« Le monde ne se donne jamais de manière brute, immédiate, évidente. Il exige que l’on mûrisse une vision qui permettra de l’accoucher. » p. 20: Mona Chollet, Chez soi.
L'ouvrage me suit dans les différentes pièces de mon « chez soi ». Je vous en reparle à mesure de ma progression.
Elle donne de soi: elle nous explique avoir dès l’enfance développé une fascination pour les escaliers qui nous redonnent « un corps. Ce corps qu’un appartement, au contraire, nous fait oublier en le contraignant, en le confinant trop exigu, trop peu exigeant. » (271) L’étage d’une maison distingue et classe les valeurs d’intimité, à la suite de G. Bachelard dans La poétique de l’espace. Bien sûr il y a un revers à la médaille escalière; elle indique en note (p. 272): « Les escaliers représentent la deuxième cause d’accidents mortels (après les accidents de voiture). » Au Royaume-Uni, en 2002, 306 166 citoyens ont dû recevoir des soins médicaux à la suite d’une chute. » (info glanée par l’autrice dans B. Bryson, At home).
Des magazines de décoration, elle souligne que « l’exposition des apparts et des maisons des riches fait courir [le] danger de mépriser sa propre vie. Ces dispositifs se caractérisent par leur capacité à fabriquer de l’insatisfaction. » 274 Il en est de même de ces émissions où des maisons remarquables sont présentées au bon peuple qui ne pourra jamais ne fut-ce qu'en rêver !
Un meilleur habiter-là, cette capacité à développer un chez soi à partir du matériau brut d’isolation de l’espace infini est une disposition philosophique qui croît avec l’approfondissement de soi. On ne peut, il me semble, être pleinement chez qu’après avoir découvert son propre soi. Il y aurait là une certaine logique. Ne pas « faire corps avec ce que l’on est et ce que l’on a » (274) pousse au toujours plus, au « bovarysme immobilier », à une manie de la comparaison anxieuse, une incapacité de se fixer. » (274).


En lisant Chez soi, on y pense, forcément, à son chez soi. En habitant plus continûment son corps grâce au tantra énergétique, se découvre plus aisément ce qui fait l’âme d’une maison, la « mienne ». Elle se cultive désormais en la faisant évoluer par petites touches discrètes, sensuelles, sans forfanteries inutiles, mais irréversibles.
La toute première démarche fut, il y a un demi-lustre déjà, de remplacer la table métallique verrée par une table ovale en bois, de lui adjoindre une petite sœur qui prend toute sa place avec le fauteuil qui s'étire... J'avais imaginé la froide vibrance du métal sans encore l'avoir charnellement ressentie. Pour habiter, il s'agit d'être en affinité avec le corps de son habitant. (mc, 289)
Illich (tiens donc, une vieille connaissance avec notamment Deschooling society !) fait la différence entre être logé et habiter. La mue entamée est de cet ordre-là. Il y est intimement question d'appropriation. Tel tableau original, récemment reçu en cadeau, représentant bouddha, trouve tout son sens, là. Cette armoire à chaussures enfin utilement placée. Le vêtement de la semaine évite la rampe pour rejoindre l'homme debout, relégué, puis ressorti. Du coup, le hall de nuit est visuellement net. Etc. C'est devenu une joie presque quotidienne d'apporter, par petites touches - il ne faut pas épuiser la bête ! - ces mues essentielles.

Petit à petit, l'oiseau fait son nid. Enfin.


L'auteure anime avec Thomas Lemahieu un site au long cours qui a pour nom  Périphéries. Le Carnet, les Citations et le Magazine recèlent de petits bijoux. C'est grâce à ces périphéries-là que j'ai appris à lire Augustin Berque. C'est peu dire la dette que j'ai à leur égard.


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