Le système d'enseignement britannique diffère très fort du système belge (et français). Il s'y est développé une terminologie propre à laquelle des terminologues se sont peu frottés.

J'ai accepté cette demande de volontariat pour l’APED concernant la traduction d’anglais en français d’un texte d’une petite vingtaine de pages sur la situation de l’enseignement en Grande-Bretagne (voir ici) à l’avènement d’un gouvernement de coalition de droite. Un clic ici et vous y êtes, à la traduction en français publiée sur le site de l'Aped. Je ne m’attendais franchement pas à rencontrer autant de problèmes méthodologiques et terminologiques.

"Heureusement" (je blague!) la marchandisation est passée par là et de bons dictionnaires de management dépannent pour les cas les plus courants. Car l'éducation s'est mise à jargonner comme une salle de marchés secondaires à la bourse de New York. Elle emprunte désormais sa terminologie massivement au managment, à la microéconomie etc.
De nombreuses preuves fleurissent dans la traduction : le mot market se retrouve 89 fois dans ce texte, seul ou en compagnie, dans le texte de R  Hatcher. Vingt syntagmes différents apparaissent; les plus difficiles pour la traduction : for-profit market = le marché à but lucratif; free marketeers = tenants du marché libre; market agenda = marchandisation à l'ordre du jour; market ethos = philosophie du marché; marketisation = marchandisation; market-like systems = systèmes ressemblant au marché (mais, bof-bof!); quasi-market = quasi-marché.
Ratchet apparaît une fois; la solution du Robert-Collins du management (cliquet) n'a pas été retenue parce que le syntagme nominal du dictionnaire apparaît sous la forme d'un verbe à particule (up); "ratcheting up competition" = "augmentant d'un cran la concurrence" a semblé plus adéquat à la compréhension de l'intention de l'auteur.

La dépossession est bien entamée : des professionnels de l'éducation ont dû se ranger eux-mêmes dans le placard;  les "bottom-liners", tiennent le haut du pavé. Ils ne s'intéressent qu'aux bénéfices FINANCIERS d'innovations. Elles sont évidemment toutes dirigées vers le fric. Et le cerveau des élèves? Ah, non ce n'est pas dans le bilan... comptable! Passez votre chemin...

Bon revenons à nos moutons! Bien-sûr, ma connaissance de certains systèmes éducatifs européens acquis dans une vie antérieure m'a bien aidé à traduire en syntagmes d'usage dans ces milieux.

Je me suis senti revivre d’intenses périodes traductives lorsque j’ai accompagné pendant presque six ans plusieurs classes à l’ISTI en traduction scientifique, économique et générale.

Défis terminologiques
La traduction mot à mot n'a jamais été bonne conseillère. Se servir de la situation connue en Belgique francophone pour offrir des équivalences en français. Un exemple type est le "governing board" des nouvelles "free schools" et "academies" anglaises. Fallait-il traduire par conseil d'administration? Non, car cela correspond en Belgique francophone à de l'enseignement supérieur (hautes écoles et universités). J'ai donc opté pour le terme bien connu de pouvoir organisateur. L'enseignement confessionnel connaît bien cet organe qui prend les décisions, de façon parfois assez obscure d'ailleurs, mais c'est un autre débat... C'est par la définition qu'il est possible de rapprocher deux termes spécifiques dans chaque domaine linguistique.

Un autre exemple, non traduit, consiste en ces charter schools américaines. La wikipedia anglaise les définit ainsi :

"are primary or secondary schools that receive public money (and like other schools, may also receive private donations) but are not subject to some of the rules, regulations, and statutes that apply to other public schools in exchange for some type of accountability for producing certain results, which are set forth in each school's charter.[1] Charter schools are opened and attended by choice.[2]"

J'ai choisi de ne pas le traduire car je ne disposais pas de document en français ayant traduit ce terme. Il existe probablement. Nous ne nous sommes simplement pas rencontrés.
L'énorme base de données de la commission européenne est également muette : IATE http://iate.europa.eu/iatediff/SearchByQueryLoad.do?method=load
Plus étonnant : les deux bases de données terminologiques canadiennes le sont tout autant : le grand dictionnaire (Québec) http://www.granddictionnaire.com/btml/fra/r_motclef/index800_1.asp et Termium (Canada) : http://www.termiumplus.gc.ca

Ce sont des outils de base de la traductrice et du traducteur en ligne anglais-français. Bien sûr, la dernière édition publiée du Robert&Collins, du Harrap's shorter (après 1991 quand même car avant, c'était du grand n'importe quoi...), du Larousse Chambers sont également excellents dans leurs versions "gros livre qui ne tient pas en poche".

Puis-je aussi vous parler du mot anglais agenda, que nos journalistes francophones, croyant bien lire l'anglais, massacrent allègrement dans leur langue maternelle? "It's on the agenda.", cela ne veut pas dire que c'est à l'agenda (du ministre, donc qu'il a une réunion cette semaine par exemple), mais que c'est à l'ordre du jour, en quelque sorte; c'est une manière de dire qu'il y pense mais qu'il n'a encore rien décidé. L'anglais est truffé de faux amis comme cela. The black papers deviennent les livres blancs. Je n'invente rien, c'est dans l'article (et surtout dans le Robert&Collins).

Culturellement, des tas de noms de personnes, d'institutions nous sont inconnus. La transparence joue souvent, mais il est arrivé qu'il soit nécessaire d'aller chercher un équivalent ou d'ajouter une note de traducteur pour la bonne compréhension du raisonnement tenu.  Une spécificité anglaise veut par exemple que les directeurs d'école disposent d'un syndicat qui leur est propre (la NAHT), aux revendications bien marquées à gauche. Quand je pense que chez nous, certains  d'entre eux (pas tous heureusement!) se contentent de quitter leur syndicat sur la pointe des pieds quand les tiraillements deviennent trop gênants... Je ne leur jette pas la pierre mais une solution à l'anglaise leur serait probablement d'un grand secours.

Stylistiquement, la phrase écrite de l'auteur sait à l'occasion se faire longue, pleines d'incises virgulées, parenthèsées, tirettées... Il m'est arrivé de ne pas trop y retrouver mes jeunes. J'ai parfois choisi d'extraire l'une ou l'autre proposition incise ou subordonnée pour raccourcir sans trahir. Le public de lecteurs attentifs du site de l'aped ne cherche peut-être pas autant la précaution universitaire que des armes pour se défendre sur son propre terrain.

Statistiquement, 9.970 mots anglais sans la biblio deviennent dans la traduction : 11.478 mots, soit un taux d’expansion de texte  de  15,13%.

Méthodologiquement, il n'est pas simple de lâcher le texte... Le rendre signifie qu'il est considéré comme définitif. Je l'ai traduit paragraphe par paragraphe directement à l'écran, insérant la traduction de chacun après celui-ci. Le fait d'être sur Internet me permet d'aller vérifier instantanément ou dans les deux Robert&Collins à ma disposition. Cela m'a pris plusieurs semaines de traductions épisodiques, 2h par-ci, trois heures par là. Aucun décompte. Le texte terminé est imprimé pour être relu, bic en main, vérifications fines, replongée dans des dicos papier. Des doutes surgissent, des certitudes sautent. That's life!
Transcription des corrections (nombreuses, y compris de multiples imprécisions, contresens impardonnables dont vous ne saurez rien..., des jargonneries sans noms qui doivent être lissées). Traduire, c'est créer aussi. Traduire ne peut jamais devenir mécanique sous peine rendre le texte illisible.
Deux relectures ont lieu : une première fois sur papier, une seconde à l'écran lors de la transcription. C'est lors de cette phase que la cohérence sur l'ensemble du texte se teste (avec l'outil rechercher-remplacer...).
Ensuite, phase de séparation physique du français par suppression de l'anglais dans le texte, une copie préalable faite évidemment.
Une forme de perfectionnisme a voulu une troisième relecture (finale) du texte français uniquement pour dépister les obscurités impénétrables, la forêt dense où nulle lumière ne passe... Et bien m'en prit car le crayon s'est encore en moyenne activé quatre ou cinq fois sur chaque page.
Et il restera des coquilles, des fôtes, mais c'est la vie, ça! Je l'ai envoyé le 2 décembre 2010 à la mi-journée. Alea jacta est. Il est ligne depuis le 21 janvier 2011.

Le contenu du texte anglais est passionnant. Il décrypte de façon exhaustive la réforme en cours en Grande-Bretagne (vous avez dû voir l'une ou l'autre manif' à la télé, ils se laissent pas tous faire!). L'article anglais se trouve sur le site de l'aped: http://www.skolo.org/en/2010/08/13/the-marketisation-of-the-school-system-in-england/ On apprend vraiment à tous les paragraphes. Et les transpositions continentales sont nombreuses.

Traduire l'éducation qui se défait plus vite ailleurs promeut la communication entre professionnels ici et ailleurs: c'est la raison pour laquelle j'ai accepté ce défi. La Grande-Bretagne est "précurseur" ("régresseur" serait plus juste!) en beaucoup de domaines : chaque fois qu'une réforme y a été mise en place, nous l'avons subie quelque temps après (et la région flamande, bonne élève, plus vite que nous encore!).

En lisant l'article de Richard Hatcher, vous comprendrez où les boussoles des droites européennes nous mènent... (dans le mur, on sait, mais comment hein! L'intrigue, ça vous intéresse pas, vous?).
L'auteur pose les bonnes questions, répond en plein dans le mille, en appuyant ses réponses sur de nombreuses recherches universitaires et non sur ses opinions ou ses sentiments, même si je soupçonne fort qu'il n'a pas été choisi pour faire partie du cabinet de Chris Gove. Il nous laisse le soin de tirer les conclusions des faits qu'il a assemblés pour nous. Il ne se fait que très occasionnellement conseilleur...

Une dernière pour la route : je ne me suis jamais autant livré personnellement que dans cette page sur les éditions de nulle part. Ce que la passion fait faire quand même!


Les liens ont été mis à jour le 4 5 2017.


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