Ne s'aime rien tant que lire cette prose qui semble couler comme bon lui semble de cette plume rêveuse et habitée. Elle fait cavaler nos imaginaires au coeur d'évocations charpentées autour d'une précision descriptive telle que la scène, le paysage, l'action naissent en nous de façon souriante, comme si nous les reconnaissions pour les avoir aussi fréquentés.


Ces Carnets, publiés aux éditions Ombres (Toulouse) en 1993 (Précipitez-vous, ces tirages ne sont pas éternels...) s'insèrent quelque part après le départ des Barbares. Ils contiennent cinq nouvelles qui prennent place dans le continuum des Contrées, à la suite des Barbares et de La barbarie.

Ce quatrième de couverture dit finement l'insertion de ces carnets dans la fable abeillienne:


Les cavalières sont approchées comme jamais elles ne l'ont été jusqu'à présent. S'y révèle une humanité capable de se dépouiller par passion de carapaces intransigeantes. Leurs rituels, leur cohésion sont précisés. Le récit frise avec l'ambiance des Chroniques scandaleuses de Terrèbre.


Au coeur du deuxième récit, intitulé L'arbre du guerrier, s'y vit la mort du prince des barbares (ou de son lieutenant, comme le suggère l'éditeur en fin d'ouvrage, toujours ce plaisir pris à brouiller les pistes, à semer de cailloux mémoriels pour nous tester...), en un scénario qui rappelle celui de la pyramide refermée sur le Veilleur du jour. Se confirme peut-être la postérité chronologique dans le Cycle des contrées de ces Carnets, en même temps que la permanence de la mort qui enserre les corps.
Le lecteur s'y sent battre aux confins du mythe fondateur.
Dans L’arbre du guerrier, nous suivons les derniers jours puis ses derniers instants.


Le creux

Sa matrice personnelle le relie à ce chêne creux dont la force végétale nourrit sa matière et la rassemble à la mort, digne contrepied d’une tradition des Fils d’Inilo : ceux-ci vivent « dans les creux d’une civilisation qu’ils ne désirent pas influencer. » 57
Les Barbares (et les cavalières sur leurs traces propres) parcourent les steppes par monts et par vaux, aplats et creux.
Les jardins statuaires, la ville que les barbares finiront par détruire, les mers perdues aussi sont autant de mondes clos se tenant à l’écart des autres. Les contrées sont un univers de frontières invisibles mais souvent étanches. Chaque contrée a son rythme propre, ses coutumes, ses mœurs tenues plus ou moins secrètes.

En ces jardins, les sculpteurs façonnent les rejetons minéraux de la terre, tandis que le monde des femmes est un monde à part dont le narrateur mettra du temps à entrapercevoir l’existence.
Le peuple d’Inilo sont la discrétion même.
Le creux, le profond, le gouffre peuplent ces univers étanches.
Le creux semble y être une récurrence. Dans les jardins statuaires: le gouffre d’où proviennent les statues et où elles s’éloignent, au bord, la maison du gardien que le narrateur finira même par occuper.
Dans La barbarie, les maisons détruites après le passage des hordes barbares sont autant de béances sans fond sur les vies qu’elles hébergeaient.
Et dans la nouvelle L’arbre du guerrier, le creux central du chêne contient désormais la trace du passage d’un corps. estompant aux marges les limites cladistiques établies entre les espèces.

L'arbre du guerrier indique une possible voie onirique/romanesque de communication entre espèces, le végétal & l'animal. L'arbre, ce chêne creux, est source du souffle profond dont le seigneur a fait sa ressource. Il est une forme d'énergie qui s'échange & se charge, en quelque sorte. Il est un passage, une porte.

Il veille le corps, il veille au corps; il l'éveille & l'endort dans la mort car « cet arbre est l'arbre de ma force. C'est en lui que reposait mon esprit quand je réglais mon souffle... L'arbre est le deuxième lieu de la force... [Il est] le gardien de ma force... Elle seule [sa femme] a pu voir avec quel respect ma main s'est posée sur l'écorce du chêne, mon maître. »

Pourtant, le creux de l'arbre est « réduit à une croûte solide renfermant le vide. » 50


Les derniers venus dans les Contrées désertiques

Cette plume abeillenne emporte la langue si haut & consacre plusieurs textes au peuple d’Inilo. Une prose presque ethnographique se dépose sous nos yeux admiratifs.
Les derniers venus, ils font penser à nos peuples premiers mais s'en distinguent donc, vivent dans le désert, à l’écart de la ville (Terrèbre) et des barbares, ces envahisseurs. Ils se tiennent aussi à l’écart des guerrières, les cavalières, si impitoyables avec leurs armes blanches. Ils composent les minorités désertiques Carnets, 77. J. Abeille met sa plume à leur service dans au moins trois ouvrages, sous réserve d’inventaire plus approfondi:
- L’écriture du désert,
- La grande danse de la réconciliation
- et Ces carnets donc.

Il s’y quête traces et ombres ainsi que les coutumes qui en découlent. Pour eux, « le ciel vertigineux est un large regard où se mirent les amants. » Carnets 66


Les êtres singuliers

Inilo contient l'existence d'une personne portant ce nom, alors que dans L'écriture du désert, le mystère était, il me semble, resté entier (sous réserve de vérifier). Il nous en est dit ceci, entre autres: « Celui qui commença n'avait pas de nom... ils le nommèrent Inilo, ce qui, selon certains, signifie le lointain, et, selon d'autres, le parent, et, selon d'autres encore, le proche. » 70
« ... en jouant comme un enfant, Inilo a inventé la trace par où ce qui est à la terre revient à la terre. » 72
L'élucidation se trace.
Enfin, une cosmogonie littéraire chez les minorités désertiques se reconstruit sous nos yeux, où la lune est devenue Bonda.


Très provisoire terme de cet essai

Les mises en abyme successives, les enchâssements de pistes, de chemins, de voies dans les romans & nouvelles se déroulant dans les contrées semblent être infinies et à chaque relecture s'en ouvrent d'autres, à tout le moins s'esquissent des ailleurs encore inviolés. (ajouts 30 12 16)


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