperfections inhérentes à toute entreprise humaine. La philosophie vise la manifestation pure et simple.Pour l’auteur, une tâche cruciale de la philosophie est de cultiver la vigilance envers les modes d’abstraction qui équipent notre époque. En étant vigilant, on 'se laisse affecter par’; la vigilance n’implique ni suspicion ni ironie. Hors jugement donc. Il s’agit de rendre la vigilance possible, la vigilance est une mise en problème car il n’y a pas de vigilance en général. 29
La vigilance requiert et implique le concret. Cette vigilance et l’attention sont proches d’une pratique de la relaxation inspirée par les philosophies orientales, notamment le shivaïsme tantrique du Cachemire. Dans Tantra, Daniel Odier raconte une anecdote : à chaque manque de vigilance, le maître auprès de laquelle il apprend la concentration, l’attention, la vigilance lance un caillou dans un pot près d’eux chaque fois qu’il « décroche ».


Philosophie et poésie
Pour AWN, « il s’agit moins de ‘réfléchir sur’ que de ‘se laisser affecter par’ et ce n’est pas pour rien que, dans Mode de pensée, il ose dire la parenté entre philosophie & poésie. » 29
I. Stengers (IS) commente: « il ne prétend pas à une ‘qualité poétique’. Il s’agit de tenter de « trouver une terminologie conventionnelle pour les vives suggestions des poètes », de fabriquer des énoncer ‘en prose’, voire même ‘prosaïques’, qui font bien plutôt vaciller la conscience en suggérant l’importance de ce qui est usuellement omis. 30
Pour AWN, la vocation de la philosophie « est de ne rien éliminer de ce dont nous avons l’expérience » 29 Sa vocation est de « faire sentir, c’est-à-dire d’arriver ou d’intensifier, ces dimensions de l’expérience qui insistent » de manière sourde. Il s’agit pour la conscience qui vacille au moment où elle se laisse affecter par l’expérience en train de se vivre.


SHEER DISCLOSURE
Si je reformule en anglais ce que je perçois dans l’expression sheer disclosure: it becomes obviously manif est, it manifests itself so obviously that it is impossible to ignore it. (À resituer not now)


Réécritures définitoires
Rappel de la démarche de lecture/reformulation pratiquée sur Nulle Part. Elle s'inspire de la linguistique pragmatique popularisée par F. Richaudeau.
Ma démarche consiste à aplanir la syntaxe d’une phrase par sa désambiguation, sa clarification. Il s’agit de clarifier ces allants de soi pour l’écrivain philosophique qui ne vont pas forcément de soi pour le lecteur/la lectrice. Sa complexité, son intensité, sa densité sont observées: s’additionnent ainsi des concepts parfois jusqu’à un degré proche d’une certaine saturation propice au décrochage de la compréhension.

153 Chaque fait doit être accompagné de sa valeur, sous peine de faire le constat de la suprématie du désert.

 


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