Méditations sur Le vocabulaire des philosophies de L’inde, Marc Ballanfat, éditions Ellipses, 2002

Avant de rencontrer mon maître d'Orient, je souffrais de ne pas connaître ma vie comme il l'aurait fallu; j'en suis devenu l'amical disciple. Cette aventure au long cours consiste à éloigner des schèmes engrammés dans le  passé  afin  de  se  détacher  du  moi  pour  aller  à la rencontre  du  soi,  le  tout appuyé  sur  de  nombreuses  lectures.  Car  je  reste  un  intellectuel  ! Ce chemin est à son tour sans début ni fin. Il est  balisé d'étapes, de points de non-retour, de paliers, beaucoup moins de retours en arrière, mais des étapes palières où rien ne semble se passer au profit d'un temps offert à l'intégration des vécus glanés au profit de soi, de son évolution.

Cette connaissance nouvelle, internalisée, apporte contentement infini qui libère du doute, introduit la clarté dans la nuit et me fait goûter au bonheur de ne plus errer. La  sérénité  pénètre chaque jour un peu plus profondément en soi, rendant au corps la maîtrise de sa masse en fondaison...

Le contrôle est présent, comme un surmoi complice et non castrateur.
-  Il s'agirait donc de porter attention à  la sérénité qui s'enfouit en soi, de plus en plus invasive ! De la guider, de l'accompagner.
-  Il s'agit qu'affleure à la conscience cette sérénité en elle-même suffisante  pour  assurer la plénitude  intérieure.
-  Il  s'agit de colmater le soi intérieur, un peu comme les deux serpillières ont fait leur office en s'imprégnant de l'eau inflitrée sous la porte durant la nuit. Le produit de colmatage ici serait entre autres de la sérénité, mais aussi du bonheur pêché dans  l'instant auquel désormais il m'est désormais devenu inné d'être attentif.

Porter attention à soi est une constante, peut-être même une condition à l'éclosion d'un apaisement intérieur propice à l'éclosion de la joie comme partie intégrante pour une sérénité heureuse, joyeuse, attentive, éclose, bienheureuse, épanouie.

Une intuition nouvelle s'ouvre au monde presque chaque jour; il se constate ici une mue, là une mutation, bref la personne évolue. Bonheur de voir les choses autrement, d'être mieux capable de mettre des mots plus adéquats sur le silence ontologique, qui est une circonstance favorable à l'éclosion apaisée de la sérénité qui envahit le corps.

Il se médite ainsi un bic à la main.

Être attentif, c'est aussi se concentrer sur l'expression la plus juste pour rendre hommage à l'état intérieur qui s'observe en silence, sans se laisser distraire par l'atmosphère  de  sieste  qui  règne  (14h30),  fendue  parfois  par  un  moteur énervé... En faisant siennes des phrases glanées dans Le vocabulaire des philosophies de l'Inde, en les appliquant à des bribes de vécu, le chemin parcouru s'authentifie en quelque sorte. Se reconnaissent surtout des bribes substantielles de vécu qui se  sont reconnues en une libération, une intuition,  par nuit claire, du  bonheur de ne plus errer, d'être centré.
La joie de voir les choses autrement induit en soi une sérénité intérieure qui a dissous l'errance.


Deuxième  méditation  sur  Rensi,  alors  que  le  train  s’enfonce  dans  le  grisâtre automnal.
Spinoza, Giuseppe Rensi, éditions Allia, 2014; traduit de l'italien par Marie-José Tramuta. Le texte italien date de 1929.

« L'œil de Spinoza fixé sans voiles sur la réalité ne cède pas plus aux bons sentiments que celui de La Rochefoucauld. Il n'existe qu'un seul sentiment fondamental: l'égoïsme, l'amour de soi, l'instinct ou conatus de conservation, la volonté de vivre. Tronc unique d'où bourgeonnent tous nos états affectifs, en première ligne, la joie et la tristesse, et à la base de celles-ci le désir à la faveur de  ce  qui  favorise ou attente à notre conservation, elles-mêmes éléments d'augmentation ou de diminution de cette dernière; et puis la haine et l'amour pour l’objet qui nous cause tristesse ou joie, autrement  dit augmentation ou diminution de notre être, la crainte ou l'espérance si cet objet n’est pas présent, et ainsi de suite. »

Avec une grande clarté - dans laquelle il est nécessaire de prendre le temps d'entrer -, Giuseppe Rensi expose les concepts et théories qui ont émaillé l'œuvre de Spinoza. Pour cela, il n'adopte pas la distance du chercheur ou de l'exégète mais se glisse dans la peau du penseur pour en communiquer le point de vue essentiel. Il pose après lui les grandes questions métaphysiques, toujours d'actualité:
-  Qu’est-ce que l’être ?
-  Quelle perception avons-nous de la réalité ?
-  Est-ce que la nouveauté existe ?
Ce n’est pas la première approche que j’entreprends de ce penseur hollandais du 17e siècle, notamment grâce à André-Comte Sponville qui a écrit des pages éclairantes sur ce philosophe.
Rensi s'attache à nous rendre accessible la pensée du philosophe hollandais en démontrant  la  cohérence  de  ses  différentes  thèses,  qu'elles  soient métaphysiques, anthropologiques, morales ou politiques. La définition de l'Être comme substance éternelle est le point de départ d'une trajectoire dont les contradictions ne sont qu'apparentes. En tentant de les résoudre, Rensi nous propose une réflexion  philosophique  à  part  entière  en  livrant  son interprétation  personnelle  des  apports  du  penseur  hollandais. Il va même jusqu'à impliquer directement le lecteur dans sa réflexion en ancrant la philosophie de Spinoza dans l'expérience. Le souci pédagogique de l'auteur italien, son recours à des images et des analogies, son enthousiasme même, dynamisent et rendent actuelle la pensée de Spinoza.

Une idée est l’acte même de comprendre. Une idée est un concept de la pensée.
- « Les idées sont des productions originales spontanées et vivantes de notre esprit, des points de vue qui s’originent en lui. » (Rensi, 65) Une  idée est un point de vue qui a l’esprit pour origine.
-  « L’entendement » (pris comme synonyme d’esprit) « construit l’idée. La sensation ne nous donne pas la connaissance (R, 66) et il faut qu’elle soit interprétée par la pensée. La sensation doit être rendue vérité objective par la pensée. »

Pourquoi est-ce que parfois il y a des lueurs dans ce livre ardu ? Serait-ce que je suis davantage en éveil (train, 10h25).
MALAXAGE MÉDITATIF
- La maîtrise que l’esprit a sur le corps pendant ce temps de translation me frappe. Plus généralement, je le trouve davantage docile, non ce n’est pas le mot, apte au compromis avec l’esprit; davantage confiant en ce que l’esprit ne lui veut aucun mal, entend le besoin manifesté par le corps – une sensation, tel un gargouillis, un (très)  léger échauffement et gère le temps de façon à  le satisfaire dans un délai raisonnable et non plus dans l’urgence, comme si toute affaire devait cesser dans l’instant. Il (le corps) se révèle donc moins capricieux, moins dictateur. C’est comme si le corps trouvait moins nécessaire de s’imposer, de prendre tout le pouvoir.
- Cette idée est l’émanation directe de l’attention qui est portée à la sérénité de mieux en mieux enfouie en soi (1eméditation ci-dessus).
CORPS-ESPRIT
- Je suis la manifestation perçue de ce corps-esprit spinozien. Je perçois par cet exemple  la  matérialité  du  lien qui  les  unit.  C’est  au  cœur de  cette relation corps-esprit que le travail doit s’entreprendre pour que l’esprit conduise le corps à maigrir, pour que le corps accepte en confiance la guidance spirituelle.
-  C’est au cœur de cette relation de confiance qui s’établit entre le corps et l’esprit que j’unis que mon amie-la-gourou devrait  pouvoir s’immiscer. Elle doit s’y  immiscer, au cœur de cette relation de confiance  jeune, avec ses instruments  propres… de  manière à conforter, à renforcer la volonté, à la rendre, cette volonté, davantage adéquate sur la durée.
- C’est un peu comme si je ressentais mieux à présent être la résultante d’un corps et d’un esprit et qu’il leur revient, avec mon aide, avec son soutien en ce qu’elle  me  soutienne  afin  que  se  mène  à  bien,  armé  de  cette  neuve  sérénité enfouie en soi, à laquelle je porte davantage attention, -  de  mener  à  bien  cette  déflation  du  corps-miroir  par  une  volonté  plus uniforme grâce au meilleur colmatage par sérénité et par bonheur pêché dans l’instant. [Voilà que je me mets à rédiger comme Rensi ! Mais je trouve cela utile. Cela m’ancre au cœur de cette relation corps-esprit (j’ai écrit  cœur esprit…)].
-  Je  suis  donc  davantage  conscient d'être  une  conscience,  grâce  à  une  paix intérieure mieux installée,
- grâce à une  harmonie, une meilleure harmonie entre le corps et l’esprit. L’un héberge l’autre. L’autre pilote l’un et l’autre au  moyen d’idées qu’il soumet à l’entendement, à la pensée.
- C’est un tout qui paraît cohérent.
- Dès que j’ai eu repris la lecture de Rensi dans le train, cette belle méditation se fait jour à pas lents, non comptés, dans les méandres d’une idée qui émarge à, émerge de l’entendement pour définir le lien entre le corps et l’esprit, entre ce corps singulier et cet esprit singulier. Ce trajet de retour est celui de la meilleure compréhension qu’il me semble acquérir sur le Spinoza de Rensi. Il me parle, un franc est tombé sans savoir trop comment. Le malaxage méditatif y contribue.
- (Rensi, 73) « Nous cherchons par la lecture (de Rensi !) et les méditations à nous rendre claire et assurée la connaissance qui correspond à la  volonté que nous voulons avoir. (R. 75) Chaque idée singulière  … est un vouloir s’affirmer (vraie)… Le mode par lequel on connaît et le mode par lequel on veut ne font qu’un. »
- Cet enchaînement, je le tiens pour une « connaissance certaine» qui « tient de ce que les choses sont liées entre elles et inscrites dans la totalité; mais il ne nous est pas donné de connaître cette totalité; aussi ne pouvons-nous rien parfaitement et pleinement connaître. »  (R,  62) Grâce à sa prose serrée,  je deviens davantage spinozien, à l’intime de ses enchaînements. « Ce qui est vraiment mon idée, ma pensée et non simplement des mots, des bavardages, est ma volonté même. » (R, 72) « Spinoza établit que le jugement (acte de l’entendement) » – la pensée – « est tout un avec l’intention, le désir… » (R 74)
-  « Chaque idée singulière est en même temps et de façon indissoluble » - intimement liée - « volition, elle est un vouloir être, une exigence d’être vraie, un vouloir s’affirmer (vraie)… » (R, 75)
-  Mais, et c’est le plus extraordinaire, enfin je trouve, tout ce raisonnement qui lie intimement idée et volition débouche sur un exemple, deux pages plus loin, celui de l’ivrogne, donc d’une assuétude.
- Spinoza admet ceci: « Je vois le meilleur et je  fais le pire ». Cela ne se passe que lorsque « nous sommes partagés entre des sentiments contraires ».
« Autrement dit, il y a absence de concordance entre entendement et volonté lorsque la volonté n’est pas certaine, oscille… » (R, 75) Quand on n’est  pas assuré dans sa connaissance à cause d’une volonté contradictoire et fluctuante.
-  Le ‘‘Je vois le meilleur et je fais le pire’’ se base sur un malentendu. Chez l’ivrogne, qui le matin l’esprit lucide perçoit (connaît) son vice comme délétère, cette connaissance ne fait pas qu’un avec la  volonté: ‘’Ne  bois  pas’’. Mais le soir venu, lorsqu’il cède au vice, cette volonté en lui ne fait qu’un avec une connaissance devenue autre (pour une fois ça ne portera pas à conséquence, il faut bien se consoler de ses souffrances, ça ne vaut pas la peine de se priver d’un plaisir dans une vie si brève, etc.). L’équivoque du « je vois le meilleur et je fais le pire » naît de l’union arbitraire de la connaissance du matin et de la volonté du soir. »
- Bien sûr, être comparé à un ivrogne ne me plaît pas, mais je sais maintenant (de connaissance sûre et internalisée) que le processus est le même et suis donc prêt à entreprendre ce chemin neuf.

J’aimerais donc, pour conclure, que le travail croisé entrepris puisse aider le corps-esprit, dans son détachement d'une assuétude, à renforcer la volonté première dans la poursuite d’une vertu au nom de cette connaissance sûre et internalisée.

Rédigé le 24 et le 29 09 14 ; revu le 5.10.14 & 20 05 15.


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