La première partie (ch 2,3 & 4) explore rapidement
« la mondialisation néolibérale,
tandis que la seconde (ch 5, 6 & 7)
tend plutôt à l'insérer
au sein d'un abrégé d'histoire médiévale. » 21

Sylvain Piron a accordé un entretien au site en ligne non fiction: en voici le lien. Il a été mis en ligne le 11 juin 2018; je le découvre dans la lettre d'informations hebdomadaire du 17.

Ponton d'embarquement

Déceler au travers de la démarche entreprise par un auteur la joie qu'il a prise à l'assembler pour nous, se trouver en terrain de connivences multiples avec l'essai qu'il nous propose & sentir l'action bénéfique d'intuitions semées le long d'un cheminement personnel s'assembler sous nos yeux dans une synthèse remarquable, dont nous sommes évidemment incapables: Sylvain est de cette étoffe-là.

Il nous emmène à bord de sa prose dense et limpide dans un univers partiellement familier qu'il nous invite à revisiter d'un oeil neuf. Il nous offre ce privilège, rare finalement, de profiter en le lisant de sa maitrise de la scolastique médiévale qu'il met au service d'une lecture originale du monde ultracontemporain, grâce à un sens très développé de la vulgarisation intelligente.

C'est aussi pour prendre le temps de se laisser imprégner, habiter même, par l'assemblage très abouti d'un essai qu'une retraite heureuse se déploie au pied d'un havre aimé.

Sylvain Piron nous fait part des convergences qu'il a perçues sur le temps long. Il adosse le fil de son essai à sa progression réflexive, comme d'autres ont été amenés à le faire et dont j'ai aimé le cheminement. À l'EHESS, sa spécialité est l'anthropologie médiévale. L'encyclopédisme de ses intérêts sans la lourdeur de l'assemblée des volumes imprimés de la Britannica !

Il est le genre de génie généraliste dont j'aime fréquenter les écrits. Il semble creuser davantage le sillon entamé par Jean François Billeter dans Esquisses où il y marque des points en dénonçant la loi de l'infini (38e esquisse) au profit de la loi du fini (40e esquisse). Ce spécialiste de la Chine fait remonter la bifurcation au XVIIIe. Sylvain Piron l'antédate de façon convaincante de plusieurs siècles en utilisant dans le cours de son raisonnement le même terme de bifurcation 146 et svtes. Les deux auteurs ne semblent pas se lire, en tout cas ne se citent pas l'un l'autre. Leurs approches alimentent l'une & l'autre notre meilleure compréhension du monde et de son histoire.


Le titre

L'occupation du monde (LODM) est un concept polyphonique. Les différentes voies rassemblées sont « intrinsèquement solidaires »:
- l'invention technique,
- la recherche scientifique,
- la maitrise juridique et politique des sols & des territoires,
- l'intensification du travail agricole & industriel,
- la dimension théologique.

Le tire du livre comporte volontairement plusieurs sens:

- militaire,
- en droit romain, l'occupation est « le titre légitime accordé au premier occupant d'une terre. »
- au sens figuré, les classiques l'emploient « pour exprimer l'état mental de celui qui n'est pas libre de ses pensées ». 15

« L'histoire occidentale a été caractérisée par une altérité croissante de son rapport au monde. » 49

« En proposant de conserver une césure au début du XIe siècle, j'ai bien conscience d'aller à contre-courant. » 122 [Bienvenue au club !]


Thèse

« La principale thèse que défend ce livre... [:] il reste un impensé théologique au coeur de la raison économique. ... Ce savoir économique ne peut s'empêcher d'employer des formes normatives et dogmatiques. » 11
Cette Occupation du monde brosse à larges traits les tendances longues du 2e millénaire, telles qu'elles influent sur notre époque vouée au tout économique.

L'ouvrage vise à « mettre en évidence les présupposés normatifs du discours économique actuel. » 19

« Ce livre cherche à déployer une idée toute simple: l'aliénation économique... doit se comprendre comme l'ultime transformation d'une histoire chrétienne dont l'Occident n'est toujours pas réellement sorti.» 21


L'intention et la réflexion

Les deux remarques qui clôturent l'introduction peuvent être lues, l'une pour une intention, l'autre une réflexion de nature plus philosophique:

L'intention: « Ce livre est un essai qui ne s'adresse pas aux spécialistes d'aucun domaine en particulier puisque la fonction qu'il revendique est essentiellement d'offrir un cheminement entre ces domaines et d'inviter à abattre des cloisonnements inutiles. » 22

La réflexion: « Le chemin n'existe que par la marche qui le parcourt. Sa trace ne se maintient à travers le temps qu'à condition d'être foulée par des pas répétés... Le parcours que je propose au lecteur a le charme âpre et revigorant d'une marche sur un chemin non balisé. En cherchant à reconstruire l'architecture conceptuelle d'une pensée chrétienne de l'économie... on verra surgir sous un nouveau jour une grande part des présupposés de la pensée moderne. » 23


Une insistance à réactiver d'anciennes lectures

Dans LODM, trois pistes éveillent d'anciens intérêts (161): le Bas-Languedoc (et, dès les années 80, ses châteaux cathares), Narbonne (proche de Collioure) et... 1954 (un fonds d'intérêt...), comme date de redécouverte d'un texte d'Olivi. L'expression « bas-Languedoc » me fait penser au fonds cathare de la Léonardienne: une surprise m'y attend. Dans les 38eCahiers de Franjeaux (2003), se découvre un article traitant de la critique de l'église chez les Spirituels languedociens de la main de S. Piron ! Une résonance donc, voire même une certaine convergence, un sillon qui se creuse différemment cette fois, bien plus richement grâce à cette Occupation du monde. En tout cas, un étonnement face à pareille insistance. En une seule vie.

Avoir, de fil en aiguille, découvert l'empan des recherches de S. Piron, leur côté pointu, sur Oliviana. Et faire le constat admiratif d'une capacité hors norme à s'extraire de l'analytique pur [figurent, ici seulement, 24 articles de fond rien que sur ce personnage historique & son époque: Olivi (1248-1298)], pour aboutir à une synthèse de portée universelle qui s'éclaire de l'intérieur.

Comment vous décrire la fascination très habitée, très contenue, qui s'opère à la lecture de chaque page ? Ce charme tient lieu de la rencontre heureuse car,

  • soit j'apprends à combler des pans entiers de ma culture religieuse lacunaire, mais ainsi déshabillée par S. Piron, j'y reconnais "mes jeunes" (deuxième partie de LODM), notamment sur le sens des hérésies, tel le catharisme par exemple; tout en m'initiant à quelques pans d'ordres religieux éclairés par un auteur qui indique, dès la 23e page, ses orientations religieuses et politiques: « à l'exception de quelques engagements syndicaux, je n'ai jamais réussi à adhérer à quelque parti ou église que ce soit. » Il poursuit: « Mon goût du pluralisme est si prononcé qu'il me conduit à sympathiser avec quantité de démarches spirituelles, politiques ou théoriques, sans pouvoir accorder de préférence exclusive à une seule. » D'un éclectisme porteur...
  • soit je reconnais des fréquentations que le jeune homme, puis l'homme jeune, puis l'homme mûrissant, voire mûr (mais pas blet !) a eues avec des auteurs qui font partie de la Léonardienne (première partie de LODM).

Il nous livre une relecture autorisée du donné à lire à l'époque de leurs parutions d'ouvrages lus par une conscience qui devait encore construire sa souplesse & une finesse qui semble ressortir de l'homme mûr devenu.

LODM est un réseautage fin assurant l'innervation dans la durée d'une partie de bibliothèque qui s'est constituée sans jamais avoir pris le temps de s'approfondir, ni d'établir des liens, des renvois etc.

Le chapitre II balisant les années 60-70 à larges traits synthétiques semble bien résumer des intuitions inabouties perçues par un jeune homme de la banlieue industrielle liégeoise à l'époque.


Lecture immersive

Plonger ainsi au coeur de recherches entreprises par d'autres est source d'enthousiasmes, de progressions aussi. Lire par immersion profonde sans se croire autorisé à JUGER la démarche présentée; comme simple lecteur, je ne sais évidemment pas mieux que l'auteur, ce spécialiste de scolastique médiévale à laquelle je m'initie avec intérêt, parachevant ainsi un cycle entamé auprès de châteaux ayant abrité l'hérésie cathare; Saint Guilhem du Désert aussi. L'hérésie comme fil conducteur ? Ne jamais accepter de faire allégeance, en quelque sorte.


À suivre: une présentation de chaque chapitre.


Sylvain Piron a aussi confié au même éditeur une ENQUÊTE SUR OPICINO DE CANISTRIS dans une Dialectique du monstre de belle facture.


Aparté lexical

L'auteur, sur le site de l'EHESS, nomme correctement la page 237 de l'ouvrage: sommaire, au contraire de l'éditeur qui, lui, confond la teneur d'un sommaire par rapport à une table des matières (voir l'image à côté de la couverture ci-dessus). Ce n'est pas la première fois que j'en fais le constat chez cet excellent éditeur de sciences humaines, par ailleurs.


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