Ce roman au cœur des contrées citadines
fait un récit mêlant archéologie,
arcanes ésotériques,
scènes intimes où les corps
s’échafaudent au plus près
de leur essence.


Deux éditeurs, à huit ans d'intervalle, se lancent dans le même sauvetage. Sûrs de leur "coup" ou plus simplement tombés en amour, comme disent nos frères québecois ? Ginkgo confie l'illustration à Michel Guérard. Le Tripode à François Schuiten. Jacques Abeille et lui se sont entretemps rencontrés. D'où l'évidence du choix. Rien que tout ça rend cette plume, cet auteur, ces croisements d'éditeurs passionnés, ce Cycle des contrées, rares. Un univers aux richesses infinies. Ils sont des ovnis, chacun à sa manière.

Le veilleur du jour est au catalogue des deux éditeurs. Il faut dire que Deleatur, cet éditeur qui a cessé son activité en 2003, a vu son fonds (ou une partie ?) repris par Ginkgo.

Il est de ces plumes à nulle autre pareille. Je ne connais pas l'homme. Mais son style est une âme en soi. Je relis ce que j'ai déjà lu. Pourtant ce sera neuf. Tant le plaisir de la langue lue est un miracle à chaque fois.

Ce cycle est à lui seul un labyrinthe éditorial.

Introduction
Ciseleur de mots, dénicheur de sens rares, orpailleur à la syntaxe soutenue, ramifiée, fractale presque, conjugueur d’exception, décriveur, scripteur émérite, J. Abeille suscite à merveille des univers alanguis au cœur de soi.

« Mais où as-tu appris à raconter ?
- Dans les bois. Là-haut, on sait encore que les hommes pour vivre ont besoin de s'appuyer sur des histoires qui font partie du climat où ils séjournent autant que l'air et l'eau. Nul ne peut demeurer dans les communautés de bûcherons s'il ne sait raconter. Le récit de la chute d'un arbre peut être une épopée. » 89

Cette longue marche dans Les jardins statuaires est marquante, au-delà de la monotonie même de la progression inexorable du récit vers le gouffre. La densité dramatique est maintenue en éveil avec subtilité.

Dans Le veilleur du jour, l’auteur trace devant nous les recoins de la ville – Terrèbre, la ville-matrice du cycle des Contrées –, nous en révèle petit à petit la géographie singulière avant de se pencher sur les subtilités de l’entrepôt dont Barthélemy se voit confier la charge. L'entrée de l'entrepôt figure sur la couverture de l'édition Gingko. Nous parcourons avec lui ce dédale pétrographique si construit, dont il effleure amoureusement la surface pour y découvrir son fil d’Ariane personnel.

« L'entrepôt comptait au rez-de-chaussée seize chambres qui, se commandant les uns les autres, s'enténébraient réciproquement et constituaient un labyrinthe cochléaire simple. » 182

Lire J. Abeille, c’est aussi, c’est encore découvrir des perles de sagesse, des évocations folles, c’est tomber amoureux avec Barthélemy du corps de Zoé, et puis, parce qu’elle sait – comment le sait-elle ? – qu’il est un élu, elle l’éloigne si durement d’elle, elle s’éloigne de lui. Il se sent appelé par la tâche immense qui lui est confiée. Il crée, à mesure que le temps avance, avec l’aide d’un livre, les obligations de sa charge.

« La beauté est toujours à l’intérieur. » (78)
« La nuit fut toute en lui immédiatement. » (91)
« Il n’y a qu’un monde, mais c’est un labyrinthe. » (L’antiquaire) (167)
« Il n'est pas à la mesure de l'homme de craindre le pire », dit-il en souriant. (173)

Densité symbolique des profondeurs
L’univers qui se construit en soi à mesure que la lecture progresse occupe tout l’espace mental qui vous habite. Le vrai pouvoir de ce romancier-ci est de créer des images entêtantes. Il dessine des univers si denses, si peuplés, si évocateurs qu’ils s’immiscent dans le nôtre pour le réorganiser différemment.

- Était-ce cela, cette profonde méditation sur l'eau du fleuve ?
Son visage devint la face désertée d'un somnambule et pourtant il parla:
« Ce n'est pas une méditation, mais une affinité élémentaire entre les fonds vaseux de l'eau noire et la platitude grise de l'homme dont les sites érigés avec tant de peine innocente sur les marais amorphes qui le constituent viennent d'être tout à fait ravagés. »
Elle demanda à voix presque basse:
« Un homme est donc un paysage ?
- Un labyrinthe sur pilotis, et aussi la brume, et aussi l'eau morte dans son indifférente étendue. » 175

Syntaxe ramifiée
Lire J. Abeille, c’est aimer la belle langue, la phrase longue, charpentée à l’extrême dans une densité définitoire qui offre tant de pistes qu’on se surprend à prendre des notes, à ouvrir le dictionnaire (ces sens rares de mots ciselés...), à jouir de l’imbrication syntaxique qui jamais ne gêne, jamais ne casse la trame du récit ni n'est prise en défaut, évidemment; au contraire, cette imbrication même est vectrice d’une vitalité qui matérialise l’univers et ses personnages à travers la vibration profonde et personnelle du lecteur.

« Les jardins devenaient des alvéoles d’ombre et la nuit était complète quand ils rentrèrent. »
« La lune déclinante projetait la pâle géométrie de la fenêtre sur les carreaux du sol. » 30

Mais je vous dois une phrase sinueuse à souhait, une seule:

« Une robe luxueusement flasque et d'une coupe absolument simple coulait comme pour en glorifier la liberté totale en plis onctueux sur ce corps de femme et cette chair ondoyant dans l'éclat argenté du tissu avouait qu'était atteint ce point extrême de la maturité où, toujours aussi nets et purs qu'au sortir de l'adolescence, les contours pourtant comme d'une ombre anticipatrice sont déjà doublés d'une incertitude fluide, insaisissable et languissante, propre moins à la peau qu'une façon pour le corps, plus tendre et en certains gestes tout à fait déchirante, de creuser dans l'air son moule tiède, annonçant ainsi un déclin suspendu et mieux qu'à tout autre moment révélant cette fragilité exquise qui fait d'une femme le blason toujours menacé de la vie. » 151

Sortie d'apnée.

Richesse lexicale, appariements surprenants
‘Atteindre un degré de perspicacité irréfléchie’ 295
‘meubles accroupis dans la lumière parcimonieuse’ 292
L’auteur propulse au détour des pages des raretés lexicales – un dictionnaire à portée de main, et un bon ! – des pépites poétiques – souvent l’adjectif ouvre la voie –, des aphorismes puissants adossés à une philosophie dont la profondeur humanise le récit.

Et une voix pensait en lui: « Ce trésor est là, offert sous les volubilis de la volupté; il n'est que de tendre la main, plus loin chaque fois, sous les aisselles moites de la nuit... » 120

Une trace de syntaxe latine, comme il le dit lui-même dans l’entretien accordé à LMDA au mensuel Le matricule des anges fin 2007 à l'occasion de la sortie de l'ouvrage chez Gingko: « Ses mains jamais si vastes qu’ainsi retenait ce fluide de chair. » 283
La richesse du vocabulaire de l’auteur ne devient nullement intimidante.

Adhésion totale

D’ordinaire, je suis un lecteur qui papillonne avec bonheur d’un livre à l’autre, suivant les heures du jour. Depuis l’entame de cette lecture, plus rien ne compte, comme à chaque immersion, même le magazine, juste feuilleté à son arrivée, mais très vite remisé pour se replonger dans l’essentiel onirique. Cela est physiquement impossible de s’en défaire. Devenir l’univers même.

Se crée-t-il un sentiment d'attente, une des définitions du mot suspense ? La lecture, dans les pas de Barthélemy Lécriveur, suit paisiblement le cycle des rencontres qui mènent à des découvertes délicieuses. Je me sens suspendu au-dessus du vide, arrimé à une solide toile syntaxique qui empêchera toute désintégration du lecteur. Se tisse en soi la géographie dense et structurée d’un univers si particulier que presque rien n’en sera dit pour ne pas déflorer votre plaisir.

Le point de vue de l’auteur est varié: il peut coller à la prunelle de son héros et devenir omniscient la page suivante, sans que jamais il y ait défloration. Cette adresse même contribue à la richesse du récit.
Voyez ce clin d'oeil face à une possible impatience devinée:
« Semblable à un lecteur que l’auteur d’un roman a lassé de détails avant de lui laisser soupçonner le sens de l’intrigue, Molavoine sentit mourir en lui sa passion de l’enquête et, comme désabusé et ignorant cependant on ferme un volume sans vouloir en achever la lecture, il abandonne ses longues stations dans l’encoignure des portes. »
Quelle élégante façon de nous faire patienter et continuer de suivre cet inspecteur molasson - la retraite l'épanouira dans un autre registre - car il va découvrir … « l’innocence du reclus; on cherchait un conspirateur diabolique, on trouve un paysan fervent. » 301

Cette prose est de race addictive, tout à la fois: amoureuse, burinée, chamanique, déroutante, émulsive, faramineuse, goûteuse, haletante, initiatique, jouissive, karmatique, libératrice, météorique, de nulle part, onirique, précise, quintessencielle, rainurée, symbolique, terrébreuse, urbicandesque, vorticienne, wagnérienne, xylographique, yogique, zen.
Ceci aussi, à propos de Barthélemy: « Et puis son énergie prit un autre cours et même ces affres cessèrent. Il s'abandonna à l'appartenance qui l'avait étreint peu à peu jusqu'à ne lui laisser plus la moindre issue. » 196

Abeille-Schuiten
Leurs univers sont sans équivalents connus; les Cités obscures sont d’une autre matière, proche, mais si différente par l’apport du somptueux dessin de F. Schuiten, adossé aux récits de son complice de toujours, B. Peeters.
J. Abeille est seul aux commandes et les images que son récit fait jaillir sont d’une puissance considérable. Et que François Schuiten et lui se soient rencontrés enchante, vu l’évidente complémentarité de leurs univers oniriques respectifs. Ils me nourrissent tous deux depuis tant d’années. Une contagion réciproque les a gagnés...

« La fraîcheur de l’aube l’éveilla, l’humidité aussi; tout le terrain était nappé d’une brume pâle où se noyaient les contours des choses. » 22
« S’étant assis, il se vit au centre d’un cercle de grands fantômes tièdes; les chevaux, bien qu’ils fussent entravés, s’étaient rassemblés autour de lui et semblaient le veiller. » 23

Quand le dessin de F. Schuiten et la prose habitée de J. Abeille se rencontrent, cela donne ces merveilleuses Mers perdues. Les éditions Attila ont fait œuvre fondatrice.
Les Cités obscures pourraient parfaitement faire partie de la carte du Cycle des contrées. Et inversement, les Contrées pourraient s’insérer utilement dans une mise à jour du Guide des cités qui s’intitulerait le Guide des Cités et des Contrées… Un bel essai de mises en abyme et en perspective !

Chez J. Abeille, la trame onirique de chaque récit est serrée, compulsive, se propage de volume en volume avec une rigueur allusive, une inventivité infinie, des appuis silencieux, jamais pris en défaut. Elle induit une vibration émotive qui s’étale sur un nombre considérable d’années. Cet imaginaire qui a de la suite dans les idées se met au service d’une langue si belle qu’elle inspire un respect jouissif, jouissif comme un texte l’est dans la diction même d’un grand diseur comme Fabrice Luchini. Qu'il serait fructifiant (produit un résultat heureux, avantageux, dixit le Grand Robert) que cet acteur rencontre l’œuvre de Jacques Abeille !

Cette écriture magique parvient à nous inclure dans la scène décrite. C’est un tour de force. Paradoxalement, la densité même de l’écriture nous y taille une place. Sans voyeurisme. Une constante dans l’art romanesque Abellien: peu de personnages, des lieux à couper le souffle, des paysages qui se
parcourent avec lenteur, à pas d’homme (Les jardins statuaires) ou au pas du cheval (Les Barbares). La ville s’installe tardivement dans le cheminement. Ils n’acquièrent qu’incidemment une identité alors qu’ils sont déjà présence dense.

Faut-il « les » lire dans l’ordre? Oh, quand vous faites un puzzle, vous avez une méthode (que vous croyez infaillible,non ?) et bien faites pareil avec Le cycle des contrées.
« Ordonner ces textes et leur restituer une chronologie revient à analyser et décrire un système gigogne au sein duquel, chaque ouvrage en embrassant un autre, se trame une histoire dont sans cesse recule l’horizon. » JA, Lettre de Terrèbre, Deleatur, 1995, pp. 13-14 La lettre est signée Ludovic Lindien, le fils de Zoé et de Barthélemy Lécriveur, le veilleur du jour. Pour faire simple.

C’est un cycle, comprenez-vous cela ? Tout finira par s’emboîter. Juste que le processus semble infini, au-delà même des intentions de l’auteur car l’imaginaire du lecteur y a aussi sa place. Saisissez-vous de celui qui vous tombera sous la main. Il ne vous quittera plus. Votre vie en sera bouleversée. À jamais. Comme enrichie.

Je n’ai jamais écrit ni pensé cela d’autres auteurs qui me sont chers, comme Jacques Sternberg, Laurence Sterne ou François Jacqmin. De Jacques Abeille, j’affirme qu’il m’a transformé, me commue aux interstices de ma matérialité intestine et m’accompagne tant soi peu au quotidien, même quand je ne le lis pas.

« Et mon savoir lui-même est un passage et indéfiniment je suis dans son labyrinthe un errant. Pour moi il ne s'agit pas d'aboutir. Pour personne peut-être; cela ne peut advenir que par inadvertance. J'en sais trop pour être sans ruse et il me manquera toujours quelque degré de noblesse. » 167

Mais déjà la lecture a repris. Cette langue est fastueuse.


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