Qui auraient-ils dû convaincre ?

Eh bien ! Citoyens, dans l'obscurité qui nous environne, dans l'incertitude profonde où nous sommes de ce que sera demain, je ne veux prononcer aucune parole téméraire, j'espère encore  malgré tout qu'en raison même de l'énormité du désastre dont nous sommes menacés, à la dernière minute, les gouvernements se ressaisiront et que nous n'aurons pas à frémir d'horreur à la pensée du cataclysme qu'entraînerait aujourd'hui pour les hommes une guerre européenne.1

Jean Jaurès, dernier discours public, 25 juillet 1914.
Il sera assassiné le 31 juillet par
un « un étudiant nationaliste déséquilibré, Raoul Villain2
[qui] tire deux coups de feu par la fenêtre ouverte
du café et abat Jaurès à bout portant. »3

 


Un colloque parisien a récemment étudié, trois jours durant, les mouvements pacifistes au tournant du 20e siècle. En le découvrant sur Calenda une semaine avant, J’ai senti monter l’envie ferme d’y assister. Je suis revenu enchanté de mon escapade en terres pacifiques.
La thématique innovante de ce colloque tranche dans le concert psalmodiant la grandeur d’une guerre de 100 ans d’âge: « Les défenseurs de la paix : 1899-1917 ». Aucune guerre n’est grande. Certaines sont de véritables boucheries. Celle de 1914-1918 est du nombre. Il va de soi que le point de vue exprimé ici est celui d’un citoyen, nullement celui d’un historien.

Les guerres ont toutes sortes de prétextes, mais n'ont jamais qu'une cause: l'armée.
Ôtez l'armée, vous ôtez la guerre.
Victor Hugo, Actes et paroles.

Ultraminoritaires partout, les pacifistes ont une belle brochette d’initiatives à mettre à leur actif dans la période couverte par les communications des historiens rassemblés à l’Institut Historique Allemand, tout un symbole de notre Union Européenne en paix.  

Les défenseurs de la paix ont tenté de convaincre tous azimuts du bien fondé de la paix. Le moins que l’on puisse dire est qu’ils n’y ont pas réussi ! Le kaléidoscope de mouvements, de congrès, d’initiatives en faveur de la paix est remarquable.

Pourtant, face aux dirigeants somnambules qui se complaisaient à la haine de l’autre, ces éveillés avaient les arguments mais pas les leviers de commande, notamment au sein de l’armée et de l’industrie de l’armement.

La guerre est le massacre de gens qui ne se connaissent pas
au profit de gens qui, eux, se connaissent mais ne se massacrent pas.
Paul Valéry

Armements
C’est un thème qui sera peu abordé. Pourtant, ce sont elles qu’il aurait fallu, non seulement dénoncer mais renverser, comme on renverse la vapeur avant qu’il ne soit trop tard. Il a fallu attendre la matinée du deuxième jour de  ce colloque pour entendre prononcer le mot « armements » par un Canadien parlant du rôle joué par le Carnegie Endowment. Il est le premier à prononcer le mot « armement ». Et le premier aussi à nous parler sans lire ses notes à la mitraillette… J’y renviendrai.

En 2014, cette Fondation Carnegie, créée en 1910, possède toujours un bureau bruxellois. Est-il si étonnant, finalement, que l’étude empirique des armements fasse l’objet d’un intérêt de la part d’une organisation  américaine plutôt qu’européenne ? Rationalisme cartésien contre empirisme anglo-saxon. L’un considère que l’expérience nait de la raison, l’autre des faits…

Participations
Tous les intervenant-e-s à ce colloque international ont une connaissance pointue de leur sujet dans un domaine serré, souvent l’objet d’une thèse pour les plus jeunes d’entre eux/elles, voire d’une publication.
L’historiographie française dans le domaine du pacifisme, nous dit N. Offenstadt, un des présidents de séance, est moins avancée que celle du monde anglo-saxon et du monde germanique. On en trouve néanmoins parmi les historiens du mouvement ouvrier où il y avait un pacifisme révolutionnaire.

Le nombre très limité de participants non orateurs montre bien que le pacifisme doit encore être présenté, que l’effort de pédagogie doit toujours et encore être entrepris en faveur du pacifisme.  Si vis Pacem, para Pacem.4 Il y a une industrie de l’armement, il y a des armées. Elles sont uniformément nationalistes, comme par hasard.

La guerre ne sert qu'à faire mourir les hommes et enrichir les marchands de canons.
Léon Weil, vétéran.

Les pacifistes n’ont pas de prise sur elles. Les militaires, oui et ils sont capables de faire taire les pacifistes… : Un orateur de l’Universität Berlin nous a parlé de pacifistes allemands.  Une réelle découverte personnelle: le 31 juillet 1914, l’état de siège est déclaré sur tout le territoire de l’empire allemand. Il s’agit ni plus  ni moins d’une perte de liberté individuelle, sous la houlette de vieux généraux conservateurs. Les pacifistes font face à un ordre très puissant: ils ne peuvent plus publier, leurs mouvements sont attaqués, leurs réunions sont interdites, certains sont emprisonnés.  
Le régime militaire est presque arrivé à supprimer  la visibilité du pacifisme (bourgeois et scientifique) allemand. Ils comptaient 10.000 membres en 1914. Pacifisme et élitisme semblent aller de pair. Les ouvriers et les artisans sont peu représentés, notamment parce que la cotisation était très élevée.  On y retrouve dès lors des écrivains, des diplomates, des parlementaires. Ils ont des relations très tendues avec l’armée et la police, mais cette dernière est mal à l’aise face à la haute bourgeoisie.

Le pacifisme ne semble pas avoir pénétré la strate politique civile. Ou alors pas jusqu’aux ministres. Ni présidents, ni rois, ne le sont. Pas plus Albert 1e, chef d’État irréprochable d’un pays neutre, que W. Wilson, président d’une Amérique réticente à s’engager militairement. Les pacifistes semblent être des bourgeois, des avocats. Ils émanent peu du monde ouvrier sauf chez les révolutionnaires. La 1e Internationale sera pacifiste mais n’est pratiquement au pouvoir nulle part…

L’argumentaire des pacifistes semble impropre à convaincre les bellicistes de son bien fondé. Comment s’y prendre, dès lors ? Faudrait-il aller jusqu’à éradiquer l’armer du tissu du monde en utilisant l’argent pour racheter toutes ces industries de la mort ? Ça, c’est une vraie utopie ! Le Groupe de recherche et d'information sur la paix et la sécurité offre d’intéressantes pistes contemporaines d’analyses et de réflexions autour de la paix et de l’industrie de l’armement.

Le socialisme, le monde ouvrier et la paix

Quand les riches se font la guerre, ce sont les pauvres qui meurent. Jean-Paul Sartre

Le président de séance en matinée du troisième jour, Jean-Louis Robert, introduit la première séquence sur le pacifisme du mouvement ouvrier de manière fort intéressante: le mouvement ouvrier est pacifiste, défenseur de la paix, a une valeur profondément pacifiste. Il a toujours été patriote dans un esprit internationaliste. C’est un paradoxe. Les travailleurs n’ont pas de patrie. Les citoyens, eux, oui.

Le frère de Amedeo Modigliani était un député socialiste italien modéré qui éprouve des difficultés à assumer son idéal socialiste en temps de guerre. Russell  et lui ont un point commun: même génération née juste après la guerre de 1870, ils n’ont pas connu la guerre. Comme Rosa Luxemburg, née en 1871. C’est la génération des « juste après ». Ils ont vécu 44 ans de paix en Europe. Ils sont pleins de cette idée que la paix est possible. Le 4 août 1914, c’est le choc !

Une lecture postérieure au colloque évoque de manière militante

« [l]a capitulation simultanée des dirigeants socialistes européens en août 14[. Elle] fut une tragédie pour les masses populaires, car elle survenait au moment même où les travailleurs d'Europe, mobilisés par leur État, étaient appelés à se combattre sur les champs de bataille. » page 8 in Rémi Adam (2010), La première guerre mondiale, Les bons caractères, 128p.

Le point de vue que défend R. Adam dans son ouvrage met des mots sur une intuition empathique qui peut venir en repassant le fil de l'histoire tel qu'il nous est offert lors des « célébrations » du centenaire de la première guerre mondiale. Il mentionne de nombreux cas de fraternisation, de modus vivendi passés entre les simples soldats dans les tranchées. Il évoque aussi les crimes perpétrés par les tribunaux militaires sur les désobéissants. La lecture de cet ouvrage militant offre le point de vue assez rare des sans-grade lâchés par les leaders de l'Internationale Ouvrière.

La Belgique
La Belgique semble en quelque sorte avoir été au cœur du mouvement pacifiste et le siège bien malgré elle de la longue période d’enlisement pour les deux camps. Son voisinage direct avec un État neutre, les Pays-Bas, ont d’ailleurs donné l’idée aux Allemands de dresser la ligne rouge entre la frontière allemande et Knokke. Des barbelés anti-fuites, en quelque sorte. Beaucoup de morts mais aussi des réseaux de passeurs vers les Pays-Bas, notamment dans les Fourons.
Bien sûr, il se peut que ma citoyenneté wallonne, liégeoise, m’ait rendu attentif à ce rôle qui n’a fait que percoler faiblement dans ce colloque international organisé en France au sein de l’Institut historique allemand.
Une communication du Mundaneum a toutefois mis en avant le rôle de premier plan tenu par Henri Lafontaine, sénateur socialiste, prix Nobel de la paix 1913 qui présidait par ailleurs le bureau international de la Paix à Genève.

En (presque) fin, un aparté.
Changement de registre
C’est partout pareil mais ici aussi la trop grande majorité des intervenants ne se détache pas de ses notes. Le changement de registre nécessaire quand on passe de l’écrit demandé (« my paper ») à l’oral délivré leur semble totalement inconnu. Certain-e-s liront au rythme d’une imprimante dernière génération ! Quelques orateurs seulement – les doigts d’une main y suffisent ! – nous ont fait l’amabilité de nous parler… en nous regardant. C’est bête comme le regard humanise… Et le titre de cet article prend désormais un second sens !

Péroraison
Le pacifisme apparaît comme impraticable, en tout cas avec les moyens utilisés alors. La neutralité belge n’a pas été respectée par l’Empire allemand. Le Royaume-Uni vole à son secours. Et c’est l’engrenage fatal à des millions de soldats qui ne demandaient rien.
Le neutralisme d’un État est une position qui vise à ne pas prendre parti dans un conflit encore à venir. Un pays neutre ne se positionne pas sur l’échelle d’un patriotisme qui s’autoallume: CH NL BE. Nous avons été les seuls à devoir nous défendre puisque nous avons été agressés. La position des autorités, roi compris, est irréprochable pendant tout le conflit.

Face à la montée de la violence individuelle, du bellicisme de nations presque voisines (La Syrie...) et de l'extrême-droite, sommes-nous bien sûr-e-s que notre vigilance ne sera pas prise en défaut ?

Conclusion : La guerre,

« C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons  
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,  
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.  

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,  
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,  
Dort ; il est étendu dans l'herbe sous la nue,  
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.  

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme  
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :  
Nature, berce-le chaudement : il a froid.  

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;  
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine  
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. »

Arthur Rimbaud. Le dormeur du val


1 Les citations d’auteurs sont toutes extraites d’une remarquable bibliographie établie par la Bibliothèque provinciale des Chiroux (Liège) sur la guerre 14-18 en bandes dessinées. 
2 http://fr.wikipedia.org/wiki/Raoul_Villain
3 http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Jaur%C3%A8s#Assassinat_du_31_juillet_1914
4 Si tu veux la paix, prépare la paix.

 


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