Santiago Espinosa a réussi un tour de force magistral: présenter en un dialogue chaleureux, les deux hommes sont amis, les étapes principales du parcours professionnel & philosophique de ce « drôle de zigue » qu'est cet essayiste à la plume claire. N'est pas A. Berque qui veut !

Les sept entretiens se subdivisent en deux approches: cinq parcourent l'échelle du temps en suivant les différents postes confiés à C. Rosset ainsi que les nombreux ouvrages dont il est l'auteur. Sur ceux-ci, des faits précieux en délivrent des clés, des circonstances d'écriture. Cela les met davantage en perspective les uns par rapport aux autres.  Les deux derniers abordent les deux concepts majeurs sur lesquels C. Rosset s'est penché: Sur le réel et Sur le double.

Cela se lit comme un roman. C'est passionnant de bout en bout. Le ton est enjoué, complice, ça dézingue ferme sur certains « collègues ». Ce ton offre aussi un point de vue documenté et critique sur certains auteurs lus sur Nulle Part qui avaient laissé comme une amertume, sans forcément comprendre d'où elle provenait.

Le fil de cette esquisse est tendu, ne nous égare jamais même s'il ne rechigne pas à nous divertir de leurs enthousiasmes. L'ouvrage bref (136 p.) ne dit rien de la vie privée du philosophe, et c'est très bien ainsi.

Leur amitié réciproque nous autorise, nous lecteurs de cette Esquisse biographique, à en ressortir comme épurés de tous les contresens qui s'étaient d'eux-mêmes insinués dans l'interprétation donnée (par d'autres) de l'oeuvre de C. Rosset. J'ai l'impression au terme de cette lecture d'en ressortir pourvu. Je n'ai rien lu d'autre de S. Espinosa. Ses élèves ont bien de la chance, je trouve !

Que ces deux amis soient remerciés sincèrement d'avoir pris le temps (long) de ces sept conversations transcrites, probablement resserrées pour être lues, aux fins de clarifier toutes les raisons qui font de Clément Rosset un philosophe majeur.

Clément Rosset, aphoriste

Quelques aphorismes glanés au fil de leurs conversations. Sans mention spécifique, ils sont sortis de l'esprit (et de la bouche) de C. Rosset.

- Je trouve Platon « insupportable par son moralisme & son espèce de culte de la sagesse bien vue par le Socrate qu'il imaginait. » 19

- « Je me suis aperçu petit à petit que la joie ne tenait pas la route - comme on dit vulgairement aujourd'hui - si elle ne s'appuyait pas sur une reconnaissance absolue du caractère tragique de l'existence. » 23

- Chez Clément Rosset, « comme chez Spinoza, l'acte précède l'intention. » 35 S. Espinosa Clément Rosset reprend: « L'acte précède toujours l'intention. On ne sait pas ce qu'on veut exactement & se fier à ce qu'on imagine un peu confusément vouloir ne mène en général nulle part. Il vaut mieux en croire à ce qu'on fait et à ce qu'on a fait. » 36

- Le secret de l'existence, c'est qu'il n'y a justement pas de secret. 68

- Le caractère tragique de l'existence tient en un mot: la mort. 75

- « Je pense que ... le monde est comme celui de Spinoza et que la réalité est une et sans reflet, sans double, sans alternative. » 81

- La joie de vivre n'a aucun fondement. « Si on est triste, c'est parce qu'on se trompe. » 92

- « La raison ne nous met pas à l'abri de la force du désespoir et de la tristesse. Il faut une force encore plus forte que j'appelle la force majeure. » 93

- « Ma conception de la joie: une force qui, encore qu'elle ne puisse pas dire pourquoi elle gagne, et qui voit très bien pourquoi elle ne devrait pas gagner, gagne quand même et est la seule à gagner. » 94

- « La démagogie consiste à alimenter le ressentiment des gens. » 102

- « La réalité est mon unique objet de réflexion depuis toujours. » 105

- On 'entend que ce qu'on veut bien entendre. 107

- Il est bien difficile d'ôter une idée de la tête de quelqu'un, dès lors qu'il en a une. 107

- Il est impossible de faire comprendre à quelqu'un qu'il est dans l'erreur. S. Espinosa. 107

- Le préférable est de se taire. 107

- « Un journaliste en vaut en général un autre. C'est comme les dentifrices. » 108

- Au cours de philosophie, « plus c'est clair et intelligent, moins cela a de prise dans la cervelle des élèves. » 109

- « La fonction des profs de philosophie est de susciter en leurs élèves le doute. Ils ne comprennent pas que le doute n'est pas une chose mauvaise en soi, mais une chose bonne en soi, une vertu. »  Le doute est une vertu.

 

 

 


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