Amorcer Le sujet
Balises textuelles Spinoza
Deux digressions Remue-méninges
Finesse du trait 2e suite
Filage Béatitude
1er temps lumière Libidines coercere
 2e temps conscience Impuissance
 3e temps corps défini Éthique V prop. 42
Le corps pense 3 causes de nos maux
Épure In extremis
  Désamorcer

 

Amorcer

Je savais Jean-François BILLETER spécialiste de la Chine. Un bac près d'une caisse, des libraires aux Trésors l'ont savamment disposé, m'a fait puiser ces/ses Esquisses. Une heureuse rencontre que celle-là puisqu'en abordant les Lumières, il établit la présence de Spinoza comme précurseur des Lumières dès sa sixième Esquisse. Bien sûr, la Chine, mais aussi une suite d'Esquisses plus politique avec la possible sortie par le haut de ce fatras-ci où peine à s'ébaucher une civilisation. Un spécialiste de l'Asie nous aide à voir clair sur la portée des errements occidentaux. Une autre approche, celle d'A. Berque, spécialiste du Japon, concluait dans le même sens, sans cette économie de moyens mise en oeuvre ici.

Du lien  Un sinologue en terres spinozistes donc. Entre autres. Le propos est ample. Le geste très épuré que cette maison d'édition (Allia) donne souvent à ses ouvrages, celui-ci compte 106 pages, permet de tenir l'opuscule entre deux doigts. D'une élégance rare.


Balises textuelles

Balises textuelles  Les esquisses sont simplement numérotées et l'éditeur a eu l'idée très économe d'utiliser le titre courant pour en indiquer les titres voulus par l'auteur. La lecture qui nous est ainsi offerte n'en est que plus souple, plus fluide. L'oeil ne se confronte à aucune arête et peut accompagner l'exploration très construite des épures que l'auteur nous propose.

Deux digressions

Deux digressions par exemple nous emmènent sur le chemin de naissance de la phrase, en Chine et en Occident. Cet accompagnement nous en dit tant sur deux approches très différentes. C'est l'occasion pour l'auteur de se prendre au jeu de nous initier à une caractéristique de la phrase chinoise qui établit un geste expressif, notion qui ne nous est pas familière.

Finesse du trait

Finesse du trait  L'esquisse évite le trait grossier. Elle revêt la finesse même d'un esprit qui résume ce qu'il a appris « depuis trois-quarts de siècle ». Il ébauche des conclusions. Rien dans cette première suite n'est asséné, martelé. Ce qui s'écrit n'en a que plus de force. Chacune distille sa dose de lumière.


Filage

Leur enfilement, le séquençage que l'auteur a donné à ses cinquante Esquisses, en deux suites fait l'objet d'une approche inductive s'autorisant l'essai & l'erreur, le provisoire et le réarrangement jusqu'à ce récent remaniement que l'éditeur lui a accordé.

Le fil tendu d'une esquisse à l'autre est si habilement, si fermement perlé au coeur de chacune d'elle que se (re)définissent ainsi sous nos yeux les marges dans lesquelles elles se tracent. C'est en recourant à des penseurs de la concision comme J.-F. Billeter qu'il se réfléchit ici-même plus densément. Quel plaisir de partir ainsi à la rencontre d'un auteur qui a concerté le fond en lui donnant pareille concision formelle. L'attention du lecteur y croise l'une ou l'autre connivence familière (Spinoza) et/ou un intérêt sincère pour la Chine et les Lumières. Se présentent des moments d'intense bonheur de lecture: l'impression de rencontrer une plume qui dé-livre une synthèse sans équivalent. Avoir croisé ce livre à l'éveil d'un week-end a rempli celui-ci et déborde sur la semaine qui suit.

Les Esquisses s'enchaînent, s'intègrent mutuellement l'une l'autre dans une cohérence très maîtrisée par un corpus de certitudes que l'auteur semble avoir acquis en suivant le cours de sa vie. Un exemple en trois temps.


Premier temps: lumière
Quand je m'observe, dit-il, « quand je me contente de voir », « je vois que ma conscience fait partie de mon activité, qu'elle est elle-même activité. [Ma conscience] est pareille à une LUMINESCENCE apparaissant dans la nuit intérieure du corps. » Ma conscience est pareille à « une sorte de réverbération qui s'y produit quand cette activité s'intensifie. »
« En s'intensifiant, [cette activité] produit un FOYER LUMINEUX plus diffus ou plus concentré et, dans certains cas extrêmes un ÉBLOUISSEMENT. Dans le grand calme, elle se mue en une luminosité égale et douce. »

Deuxième temps: conscience
« Ce n'est jamais qu'une partie réduite de mon activité qui devient consciente... de façon discontinue dans le temps, à des degrés variables [d'intensité], cependant que le reste de mon activité demeure dans la pénombre, l'obscurité ou la nuit. »

Troisième temps: corps défini
L'auteur appelle corps cette partie d'ombre et de nuit qui est la part majeure de nous-même. Le moteur ordinaire du corps semble avoir été bien capté par l'auteur. Il cerne la complicité que la conscience, qui en fait partie, peut néanmoins établir avec lui.

Le corps pense

L'Occident s'est accroché à la déduction; l'Orient, lui, induit. Le corps pense: « La conscience prend connaissance de la pensée qui se forme dans l'activité du corps [émergeant] dans sa sphère éclairée. 34 Réfléchir, c'est donner le temps nécessaire à la pensée de faire son travail. Quand une décision est difficile à prendre, un débat contradictoire s'instaure dans la sphère éclairée de la conscience. Même dans ce cas, c'est le corps qui tranche. 36 La conscience reçoit les effets de l'imagination (la mise en images). Elle est une puissance du corps. La conscience reçoit cette puissance du corps et n'en est pas la source. Tout est important dans cette définition du corps.

Épure

La synthèse devient capable sous cette plume-là de se faire épure. Faut-il en emmagasiner des savoirs, des lectures, de la sagesse aussi pour en arriver à ce sens de l'économie.

Voir une note complémentaire qui amplifie la portée de cette définition du corps.


Le sujet

La 31e esquisse intitulée LE SUJET clôt la première suite. Elle, et la note qui s'y rattache, sont de nature spinoziste. La connaissance philosophique du sujet, c'est d'abord Spinoza qui la cherche. Il est suivi par "les Lumières". Dès son premier traité, il souhaitait « connaître exactement notre nature, laquelle nous désirons parfaire, et en même temps ne connaître, de la nature des choses, qu'autant qu'il est nécessaire ». La parution du Traité de la Réforme de l'Entendement en 1670 ébranle. Elle déclenche de virulentes polémiques qui ne sont pas retombées cinq ans plus tard lorsque Spinoza sursoiera indéfiniment à la publication de l'Éthique et s'opposera à la traduction en néerlandais du TRE.


Spinoza

J.-F. Billeter formule en quatre points le propos de Spinoza en l'intégrant aux trente esquisses qu'il vient de déployer: « connaître exactement notre nature, laquelle nous désirons parfaire ». Il considérait le désir comme inhérent à notre nature.

1. La formulation est propre à l'auteur, notamment « par la place donnée à l'idée d'intégration qui est restée implicite chez [Spinoza]. Ce dernier avait l'idée du conatus, l'idée de « perséverer dans son être ». « Le désir de progresser & de s'accomplir, précise J.-F. Billeter, [est] plus fondamental que le simple désir de continuer. »
2. Le sujet progresse dans la connaissance des lois de son activité, dans la connaissance de lui-même.
3. « Le sujet est libre dans la mesure où il agit [davantage] selon une nécessité propre plutôt que par une nécessité imposée du dehors. Plus il avance dans l'intégration de son activité, donc dans son perfectionnement, plus il agit selon sa nécessité propre & donc plus il est libre. »
4. Il a besoin et il désire aller vers plus de perfection, plus d'action nécessaire, & donc plus de liberté. Dans sa note, J.-F. Billeter dit penser « ces quatre points conformes à la pensée de Spinoza. »


Remue-méninges

Esquisses est source d'un remue-méninges qui est susceptible d'approfondir l'acuité du regard que nous portons sur le monde qui nous entoure. Le processus d'intégration lente, progressive, des différentes sources -- chacun·e les siennes -- qui irriguent une meilleure connaissance de soi semble indiquer un perfectionnement lent, progressif de l'activité de soi. Ce processus semble impliquer la poursuite d'une activité dont la diversité peut assurer la pertinence d'une certaine joie à être.


Deuxième suite

La deuxième suite, plus binaire dans son approche, plus politique aussi, convainc moins même si ce qui s'y dit & les constats qui y sont faits sont réels, leur côté asséné cette fois dit bien les impasses dans lesquelles "notre" monde s'est fourré. L'auteur nous offre comme solution d'approfondir les lumières en reprenant au système notre liberté. Le comment faire tient d'abord en une esquisse d'à peine une page (le 39e): « il faut mettre fin au pouvoir abusif des détenteurs du capital et à la loi de l'infini que ce pouvoir impose. » Qu'il le faille, nous en conviendrons aisément. L'ainsi faire tient ici d'un "yaka" qui rebute et laisse démuni. Mais lit-on de la philosophie pour y trouver des moyens d'action ?

Bien sûr, l'interrogation est légitime: que devons-nous faire pour « résoudre la crise où nous sommes » ? (32e). Cela permet de se pencher sur deux lois, celle de l'infini (38e) et celle du fini (40e). Comme seule l'imagination, « ce processus par lequel se forme "l'image" ou l'intuition qui donnera son sens au mot » (p. 40), est créatrice de sens (36e), c'est elle qui sera mise à contribution pour que nous reconquérions  cette « liberté qui a manqué jusqu'ici »: elle n'est pas « le contraire de la servitude, mais de l'impuissance ». (49e)


Béatitude

Une dernière fois, l'Éthique de Spinoza apparaît dans la 45e esquisse, intitulée Nos besoins: l'auteur y fait brillamment progresser la connaissance de la toute dernière proposition de Spinoza dans la 5e partie de son oeuvre majeure, il y énonce en effet une loi que J.-F. Billeter traduit ainsi: « La Béatitude n'est pas la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même; et nous n'en jouissons pas parce que nous maitrisons nos passions, mais c'est au contraire parce que nous jouissons d'elle que nous sommes en mesure de les maitriser. »

C'est parce que nous jouissons de cette vertu qu'est la béatitude que nous sommes en mesure de maitriser nos passions.

E. Delassus nous explique utilement ce que Spinoza entendait probablement par béatitude: « Accéder à la béatitude consiste à vivre aussi humainement qu'il est possible, c'est-à-dire en n'étant plus déterminé par des causes externes, mais en étant cause adéquate de ses actes par une plus grande connaissance de notre union... à la nature tout entière. » 161
Le désir de béatitude n'est pas ... dépassement mystique; il consiste dans le désir de vivre le plus humainement possible, c'est-à-dire de vivre librement et de ne plus être dans la servitude. 160


Libidines coercere

Là où J.-F. Billeter fait très fort, c'est qu'il repart du latin: Libidines coercere. pour nous proposer une nouvelle lecture de la toute dernière proposition de Spinoza. Voici ce qu'il s'en dit, sous forme de tableau:

Traducteur Libidines
coercere 
R. Misrahi désirs sensuels  réprimer
C. Appuhn appétits sensuels  réduire
B. Pautrat appétits lubriques,
puis
désirs capricieux
 contrarier (1988),
puis
réprimer (2010)
A. Guérinot &
R. Caillois
penchants  réprimer
J.-F. Billeter

champ sémantique:
besoin naturel, envie,
appétit; mais aussi
caprice, bon plaisir,
arbitraire; et de là:
débauche, dépravation,
passion violente.
« Il m'a semblé que
"passions" était le
meilleur équivalent
français, le + conforme
à la portée philosophique
de la proposition. »

champ sémantique:
forcer à l'obéissance,
châtier, réprimer,
= sens négatif;
mais aussi contenir,
dompter, domestiquer
= sens positif.

D'où le choix positif
de maitriser.

-- Tableau 1 Libidines coercere --

Voilà qui démontre un savoir-faire philosophique de très haut vol: il y assène en effet que ses collègues « ont pris libido dans le sens que lui donne Freud. » Ce qui ne plaira pas du tout à R. Misrahi...

Reprenons, pour le plaisir, et grâce à La Léonardienne (bibliothèque personnelle dont le nom rend hommage à ma mère qui en a instillé le goût & constitué le premier fonds) & au site tenu par J. Gautier.

propositio 42 
Beatitudo non est virtutis praemium
sed ipsa virtus
nec eadem gaudemus quia libidines coercemus
sed contra quia eadem gaudemus, ideo libidines coercere possumus.
B. Spinoza
source: J. Gautier
La Béatitude n'est pas le prix de la vertu,
mais la vertu elle-même ;
et cet épanouissement n'est pas obtenu par la réduction de nos appétits sensuels,
mais c'est au contraire cet épanouissement qui rend possible la réduction de nos appétits sensuels.
C. Appuhn, 1927
Source: J. Gautier
La Béatitude n’est pas la récompense de la vertu,
mais la vertu elle-même ;
et nous n’en jouissons pas parce que nous réprimons nos penchants,
mais c’est au contraire parce que nous en jouissons,
que nous pouvons réprimer nos penchants.
A. Guérinot, in Les classiques en
sciences sociales, UQAC ,1930
La béatitude n'est pas la récompense de la vertu,
mais la vertu elle-même;
et nous n'en éprouvons pas de la joie (gaudeamus) parce que nous réprimons nos penchants;
au contraire, c'est parce que nous en éprouvons de la joie que nous pouvons réprimer nos penchants.
R. Caillois, in Spinoza,
Oeuvres complètes, Gallimard,
coll. La Pléiade, 1954, p. 595
La Béatitude n’est pas la récompense de la vertu,
mais la vertu même ;
et nous n’éprouvons pas la joie parce que nous réprimons nos désirs sensuels,
c’est au contraire parce que nous en éprouvons la joie que nous pouvons réprimer ces désirs.
R. Misrahi, 1988
Source: J. Gautier
La Béatitude n’est pas la récompense de la vertu,
mais la vertu même ;
et ce n'est pas parce que réprimons les désirs capricieux que nous jouissons d'elle,
c'est au contraire parce que nous jouissons d'elle que nous pouvons réprimer les désirs capricieux.
B. Pautrat, Éthique, éd. du Seuil,
coll. Points Essais, n° 380,
2010
La Béatitude n'est pas la récompense de la vertu,
mais la vertu elle-même;
et nous n'en jouissons pas parce que nous maitrisons nos passions,
mais c'est au contraire parce que nous jouissons d'elle que nous sommes en mesure de les maitriser.
J.-F. Billeter, Esquisses, 2017,
p. 94

-- Tableau 2 Éthique V prop. 42 --


Impuissance

Il nous faudrait nous libérer de cette impuissance qui nous a envahi.

Nous devrions prendre conscience que nous avons en nous cette puissance d'agir dont surgirait l'acte nécessaire à poser pour lever cette impuissance ressentie et constatée.

Car « la liberté [dont nous ne jouissons pas] n'est pas le contraire de la servitude, mais de l'impuissance. » (49).

Trois causes de nos maux

Nous nous sentions si impuissants face au « pouvoir financier et [au] personnel politique qui est à son service ». (46) Ce personnel politique nous explique que tout le mal viendrait de l'Europe pour détourner notre attention du capitalisme qui est, selon l'auteur, une des trois causes de nos maux:

1. l'Europe est faible;
2. le capitalisme industriel et financier dysfonctionne dangereusement,
3. le milieu naturel se dégrade de façon accélérée.


In extremis

Et si ces Esquisses n'avaient d'autre but que d'assembler sous nos yeux ouverts par l'attention extrême que nous porterions à l'essentiel exprimé (47), enfin libérés de cette impuissance à agir, alors, alors seulement, peut-être, « nous sortirions par le haut, in extremis. » (50 & 4e de couverture)

Et si il n'était pas pensable de sortir de la lecture de ces Esquisses sans avoir été marqué en profondeur par ces effleurements, ces attouchements sincères, utiles et nécessaires à enrayer la loi de l'infini (38) au profit de celle du fini (40), alors seulement, peut-être, pourrions-nous au moins rassurer l'auteur sur la pertinence de sa mise au net, lui qui se demandait dans une notule après la 50e esquisse si ces idées avaient « la moindre chance d'avoir un effet. »

Ces idées ont un effet sur ce lecteur-ci, Monsieur. Quant à savoir si la somme des déclics que vous auriez provoqués auprès de vos lecteurs produirait l'effet dont vous-même doutiez...


Désamorcer

La Terre survivrait à la disparition de l'Homme. Elle ne s'en porterait que mieux, même. L'effet escompté par l'auteur n'est vraiment pas garanti. ET CE N'EST PAS GRAVE. Enfin, je trouve. Une espèce de plus aurait disparu. Voilà tout. À voir le taux de croissance de la population mondiale, ce ne serait pas pour demain... À moins que cela ne soit un dernier soubresaut avant l'implosion finale.

Car, au fond, pourquoi faudrait-il que "ça" change ? On a "toujours" fait comme ça, n'est-ce pas, vous diront les peureux, les figés, les laquais, les impuissants...

Eh bien non, justement.


Olivier Koettlitz a consacré deux articles à ces Esquisses: sur le site du philosophe Jean-Clet Martin (Strass de la philosophie) en date du 4 mars 2017 pour l'édition 2016 et sur Poezibao pour l'édition remaniée de 2017. Deux expressions complémentaires à cet essai-ci. Un entretien avec lui, à l'initiative de deux anciennes étudiantes de l'Ésaat-Roubaix où il enseigne la philosophie à des designers, se termine par:
« au plus les choses se mondialisent, ce qui nʼest vraiment pas un scoop, au plus on a aussi tendance à se re‑territorialiser sur du local. Il me semble que lʼécueil serait de se crisper sur lʼun ou sur lʼautre, toute la difficulté est dʼessayer dʼarticuler les deux, sans non plus, et cela complique encore les choses, verser dans une espèce de consensus ou de melting pot graphique… qui ferait que lʼon serait de partout, mais en étant de partout on serait aussi de nulle part. Or on ne peut pas ni être de partout ni être de nulle part. »


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