En parcourant les titres d’André Comte-Sponville dans ma bibliothèque philosophique, je tombe sur De l’autre côté du désespoir: introduction à la pensée de Svâmi Prajnânpad, Accarias, l’originel, 1997.
(Re)lecture de ce livre dont je n’ai aucun souvenir. Les notes qui suivent sont une manière de garder mémoire de ce qui m’a touché. Je cite et reformule.
25  « Le désespoir, c’est moins la TRISTESSE que l’absence totale d’espérance. Il est l’état normal du sage. »
35  « Seul le désespéré est heureux; car l’espoir est la plus grande torture qui soit, et le désespoir, le plus grand bonheur. » Ce désespoir-là n’a plus rien de TRISTE, de malheureux, d’angoissé:il est un autre nom pour le présent ou la béatitude. »
36  « L’espérance est première, et toujours déçue, et toujours renaissante. Il faut donc la perdre, s’en défaire, s’en libérer: dés-espoir. C’est le chemin de la lucidité, de la vérité. Non pas espérer mais connaître; non pas croire, mais voir. C’est le chemin du bonheur. Mais que de TRISTESSES pour y arriver ! » En découle cette « tragédie de l’existence ».
37  Une issue ? le courage et la lucidité. Toute espérance est déçue, toute attente est vaine. Elle ne peut être comblée. Elle n’en existe pas moins bien sûr; elle n’en existe même que davantage. « Tout le monde cherche ce qu’il n’est pas possible d’avoir. »
38  Wittgenstein:  « La solution de l’énigme, c’est qu’il n’y a pas d’énigme ». La solution du réel, c’est qu’il y a le réel. Tout malheur naît d’un désir frustré ou d’une attente déçue. Tant que nous ne désirons que l’avenir, comment le présent pourrait-il nous combler ?
39  Le désir, même dans la jouissance, ne peut être satisfait. Il ne s’agit pas de renoncer à ses désirs. Il faut simplement s’en rendre libre.
42  Il y a une chasteté, chez Svâmi Prâjnânpad (SP), ou plutôt une paix qui semble libérée et du manque et du refoulement. Comme si la sexualité avait cessé d’être son problème. Comme si elle n’était plus qu’une forme, toujours en repos, de la solution. Le désespoir rencontre ici la solitude. »
44  Tout est transitoire, sans aucune exception. Rien n’est: tout paraît et disparaît.
45  Pour effacer LA TRISTESSE de votre vie, rappelez-vous constamment que tout ce qui vient s’en va.
47  Vous prenez le tout, vous retirez le moi: que reste-t-il ? Le tout. Vous retirez le tout, il reste le moi séparé. Le moi n’est que cette séparation même. Voilà le moi prisonnier de son propre piège, dupe de son rêve, comme amputé du monde dont il ne serait que la plaie ou le membre fantôme ! Comment pourrait-il guérir ? Il est le malade et la maladie. L’égo n’existe qu’autant qu’il est séparé, ou se croit tel. Il existe donc sans être pourtant rien de réel, rien de substantiel, rien d’absolu. C’est pourquoi tout  le monde est égoïste (pour faire exister ce fantôme: moi !); c’est pourquoi tout le monde est malheureux.
48  Il n’y a pas d’égo heureux ni de bonheur égoïste. Devenir heureux ? Comment le pourrais-je puisque le je m’en sépare ? que je sois plutôt « le bonheur lui-même ». le moi n’existe pas: il n’y a que l’action, il n’y a que le changement. L’égo n’a aucune existence propre; il n’existe que dans le refus, que pour le mental. On peut s’en guérir. Devenir un. Se réconcilier avec l’unité de tout, se fondre dans l’universel devenir c’est renoncer aux pièges de l’égo et se libérer de l’égoïsme. L’un l’unité est la non-séparation.
48  L'ego n'a aucune existence propre. Il n'existe que pour le mental, il est l'effet de la séparation. On peut s'en guérir.
Devenir un = se réconcilier avec l'unité de tout.
= Se fondre dans l'universel devenir.
Le « je » crée le mien et l'étranger. L'unité crée la communion et l'amour.
49  Nul n’y parvient que par la dissolution de l’égo. C’est dire que nous n’y parvenons guère. La solitude comme souffrance résulte de l'attente = l'espoir. JM: j'attends que vous... mais qui suis-je pour attendre cela de vous ?
52  Être un avec la dualité  = renoncer,  
= accepter la séparation,  
= accepter le désespoir,  
c'est ce qui sans l'abolir, le libère  
- de la souffrance,  
- de la frustration,  
- du ressentiment.
L'un est sans second.
53  Quand la dépression vient, soyez cette dépression et laissez-la se dissiper.
56  Nous n'allons nulle part que là où nous sommes.
57  C'est le discours intérieur qui nous sépare du réel ou du silence.
58  Il s'agit de faire un avec le réel qui est tout ce  qui est et ne saurait être autre chose.
Nécessité sans providence. Déterminisme sans fatalisme. Il n'y a que tout et l'unité de tout.
59  L'idéalisme vous divise contre vous-même.
60  Clément Rosset: le réel a toujours raison. L'idéal a toujours tort.
Not what should be but what is.
Le réel est sans double. Le monde est sans remède.

61  Le devoir: ce mot même est dégradant pour l'homme,  il est en dessous de sa dignité. Il y a à la fois une compulsion et une obligation dans le devoir. C'est un esclavage ! L'homme libre n'en a que faire. Bien agir est son privilège.
63  Donner et prendre. Ne prenez pas sans donner. Donnez d'abord, prenez ensuite.
85  Les sentiments sont aux émotions leur vérité, leur  purification, leur remède. Le sentiment apparaît seulement quand on est établi dans la vérité. Quand on est immergé dans le mensonge, seule l'émotion apparaît.
86  Quand les émotions apparaissent elles troublent ce  que vous ressentez et vous ne pouvez plus ressentir la situation telle qu'elle est.
Cela correspond à ce que Freud appelle le travail du deuil = processus d'adaptation au réel.
Ce n'est pas la mort, la tristesse, mais l'acceptation de la mort.
SP propose de dire OUI à son désespoir, à tout, au  réel, à la vérité.

Émotions
Colère
TRISTESSE  
angoisse
peur
douleur
colère
pitié
tendresse
affection
quelqu'un m'appartient
amour
désir
plaisir
= vision fausse
c'est l'amour qui prend.
L’émotion est un mensonge, une
erreur, elle est sans fondement.
Sentiments
Compassion
tendresse  
affection mais libérées de l’égo,
jusqu’à devenir, chez le sage,
universelles.


Les sentiments sont aux émotions
leur vérité libérée de l’ego, leur
purification et leur remède.
le sentiment apparaît quand on est
établi dans la vérité.
C'est l'amour qui donne, qui ne
possède rien, qui est la joyeuse
dépossession de tout.
C'est l'amour sans attache, sans ego,
océan sans fond et sans limite
de l'amour.

90  Il est toujours vain de réprimer, de refouler les émotions. Qui veut les surmonter un jour doit d'abord les accepter, quand elles sont là, les laisser s'exprimer, les laisser s'épuiser.
Les accepter = s'en libérer.
L’ego est prisonnier du refus comme il l’est (ou parce qu’il l’est) de son passé et de lui-même.
Le passé = une cicatrice qui survit dans le présent.
Une cicatrice à proportion de nos blessures, de nos traumatismes, de nos frustrations. Nous tenons à l’avenir parce que le passé nous tient.
L’attente n’est qu’un effet de
-  la nostalgie
-  du regret
-  de la rancune
-  du refoulement
-  du ressentiment.
91  L’attente n’est qu’un effet du désir et du passé. On ne tend vers l’avenir que pour fuir ou retrouver ce qui fut. La  douleur est première; la perte est première.
Si l’attente (avenir) nous occupe davantage que le  regret ou la nostalgie (passé) ce n’est que dans l’ordre des effets; ce n’est que pour la conscience.
92  S’agissant de l’inconscient, s’agissant de l’ordre des causes, c’est l’inverse qu’il faut dire: « c’est uniquement le passé qui crée le futur ! Être prisonnier du temps = être prisonnier du passé.
Le moi est cette prison, le moi est cette création.
L’ego en effet, n’au aucune existence propre, n’a d’autre nom que le mental, n’existe que dans le refus, que dans la séparation.
L’ego est ému, comme toute émotion est égoïste. Pas d’ego, pas d’émotion.
Cela indique la voie et mesure la difficulté.
ACS : se libérer de ses émotions pour l’ego, c’est se libérer de soi.
On comprend qu’il n’y consente point sans résistance.
Toute émotion vient d’un passé si lointain, d’un passé si profondément enfoui que nous sommes contre lui comme démunis ou désarmés.
L’émotion est liée à l’inconscient, au refoulement  à l’enfant encore présent dans l’adulte, liée à tout ce que nous sommes, liée à tout ce qui nous fait.
SP: il n’y a qu’un désir qui est à la racine de tous nos désirs, c’est le désir sexuel, qui peut prendre différentes formes artistiques.
La sexualité est davantage que la génitalité.
Théâtre, danse etc. = la sublimation = transformation des instincts, transformation des désirs dans des formes que le mental considère comme supérieures d’un point de vue
-  social
-  politique
-  culturel
-  religieux
-  spirituel etc.

Le mental n’est que l’inférieur transformé, maitrisé, utilisé. La différence avec la psychanalyse: émotions sont davantage exprimées et le rôle du thérapeute est plus directif (dans les lyings de SP).
100  L’homme est comme un fragment d’infini.
La p. 99 explique que cette philosophie de vie ne demande pas de renoncer à transformer la société mais demande de le faire sans haine et si possible sans trop d’illusions.
102  Il n’y a rien de supérieur à l’homme quand il est accompli, càd quand il est un avec le tout.
103  L’homme fait partie de la nature. Il y est infini et éternel. (Éternel ?? JM). Pour SP, aucune utopie. L’homme n’est pas bon pour  lui. Il est égoïste. Il ne s’agit pas de vaincre  l’ego, de le réprimer, de le dominer ; il s’agit de l’ouvrir, de le dilater aux dimensions de cet infini qui nous contient, qui nous traverse, nous porte, nous emporte.
104  Devenir infini = devenir un cercle devenu si large qu’il ne peut plus rien entourer, un cercle au rayon infini: UNE LIGNE DROITE !
[Et voilà où François Jacqmin rejoint Prajnanpad…]
Étendre l’ego au point de le dissoudre. Non pas le  réprimer; l’ouvrir non le fermer. L’épanouir, non l’humilier. Le consumer dans un amour plus vaste, non le haïr. L’enfant et le méchant ne savent pas le faire. Ne pas leur en vouloir. Plutôt comprendre et accepter. Plutôt l’action lucide et sereine.
105  Il ne s’agit pas de tolérer l’intolérable (le racisme est pris comme exemple), mais de l’accepter comme un fait plutôt que de la haïr et de haïr ses partisans et opposer la haine à la haine.
On ne peut agir que sur le réel. Voir, comprendre puis combattre. Non se résigner au pire, mais l’affronter sans s’y soumettre. Non laisser faire la haine, mais lui résister sans lui ressembler.
107  L’humanité est une puisque rien – ni caste, ni pays, ni religion – ne peut la contenir, que l’infini seul. D’où « ébranler et faire tomber tous les murs qui divisent, serrer chacun contre son cœur comme s’il était membre de sa propre famille, cela seul est digne de l’homme ».
108  ACS parle d’une juive hollandaise ETTY HILLESUM.
111  Voir la réalité comme elle est, ne pas l’enjoliver ni la noircir, l’accepter toute. La lucidité est la seule chose qui sauve.
112-113  Not what should be but what is, and no denial.
La lucidité seule. L’action qui en découle. Voir et faire. Ne rien espérer puisque tout est là. Rien à croire puisque tout est à connaître. Rien à refuser puisque tout est à faire. S’aguerrir non s’endurcir. Douceur de la sagesse. Sagesse de la douceur.
114 Cessez d’espérer fût-ce la sagesse. Pas d’autre but que tout. Pas d’autre idéal que le réel.
La sagesse n’est pas le bout du chemin, c’est le chemin lui-même.
Courage et patience: la sagesse est exactement où tu es. « Il suffit de passer de l’autre côté du désespoir. »

De fil en aiguille, comme souvent lire l'un conduit à l'autre et Sumangal Prakash, qui a suivi les enseignements de Svâmi Prajnânpad pendant 40 ans, se lit pour l'instant. Il est une ascèse d'abandonner ce livre. Pourtant, seules les paroles recueillies de Svâmi Prajnânpad ont un intérêt ici.


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