Mise à jour 2018 : Grâces soient rendues à la collection Folio... ainsi qu'à Alain Joubert sur En attendant Nadeau qui m'a mis la puce à l'oreille !

Quelque temps déjà que cet imaginaire lettré-ci n'avait plus parcouru les grands domaines des jardins statuaires en compagnie de leur narrateur: premiers de cordée dans le Cycle des Contrées, les 300 gr. de cette édition de poche offrent l'occasion d'un nouveau cheminement. La mise en place de l'univers est précise; écrit il y a environ trente ans, le style de l’auteur des Jardins statuaires y ose des paragraphes de plusieurs pages.


D'un fictionnel scientifique...

Le SF sur la couverture, la collectioin de poche qu'ils illuminent par le simple fait de l'avoir rejointe, est un gimmick du marketing éditorial; même s'il n'est pas trompeur, l'ensemble du cycle est tellement ailleurs, tellement plus qu'il serait dommage qu'il soit contraint dans l'esprit de ses nouveaux lecteurs, de ses neuves lectures, par un genre qu'il transcende, qu'il déborde de toutes parts pour atteindre à l'intemporel d'un chef-d'oeuvre fondateur de la littérature française des deux dernières décennies du XXe siècle. Vous ne connaissez pas ? Précipitez-vous !

Une plume servie par une langue de génie accompagnera volontiers vos bagages estivaux ou vos séjours retirés autour du foyer ! Je prends conscience de l'absence de chapitres, elle se confirme dans les deux autres éditions, celle des éditions Le Tripode et celles des éditions Attila. Un souffle balaie ces allées, ces 571 pages.


... à ces inusités conjugués

Une prose habite ce souffle. Laissez-vous emporter dans cet univers qui dépasse tous nos imaginaires. Vous pourriez même en ressortir lavé de toutes nos approximations antérieures. L'auteur ne rechigne jamais aux conjugaisons inusitées... par d'autres aux plumes moins aguerries. J. Abeille innerve son oeuvre de concordances temporelles solides, voire même sophistiquées:

  • ... sans que s'effaçassent les traits...
  • Je connus aussi des moments de joies intenses...
  • ... tout incomplet qu'il fût.
  • On avait fini par me connaître dans le pays. 103

Il a souvent l'incise ample, sans jamais en perdre le fil:

  • Or, ce jour-là, comme je sortais lentement de la rêverie où je m'étais abîmé devant la statue de l'homme marchant, je remarquai que quelqu'un se tenait à quelques pas de moi, ou plutôt je me tournai soudain vers cet homme dont je n'avais cessé de pressentir la présence auprès de moi.

La phrase suivante s'enfile élégamment sur ce précédent collier:

  • Une présence pesante & dense, et qui cependant s'effaçait comme pour que je pénétrasse plus avant dans la sorte d'extase qui s'était ouverte à moi dès mon premier regard sur la forme de pierre. 104

Dans Les mers perdues, plus récentes, sa période reste aussi ample, encore mieux structurée, mais le paragraphage offre davantage de reposoirs à nos yeux fatigués d'urgence par les survols survoltés d'un siècle qui n'a le temps de rien. Il ne s’agit pas seulement d’appariements poétiques, voire inusités, de mots. Il s’agit avant tout d’une maîtrise absolue de la syntaxe. Les phrases font trace.


Un univers puissant
La ségrégation hommes-femmes est poussée jusqu’à l’absurde dans les domaines. Une sorte d'intégrisme de façade mais, à bien y regarder, nos mondes M/F sont toujours fort différents.

Et puis ce couple hors normes se forme, comme une évidence toujours sue. Une nuit suffira à le sceller. Il finira par prendre l’égalité par complémentarités pour complice, quand le narrateur sera devenu forgeron, gardien du gouffre, après une belle initiation-hommage aux métiers techniques et à la forge.

Les univers clos maintiennent pourtant des voies de communication entre eux. Les statues de pierres se dérèglent. Ce monde imaginé par un homme, l’auteur, donne pleine mesure à son art dans la construction du cycle des contrées.
Quelle cosmogonie à la fois immobile et profonde habite cette plume-là. Elle est nettement moins portative que celle de Raymond Queneau, étant donné l'ampleur donnée aux mots. Jacques Abeille y déroule sous nos yeux les chemins empierrés de nos voies intérieures que relient entre eux les domaines raffinés entièrement dévoués à leur jardin statuaire. Cette beauté formelle, classique, se transforme au fil du récit en un dédale presque terminal, autre forme du labyrinthe fort prisé dans l’univers des femmes, qui les ensevelira presque sous les dérèglements ultimes dans la dernière demeure de l’extrême nord, avant les steppes d’où viendront les ténèbres, cœur de tous les envahissements ultérieurs.

De longues descriptions, entre exaltation et intériorité, nous font pénétrer au plus profond des règles consenties, communes à tous ces cosmos refermés sur eux-mêmes, encourageant une même dévotion, finalement destructrice, aux statues. Un monde sans ville, « seulement des routes larges et austères bordées de hauts murs que surplombent encore des frondaisons noires. » Dépaysement garanti donc.


Classique
L'écriture, dense et magique, magnétisera par moments le moindre de vos pores. Les miens le furent & le sont à nouveau: la magie opère de façon pérenne; se laisser ré-envoûter procure une joie subtile & claire. Jacques Abeille a la langue belle et appropriée. Chaque page, de la fin notamment, fourbit ses pépites. Un détachement serein y trouve sa source. Vous irez d’émerveillement en abjuration, sans savoir pourquoi ce dernier mot s’est imposé à moi, si vous vous laissez convaincre de consacrer vos heures à cette écriture.
Cette œuvre se relit, comme se relisent sans outrage les monuments intemporels des textes fondateurs des littératures du monde. Elle agit comme ces murs de soutènement, élargissant subitement nos horizons propres dans la vie de tous les jours.
Le plaisir de la langue caresse l’oreille qui se laisse entrainer par le langoureux balancement de ces longues périodes à la structure subtile et inventive, menée aux confins des limites propres à notre langue. Jacques Abeille conveys the feeling, from the first words onwards, that he will be good company for our peregrination on his characters’ traces.
Il sillonne les champs oniriques de communautés closes réduites aux acquêts. L’éternel voyageur, le chemineau, se posera finalement au bord du gouffre avec femme, et cette enfant désormais protégée par la promesse du prince des steppes d’épargner les petites filles. Mais pas les livres…

L’infinie politesse de l’hospitalité rituelle offerte par chaque doyen de domaine au visiteur de passage évoque une bienveillance, un sens de l’accueil sans équivalent dans notre petit monde planétaire: nous sommes à des années-lumière de Mr « Casse-toi, pauv’ con ! » ou celui, plus récent, de « Tu m'appelles Monsieur. » Ce sont aussi ces lueurs-là qui font tenir dans cet univers-ci


Modes de déplacement

Au détour d'un paragraphe au déroulé de plusieurs pages, ceci:

« Vous savez ce que sont les grands départs; le travail considérable que cela représente de charger toutes ces statues sur les camions aux roues de bois que les boeufs vont tirer par monts et par vaux pendant des mois. » 113, éd. Folio.

Il est un âge d'avant, ou plus vraisemblablement: d'après la vapeur, puis l'électricité. La traction animale, le déplacement pédestre: deux invariants ? Même Les Barbares auront l'âme chevaline. Car c'est au détour d'une phrase, en quelque sorte, que se capte le non-dit, le ça-va-de-soi d'un univers tellement protéiforme que chaque neuve lecture fait affleurer d'autres exigences, d'autres pans de cet univers contréique, si bien mis en carte par Pauline Berneron. Pour les éditions Le Tripode.


Vivre dans les ruines

L'univers des contrées pourrait bien être une mise en application pratique d'un autre ouvrage, également fondateur, lui aussi, dans son domaine propre: Civiliser la modernité, d'I. Stengers. Il nous faut vivre dans les ruines, dit l'auteure bruxelloise. Il est vraisemblable que cet apprentissage est ce vers quoi tend l'ensemble du cycle fictionnellement scientifique puisque, c'est bien dans les ruines que J. Abeille nous entraine, aussi bien dans  Les mers perdues que Les Barbares suivis par La barbarie installée. Je n'affirme évidemment pas que c'était son dessein explicite; j'opère simplement un rapprochement dont la puissance m'apparaît bien tentante...

Jacques Abeille nous livre, conscient·e·s et subjugué·e·s, un univers aux contours si évocateurs qui pourrait bien être une mise en application pratique d'une « vocation » à « faire sentir, c’est-à-dire d’aviver ou d’intensifier, ces dimensions de l’expérience qui insistent » de manière sourde. Il s’agit pour la conscience qui vacille au moment où elle se laisse affecter par l’expérience en train de se vivre. (Cette phrase est extraite de l'essai consacré à l'ouvrage de Madame Stengers.)


Voir aussi : Les mers perdues.
Un site, Esprits nomades, consacre à l'oeuvre de Jacques Abeille un texte de fort belle facture.


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