En 126 pages, 27 esquisses réparties en six chapitres se définit sous nos yeux un paradigme que JF Billeter propose à notre réflexion.
Aucune table des matières. J'aime baliser mes lectures: en l'assemblant à même deux pages vierges de ce livre s'éclaire le parcours sur lequel l'auteur nous invite à progresser pas à pas. Cartographier mentalement les territoires philosophiques nouveaux que je foule m'aide à visualiser le parcours proposé. Pauline Berneron l'a fait pour le cycle des Contrées de Jacques Abeille. Elle en a établi la géographie imaginaire. Les tables des matières de Philosophie Magazine empruntent depuis quelque temps ce même principe créatif d'organisation.

Nul titre courant dans l'ouvrage cette fois (contrairement à ces intéressantes balises textuelles dans Esquisses) pour titrer les vingt-sept notes esquissées ici. Un mot en italique peut aider le lecteur à saisir le sujet principal de chacune des notes/esquisses/leçons...

J. F. Billeter pratique la forme brève: il s'en explique d'ailleurs dans la dernière: je l'ai intitulée « Brièveté ».


Les réflexions définitoires glanées sur le cours de son fleuve personnel peuvent amener à réfléchir sur le cours du sien propre. Son écriture s'y emploie avec cette rigueur propre à l'auteur: elle consiste à définir sans s'appesantir, à établir une réflexion sans essayer de nous convaincre. Il nous est loisible d'y faire notre marché, de saisir une opportunité ici & là, de nous émerveiller parfois aussi...

Définir le paradigme En linguistique, il est « l'axe des substitutions, des choix, des règles, conjugaison, déclinaison, liste. Contraire de syntaxe », nous révèle Le Bertaud du Chazaud. Le Dictionnaire philosophique d'A. Comte-Sponville dit de lui qu'il est un modèle qui sert à penser.
Voici donc le modèle dont J. F. Billeter propose à ses lecteurs de se servir pour penser dans son sillage. Il nous dé-livre ainsi un modèle, un exemple de la pensée qui marche d'un pas équanime, assuré d'offrir à ses lect·eurs/rices un modèle qui pourrait servir à penser sa propre démarche. Chacun·e d'entre nous composera son propre panier en parcourant les 27 étals répartis en six quartiers de ce marché couvert.

Le modèle exposé dans cet ouvrage est antérieur aux Esquisses, déjà présentées sur Nulle Part. Les 77 esquisses de ces deux ouvrages semblent constituer la proposition philosophique bielleterienne pour lire notre époque ultracontemporaine.

 

 

Définir

Rien de tel qu'une définition pour s'imprégner, pour intégrer un concept neuf. L'auteur y pourvoit amplement.

I n°3 p 13-14
Corps: « l'ensemble des énergies qui nourriront & soutiendront mon action. »

Conscience: « Je me représente la part consciente de mon activité comme comprise dans l'activité générale du corps. » La conscience n'est pas « un phénomène unique & séparé. ... Nos différentes formes d'activité consciente [sont] comprises dans l'activité du corps, le corps n'étant rien d'autre que de l'activité.

I n°4 p 14
Chaque geste s'intériorise progressivement. La perception intérieure du geste [maîtrisé] reste présente à toutes les étapes. L'intention n'est pas seulement une cause qui précède le geste, elle l'accompagne [pendant la survenue du geste] jusqu'à la fin. Cette esquisse offre un luxe descriptif de micro-étapes qui ont lieu quand nous posons avec succès un geste intentionnel.

I n°5 p 18
« Le geste fournit un paradigme, celui de l'intégration. » C'est au moyen de l'acquisition progressive d'un geste nouveau de mieux en mieux maîtrisé que l'auteur nous fait saisir l'idée centrale de sa proposition de paradigme: l'intégration. Le paradigme mis au jour par l'auteur est centré sur la relation « entre le degré d'intégration de notre activité et la qualité de ce que nous éprouvons, à un moment donné, comme la réalité présente ». Un paradigme, V, n°21 p96 L'auteur confirme quelques pages plus loin que l'idée centrale de ce paradigme est bien l'intégration. VI, n°26, p 117.

Souffrance: l’auteur en cerne les caractères définitoires ainsi: « [la souffrance] naît du conflit qui paralyse du dedans notre activité. » 75

Il n'est pas nécessaire d'en souffrir « dans sa forme extrême » pour percevoir la justesse de l'observation: des « conflits » intérieurs apparaissent, parfois paralysants pour l’activité de l’homme.
La souffrance est dans la nature même de l’homme, comme la joie, nous suggère l'auteur. Il se peut dès lors, en termes spinoziens, que la souffrance corresponde à la tristesse dans le Paradigme éthique de Spinoza. L'auteur ne fait cependant pas le rapprochement explicite. Il est mien.
« L’issue salvatrice » (pour sortir de la souffrance) « est toujours la même dans son principe: réduire la tension [née du conflit intérieur encore non résolu], réintroduire du jeu, remettre » en mouvement les ressources du corps.

Sur Nulle Part, l'armure s'est déposée depuis longtemps: JF B nomme cela « ameublir les défenses ... érigées pour se protéger, les ébranler suffisamment pour qu'elles cèdent & que les émotions anciennes se produisent enfin. »

Les redéfinitions auxquelles procède JF B sont utiles, à la fois pour les concepts qui s'y attachent sous sa plume et la précision terminologique qu'il y met. Elle rend du coffre aux mots de tous les jours: geste (14), acte et régime (15), transcendance. Il les étoffe sans effets de manche ni pathos. Ils les conjoint à son paradigme à travers des esquisses dont la pertinence tranche sur la banalité de tant d'écritures, y compris philosophiques.

C'est ainsi par exemple qu'il cerne fort joliment la mélancolie au sortir d'une esquisse consacrée à l'acte: elle « est le sentiment d'une puissance d'agir défaillante[, un] processus d'intégration qui a buté sur l'obstacle et n'a pas abouti. » 68 (màj  15 2 18)


V n° 25 « Comment se prend une décision ? »

Une décision « se prend d’elle-même quand je parviens à mettre en accord mes besoins ou mes désirs avec les divers éléments de la situation dans laquelle je me trouve
- ou plutôt
[une décision se prend d’elle-même] quand tout cela finit par s’accorder en moi.

Mes décisions m’appartiennent, puisqu’elles ont leur origine en moi et

[puisqu’elles] déterminent la suite de mon action,

et cependant

[mes décisions] ne m’appartiennent pas
parce que elles se forment sans que je sache comment
et
[parce que] souvent [elles se forment] sans que je connaisse toutes les sources.

Certaines [décisions] naissent dans les profondeurs du corps, loin de mon activité consciente. » 113-114


Les mots-outils colorés de bleu (merci à Joomla et à son éditeur JCE !) font affleurer la structure syntaxique d'une pensée qui se déroule sous nos yeux. Elle nous permet de participer consciemment au processus, d'en devenir partir prenante.


L'assimilation des idées claires d'Un paradigme est progressive, tant leurs ramifications sont travaillées.

J F Billeter répond à quelques questions sur cet ouvrage sur FranceCulture. Concis à l'oral comme à l'écrit au micro de François Noudelmann.


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