L’homme joyeux, dit Clément Rosset, est « joyeux de toutes les joies ». « Il y a dans la joie un mécanisme approbateur qui tend à déborder l’objet particulier qui l’a suscitée pour affecter indifféremment tout objet et aboutir à une affirmation du caractère jubilatoire de l’existence en général. » 7
Formulée ainsi, les  petites joies ordinaires de la vie en ont le caquet tout rabattu…
C’est une approbation inconditionnelle de toute forme d’existence présente. 8
« L’homme véritablement joyeux se reconnaît paradoxalement à ceci qu’il est incapable de préciser de quoi il est joyeux, de fournir le motif propre de sa satisfaction. » 8
La joie est donc « La force majeure ».
C’est loin d’être le premier ouvrage que je lis de ce philosophe. Il est l’une des références contemporaines majeures d’A. Comte-Sponville, aux côtés de M. Conche. Pourtant, jamais encore je ne vous ai entretenu sur ce philosophe.
Voici donc.
Elle est un totalitarisme: c’est tout ou rien.
Nietzsche est l’objet principal de cet opus de 1983.
La joie reste indifférente à toute objection. 8
« Elle a toujours maille à partir avec le réel. La tristesse se débat sans cesse avec l’irréel. » 10
« La joie peut à l’occasion se passer de toute raison d’être. » Il est des joies sans cause.
« Reste naturellement que la joie courante est liée le plus souvent à une cause, à un motif de satisfaction. »  11 Ouf. Je  me  sens redevenir un fifrelin normal…
Et, fort aimable C. Rosset (p. 12) mentionne la contestation d’héritage où la haine préexistait.
Spinoza, autre fréquentation livresque majeure de A. Comte-Sponville: « L’amour est la joie, accompagnée de l’idée d’une cause extérieure. » La joie apparaît ainsi comme indépendante de toute circonstance propre à  la provoquer, comme elle est aussi indépendante de toute circonstance propre à la contrarier. 12
« La joie … ne se distingue en aucune façon de la joie de vivre. » 21
Spinoza toujours: « Il y a plus de perfection –  c’est-à-dire de réalité – dans la joie de vivre que dans la joie tout court. » 21
« Toute joie parfaite consiste à mon sens (C. Rosset) en la joie de vivre, et en elle seule. » 21

Et voilà même que La force majeure trouve à s’appliquer dans le quotidien du vivre.

Elle n’aura ni le beurre, ni l’argent du beurre, mais le sourire cruel de la crémière lui est dédié ! (Vous allez comprendre…)
Cette cruauté est « de toute façon marque de distinction… à entendre bien sûr par cruauté non un plaisir à entretenir la souffrance, mais un refus de  complaisance envers quelque objet que ce soit. » 26
« Les témoignages ne manquent pas de cette alliance quasi originelle entre la joie et la cruauté, du caractère corrosif et impitoyable propre à toute gaieté profonde. » remarque-t-il quelques lignes plus haut sur la même page. J’ai donc belle assise philosophique à postériori à mon comportement responsable:
- Refus de complaisance envers cette remarque déplacée:  « Et  je  ne  retouche  rien,  moi,  des  bois ? » alors que, la veille, je finissais de lui dire au téléphone ma prise en charge du paiement de leur travail jardinier.
Elle n’y verra que ce qu’elle veut, que ce qu’elle est capable d’y voir ! Peu, probablement. Peu me chaut.
- Ce refus de complaisance est corrosif (comme sait l’être un miroir) et impitoyable (car ils ne reviendront pas…). Elle a perdu un profit escompté, véritable hallucination qui n'a eu de vie que dans son esprit...
- Cette décision, je l’ai prise seul: elle a affleuré parmi les choix surgis juste après avoir raccroché. J’ai mis l’après-midi, vaquant à d’autres tâches, pour atteindre cette certitude. Quand l’intuition première se trouve confirmée par la raison philosophique du livre en lecture, c’est d’autant plus beau,  non ? (Et  vous  viendrez  me  parler  du hasard…)
- Car c’est après avoir fignolé quelques broutilles au jardin, suite au départ des jardiniers ayant emporté mes bois, que me tombe dans les mains cette page joyeuse et  sans complaisance, cruelle, corrosive & impitoyable de C. Rosset (26 et plus si affinités; accrochez-vous.)
Ma décision est congruente avec la joie que je suis en profondeur. Donc.
« Arracher les  hommes à leur nature insignifiante et éphémère » (29) [est un combat perdu d’avance – crochets persos]. On n’améliore pas l’éclairage municipal pour triompher du cancer et de la mort ! Cet exemple est donné par l’auteur.
On ne peut rien contre « cette estompe de l’essentiel… au profit de  l’inessentiel sur  lequel  l’on  peut  agir »,  elle (l’estompe) « autorise  sans  doute  une  satisfaction  d’ordre  compensatoire  et hallucinatoire »  (29),  « mais  elle  est  aussi…  la  marque  d’une aberration profonde,  d’une  confusion à  caractère  nettement pathologique  même  si  elle est  le  fait  courant  de  personnes  que nul ne songerait à faire soigner… car il s’agit généralement d’une folie  à  la  fois  sans  remède et  sans  réelle  gravité;  encore  qu’elle puisse,  il  est  vrai,  entraîner  à  l’occasion  quelques  inconvénients sérieux pour l’entourage… » 29-30
Ces citations s’appliquent en tous points à l’exemple pris et vécu !
Quelques inconvénients pour l’entourage: D’autres voisins vous en diraient bien davantage…
Son avidité (greed/greediness) est sans remède et sans réelle gravité dès lors qu’on s’en est prémuni. Il ne nous revient pas de faire changer de telles personnes ni de les faire soigner.
Elle a oublié l’essentiel – elle souhaitait comme moi apparemment, mais pour des raisons différentes, se débarrasser de cette poussée arbustive mitoyenne sans qu'il lui en coûtât rien – au profit de l’inessentiel, le profit immédiat, qu’elle anticipait déjà confusément (« Et je ne retouche rien, moi, des bois ? »), qui lui file entre les doigts - telle une hallucination - sans que l’essentiel soit résolu pour elle. Je n’en suis nullement content: elle me frustre – fô rien  exagérer, hein ! – d’une bonté, d’une générosité !
À l’analyse, la seule erreur liminaire est cette « bonté » (la  bêtise donc, dans ce monde-là !) de prendre en charge tous les frais. La gratitude même silencieuse (surtout silencieuse) n’est pas de son registre.
La bonté pensée fut donc une erreur, aussitôt corrigée (et compensée par un autre travail pour les jardiniers ! – Aucune raison de les pénaliser de sa ‘folie’.)
Et je découvre sous la plume de C. Rosset la cruauté comme refus de complaisance. Je ne liais pas ce refus de complaisance présent en moi à cette cruauté que manifeste la joie.
Toujours de ses erreurs, même vénielles, il y a à apprendre, n’est-ce pas ?
Et j'apprécie par la même occasion le bon fonctionnement de cette tension vers la cohérence en soi; & que les livres de philosophie aient des retombées pratiques dans la vie quotidienne n’est point fait pour me déplaire, à ce que je vois !

Reprise:
« Allégeance inconditionnelle à la simple et nue expérience du réel » résume et  … singularise la pensée philosophique de Nietzsche (35-36)
Et évidemment, je plonge sur  Nietzsche qui a beaucoup pratiqué l’aphorisme.
Dans Crépuscule des idoles, Maximes et flèches, ceci:
« 31. Le ver piétiné se recroqueville. Ce qui est sage. Il restreint ainsi la vraisemblance d’être de nouveau piétiné. Dans la langue de la morale: humilité. »  Trace d’anthropomorphisme probable, mais passons. La chute est à propos. «  »


« Le devoir de rendre hommage à tout ce que l'aphorisme nietzschéen... laisse dans l'ombre. » 66 « N'écrit-on pas précisément des livres pour dissimuler ce que l'on cache en soi ? » 66 « Toute philosophie dissimule une philosophie, toute opinion est aussi une cachette, toute parole aussi un masque. » 66

Papillonner ainsi à travers les livres
est une grâce constante
qui enrichit la vie
de bienfaits innombrables.

Cette phrase qui m'est venue en lisant ne dit rien d'autre que
Le gai savoir

Il s'agit « d'une gaieté plus profonde que toute jouissance psychologiquement motivée et d'un savoir plus cruel que toute science. » 67 À nouveau cette cruauté préalablement définie.
« Le gai savoir constitue une béatitude philosophique où la connaissance la plus lucide et par conséquent la moins réjouissante s'accorde à l'humeur la plus euphorique. » 67
« Se mesurer à ce qui lui est permis de connaître sans dommage. » 68 Cette notion de « sans dommage » est une prudence dont les contours sont aimables. Faire face à la mort ET à l'insignifiance avec ce gai savoir qui « est savoir du non-sens, de l'insignifiance, du caractère non signifiant de tout ce qui existe. » 69 « Sa science se résume à l'ensemble des faux-savoirs qu'il récuse. »

S'éprouver par confrontation avec sa propre insignifiance, n'est-ce pas ce que fait en quelque sorte et avec ses propres mots poétiques, L-R des Forêts dans Les mégères de la mer en

« Cette patrie néante d'où je fus indûment arraché
Pour parader comme je fais ici en ma vie anthume »... (691)

Chaos
« Il n'y a rien de sensé ou d'honorable à dire au sujet du monde » 70, continue Clément Rosset en nous dévoilant (en levant le voile trop interprétatif qui plane sur) Nietzsche comme il le fait. Nietzsche « refuse d'y subodorer quelque sens que ce soit. » Et en ce refus « réside précisément tout le sens et l'honneur de sa propre pensée. » 70
Clément Rosset évoque l'aphorisme 109 du Gai savoir; j'y plonge:
« Gardons nous déjà de croire que le tout est une machine; il n'est absolument pas construit pour atteindre un but, nous lui faisons bien trop d'honneur en lui appliquant le terme de machine. » ... « L'odre astral dans lequel nous vivons est une exception... et a à son tour rendu possible l'exception des exceptions: la formation de l'organique. » 174 (mon édition, Le Monde-Flammarion, volume 7).
Nietzsche y critique ensuite « tous nos anthropomorphismes esthétiques. » Il n'y a pas de buts, il n'y a pas de hasard. « La matière est une erreur. ... Il n'y a pas de substances d'une durée éternelle. » 175
« Quand donc toutes ces ombres de Dieu cesseront-elles de nous assombrir ? Quand aurons-nous totalement dédivinisé la nature ? » Il s'agira dès lors de « naturaliser les hommes que nous sommes au moyen de cette nature purifiée, récemment découverte ... [et] délivrée. » 175

Revenons à l'exégèse serrée de C. Rosset: « La régularité n'est qu'un aléa du désordre. » 71 Le caractère chaotique et fortuit du monde est « marqué du sceau de l'inéluctable. » 72 Nietzsche n'est ni désillusionné, ni désabusé par ce chaos, ce non-sens: « Le monde est sans aucun sens. Toute attribution de sens n'a été jusqu'ici qu'un acte intermédiaire trop humain. » 73

Il n'y a rien à penser: rien qui affirme, rien qui nie. Pour Nietzsche, il s'agit d'approuver le réel sans poser de conditions, inconditionnellement.

À nouveau, aiguillé par C. Rosset, je file vers l'aphorisme 276, p 254: (Voeux de nouvel-an qu'il s'adresse) « Je serai l'un de ceux qui embellissent les choses ... Je ne veux pas faire la guerre au laid. Je ne veux pas accuser les accusateurs. Que regarder ailleurs soit mon unique négation ! ... Je veux n'être qu'un homme qui dit oui ! » Beau programme, non ? Je note d'y revenir fin décembre...

Critiquer
Le sens que Nietzsche accorde au verbe critiquer est « observer, discerner, distinguer. » Il se veut « observateur impitoyable mais sans aucune mauvaise intention ... Voir et comprendre, et accessoirement faire voir et faire comprendre. » 76
Il s'agit de jouir de toute chose et d'abord de jouir de soi-même.

L'homme immoral est d'abord un bourreau de soi-même. Le remords « marque de manière la plus aiguë ce désaccord de soi avec soi. ... Il est l'expression d'une indécence » [car] il se porte « à soi-même un amour insuffisant, manquant de l'indulgence qui est une des règles absolues de l'amour. » Le remords est un vice pour lui. Il s'agit « d'une passivité, d'une impuissance à agir. »

« Ce que tu veux, veuille-le de telle manière que tu en veuilles aussi l'éternel retour. » 89

L'ouvrage se termine sur la citation d'un adage médiéval dû à Martinus von Biberach:

Je viens je ne sais d'où,
Je suis je ne sais qui,
Je meurs je ne sais quand,
Je vais je ne sais où,
Je m'étonne d'être aussi joyeux.


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