Cet article s'est transformé en essai. Cependant, son temps de la mue est progressif...

Essai de mise en perspective

de banlieues proches de la Cité ardente,

en Condroz liégeois

" Le paysage est inachevé.
Nous nous sommes arrêtés
à la frontière de la ville  & de la campagne
où les nouvelles conquêtes de l'urbanisme
entrent en désoeuvre."

Jacques Abeille,
Les carnets de l'explorateur perdu
, 93

Plan de l'essai

1. Introduction littéraire
2. Nul passéisme
3. Urbanisation galopante - Pétitions contre - Prix du foncier
+ deux notes sur la décosmisation et l'optimisation financière à outrance.
4. Définir la notion de paysage

5. Définition d'une zone à ouverture paysagère
6. Critères conditionnels pour que la notion de paysage apparaisse
7. Dissolution paysagère progressive par banlieusardisation
8. Observer la disparition progressive de certains critères
9. Dilution par fétichisation d'un paysage révolu
10 Une morale ?
Notes
Liens hypertextuels
Bibliographie


1. Introduction littéraire

En 1922, Renaud Strivay peut encore bien dire ce qu'il aimait aussi retrouver dans le village condrozien de son enfance (1874-1880), il n'avait apparemment pas trop changé en quarante ans.

Jugez plutôt de son amour:

« Je crois que je pourrais faire le tour du monde: NULLE PART, je ne trouverai de paysages plus attachants que ceux du Condroz, parce que j'ai vécu dans leur intimité, de sorte que chaque tournant de sentier, chaque ruisselet, chaque cime de monticule, chaque arbre se profilant sur le ciel albugineux me rappellent de chers moments filés d'insouciance. »
Renaud Strivay, L'écrin des souvenirs, Seraing, Imp. P. Martino, 1922. Ce paragraphe est extrait d'un récit intitulé J'aime aussi à revivre, 94.

Les moments filés d'insouciance propres à sa jeunesse dans le dernier quart du XIXe siècle (1874-1945) sont désormais dépourvus de cette intimité vécue avec les paysages qu'il appréciait tant. Car ils semblent avoir largement disparu.

Le vingtième siècle, surtout après 1945, a irrémédiablement souillé les paysages qu'il aimait... et bien d'autres. Cela se déplore ici & là.

Dès les années 1930, des associations de citoyens concernés commencent à défendre avec acharnement, au nom d'un passéisme accéléré protégeant leur pré carré élitaire, un paysage en voie d'industrialisation rapide; l'urbanisation d'anciennes campagnes & le tourisme de masse ont encore aggravé la dégradation.

Notre société n'a pas assez pris garde à protéger les paysages qui avaient fait leur charme originel. L'habitude des « comités de défense de... » est née de ces impuissances-là, de ce passéisme là, de cette fétichisation de l'inexistant. Elle persiste de nos jours. Elle essaime même, trop souvent animée par le syndrome NIMBY qui vise à protéger non les paysages mais certains "privilèges", le droit de vie que l'on croit avoir sur le voisinage qui ne vous appartient pas.

Nos paysages sont dès lors devenus ces écrins déchusde souvenirs d'enfance d'un poète local qui a passé ses six premières années dans son village natal au tour des années 1870-1880. Il a de très belles pages sur les lieux-dits de son enfance; les étiquettes nous sont restées, les lieux auxquels elles sont attachées ne disent plus rien de leur histoire tant ils se sont enlaidis, surchargés..., se sont tachés de façon indélébile.


2. Nul passéisme dans cette remarque, juste un constat de salopage* en règle que l'urbain diffus provoque de façon irrémédiable depuis plus d'un demi-siècle; en continuant de monter à l'assaut des collines de la Cité ardente.

Notes* Saloperie: « Chose de mauvaise qualité, de peu de valeur. Synon. cochonnerie, merde (vulg.). » nous révèle le Trésor de la langue française. Et il ajoute une remarque concernant salopage, qui en atteste bien l'usage en français courant:

REM. Salopage, subst. masc., hapax. Vous finirez tous en prison !... Voilà où tous vos trucs vous mènent!... Toutes vos roueries!... vos salopages!... vos dégueulasses manigances!... (CÉLINE, Mort à crédit, 1936, p. 485).

Le TLF définit salopage comme deuxième sens de saloperie:
« Acte, action méprisable ou obscène. »

 En 50 ans, la génération de R. Strivay avait bien mieux préservé les paysages dont elle avait hérité. Les générations nées après 1945 ont été nettement moins regardantes. Elles n'ont pas pu/voulu voir l'effet que leurs pavillons quatre façades le long des routes de campagne allaient avoir sur les paysages environnants, l'effet de leurs zones industrielles et commerciales qui enlaidissent l'environnement sans retour possible apparemment. La dégradation semble irrémédiable. Pour A. Berque, il s'agit de "démembrement de la pensée paysagère, chacun n'en faisant plus qu'à sa tête..." La pensée paysagère, éditions éoliennes, 2016, 75.

Le constat qu'en fait la Direction générale de l'Aménagement du territoire dans le Patrimoine architectural et territoires de Wallonie, Esneux et Neupré, est d'ailleurs fort carré. Voir notamment page 112: j'isole quelques bouts à bords pointus...:
- "vastes lotissements pour partie sous couvert boisé",
- "habitat quasi continu" entre deux anciens noyaux,
- "juxtaposition des lotissements aux tracés géométriques",
- "les très nombreuses lignes à haute tension qui rejoignent le relais électrique ... s'entendent à déstructurer le paysage... qui accueille en outre un zoning commercial",
- "nombreux lotissements qui règnent en maître sur les campagnes environnantes".

Et bien sûr nulle part s'inclut en partie dans cette déstructuration paysagère. Car à 25 ans, au moment de faire bâtir, nous n'avions pas conscience bien aiguisée de l'aménagement du territoire, même si le terrain acheté densifiait le coeur d'un village; la sensibilité paysagère s'est ensuite développée, grâce à des collègues qui ont su transmettre leur passion, tout au long d'une carrière professionnelle.

Cette sensibilité personnelle se prolonge dans une participation citoyenne à une commission consultative de ma commune condrozienne. Terminologiquement, l'adjectif revient ça et là sous la plume de Renaud Strivay; le condrusien des Condruses , voir le condruzien, n'avait pas encore empreint sa langue... Des intérêts plus philosophiques ont également précisé l'inclusion des paysages dans l'étude des milieux humains.

Un monde s'est éloigné, celui qui n'avait ni électricité ni eau courante dans chaque maison. Nulle déploration de ces avants de la modernité. Mais le sol aurait dû rester notre préoccupation. D'où nos jardins qui nous permettent de nous ressourcer... si les voitures et les pesticides ne les ont pas trop pollués...


3. Elle ne s'effacera pas, cette urbanisation galopante. Elle a plus que grignoté "la bordure forestière périurbaine" (d'après l'Atlas des paysages de Wallonie, Le plateau condrusien, 189) sans beaucoup d'égards pour la nature. Elle ne sera pas possible ni même envisageable à moyenne échéance tant que l'optimisation financière à outrance**, ce laisser-faire coupable, aura la bride sur le cou et persistera à multiplier des lotissements incluant de plus en plus des appartements qui sont un comble de mise hors sol dans ce que les acheteurs croient encore être "la campagne" avant de s'y installer. Ne plus être en contact avec le sol rend cette implantation totalement incongrue. Hors ville, construire en hauteur n'a aucun sens.

L'argent peut-il donc tout tacher, tout acheter ? L'appart' à la campagne finit de décosmiser*** l'Homme contemporain. Il est devenu sans cosmos, sans liens avec l'univers qui nous entoure pourtant, imperturbable.

Notes

** Optimisation financière à outrance: Il ne s'agit pas que d'un biais personnel. L'ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES EN SCIENCES SOCIALES (EHESS, Paris) réfléchit à ces questions dans son Séminaire « Politique des sciences »: L’homme, son environnement et l’urgence climatique, quelle politique des sciences? Jeudi 26 janvier 2017
Le texte introductif: « À  partir  de  Descartes,  nous  avons  constitué  notre  environnement  en  nature. Autant l’industrialisation que le développement du capitalisme économiste ont conduit à l’exploitation productiviste d’un écosystème, constitué en « ressources naturelles », par des hommes considérés comme des « ressources  humaines ». L’accession de l’homme à l’anthropocène a les conséquences destructrices que nous constatons autant dans notre environnement que dans la vie en société. Il s'agit de mettre en question les immanquables interactions entre les communautés des hommes et leurs milieux respectifs, et cela pour sortir du paradigme occidental imposé en particulier par l’opposition entre nature et culture et par son exploitation dans le sens de la croissance économique et des profits financiers à en tirer. Il s'agit de créer à cet égard des savoirs critiques  en réfléchissant à leur diffusion dans une  nouvelle  politique  des  sciences,  au-delà  de  réformes  universitaires  dominées  par l’idéologie du management et par les bénéfices à tirer de l’ « économie de la connaissance ». »


*** Décosmisation: "Privation du monde, une perte de cosmicité." A. Berque, Poétique de la Terre, 48.

La cosmicité consiste à "relier notre existence et nos valeurs à l’univers, en commençant par la Terre; et cela non pas du point de vue réductionniste qui renverse le cours de la nature, soumettant l’humain aux écosystèmes, mais au contraire dans le fil de la nature, laquelle, du physique au vivant, et du vivant à l’humain, est allée vers toujours plus de complexité, toujours plus de contingence, toujours plus de liberté." A. Berque, in Valeurs humaines et cosmicité. Si le sujet vous titille, l'article entier vaut le déplacement...

Pour, tout de suite après son installation, se plaindre que le coq chante chaque matin dans les rares fermes qui parsèment encore le territoire ! Tout lui devient insupportable. Le mépris n'est jamais loin.

Ou, pire, lancer moult pétitions contre. Contre l'ombre des éoliennes, contre le bruit des éoliennes; contre, tout contre; pour finir contre d'autres humains, venus d'ailleurs, qui souhaitent s'installer derrière chez eux

- alors qu'eux-mêmes n'ont eu aucun égard pour ceux dont ils enlaidissaient encore plus les résidus de paysage en y venant cinq ou dix ans auparavant...;

- alors qu'eux-mêmes n'ont pas conscience de vivre dans des cités devenues dortoirs, des clos qui ne disent pas toujours leur nom;

- alors qu'ils croient aussi protéger des privilèges qu'ils voudraient exclusifs, excluants; c'est ainsi que l'exclusion sociale s'installe insidieusement dans les esprits & dans les faits.

Et pendant ce temps-là, les prix du foncier augmentent rapidement, rendant par là-même l'accès à la propriété IMPOSSIBLE aux jeunes générations dans ces lieux aseptisés. C'est le social qui y perd à tous les coups. Comme toujours. Ne pas s'y résigner est fidélité filiale consciente de la lignée ouvrière dont nulle part provient, de cohérence philosophique aussi.


 4. Définir la notion de paysage

Car il convient de savoir plus précisément de quoi il est question quand on parle de paysage.

Première définition
Mon excellent collègue, Jean Lozet (Isia Huy), définissait ainsi le paysage dans le Dictionnaire de science du sol qu'il a coécrit avec Clément Mathieu (Purpan Toulouse) (Tec&Doc, 2002):

Paysage n.m. landscape

tous les aspects naturels tels que les champs, les collines, les forêts et les rivières qui distinguent une partie de la surface terrestre par rapport à une autre partie. Dans le langage usuel, c'est la partie des terres ou d'un territoire que l'oeil peut voir en une fois, incluant toutes les caractéristiques naturelles.

Notons que R. Strivay avait bien saisi dans le passage introductif cité ces aspects naturels tels qu'ils sont perçus par la vue.

Deuxième définition
François Ramade, en son Dictionnaire encyclopédique de l'écologie et des sciences de l'environnement (Dunod, 2e édition, 2002) en détaille un terme plus circonscrit:

paysage protégé: désigne une aire bénéficiant d'un statut de protection par suite du caractère historique et (ou) esthétique des espaces ruraux qu'elle représente.

C'est par exemple l'heureux sort de la boucle de l'Ourthe à Esneux.

Troisième définition
Le glossaire de l'Atlas des paysages de Wallonie, Le plateau condrusien le définit ainsi, en reprenant sagement la définition de la Convention européenne du paysage (CEP):

Partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l'action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interactions.

Et enfin, last but not least,
la Convention Européenne du Paysage définit aussi plusieurs syntagmes terminologiques autour du terme paysage: (source)

«Politique du paysage» désigne la formulation par les autorités publiques compétentes des principes généraux, des stratégies et des orientations permettant l’adoption de mesures particulières en vue de la protection, la gestion et l’aménagement du paysage.

«Objectif de qualité paysagère» désigne la formulation par les autorités publiques compétentes, pour un paysage donné, des aspirations des populations en ce qui concerne les caractéristiques paysagères de leur cadre de vie.

«Protection des paysages» comprend les actions de conservation et de maintien des aspects significatifs ou caractéristiques d’un paysage, justifiées par sa valeur patrimoniale émanant de sa configuration naturelle et/ou de l’intervention humaine.

«Gestion des paysages» comprend les actions visant, dans une perspective de développement durable, à entretenir le paysage afin de guider et d’harmoniser les transformations induites par les évolutions sociales, économiques et environnementales.

«Aménagement des paysages» comprend les actions création de paysages.

Ces définitions font montre d'un jargon administratif puissant. Elles ont toutefois l'avantage de nommer les actions à entreprendre de façon plus intelligible. Toutefois, les "facteurs" sont évoqués, mais nullement listés. Ces textes internationaux résultent de compromis éminemment politiques qui nuisent à leur lisibilité terminologique.

Il semblerait que les communes (wallonnes) soient assez démunies face à ces différents niveaux d'intervention: seuls l'aménagement et "la formulation des aspirations populaires en ce qui concerne les caractéristiques paysagères de leur cadre de vie" paraissent lui être confiés, à titre consultatif en tout cas, au sein des Commissions communales consultatives d'aménagement du territoire et de la mobilité. Les décisions sont confiées au collège communal où l'échevin (adjoint au Maire) en charge de l'urbanisme défend les dossiers en s'appuyant sur les avis émis par la commission consultative composée pour trois-quarts de citoyens motivés.

Retirons de ces définitions complémentaires les onze caractères définitoires suivants:

aspects naturels champs
  collines
  forêts
  rivières
en langage usuel partie visible en une fois
de ces quatre caractéristiques
paysage protégé pour son caractère historique
(le temps)
  et (ou)
son caractère esthétique
(l'art?)

Partie de territoire
(méronymie en
terminologie),

surface terrestre,

aire

perçue par les populations
(Selon quels critères?)
  dont le caractère résulte
- de l'action de facteurs naturels
(ah une liste ici...)
  - de l'action de facteurs humains
(La résistance au changement
par exemple ? Ou l'insensibilité paysagère,
le droit de jouir d'une vue
et d'être seul à pouvoir le faire...)

  - des interactions entre
facteurs naturels et humains

Ces définitions ont l'avantage d'attirer l'attention sur quelques caractères définitoires d'un paysage et pointent du doigt une source possible de dégradation des paysages dans les types d'interactions qu'ont les humains avec la nature. Il n'est pas sûr, toutefois, que toutes les caractéristiques soient couvertes par ces seuls onze caractères.


5. Définir une zone à ouverture paysagère

Il convient également de se pencher sur une zone très locale qui pourrait donner l'impression d'appliquer un certain façadisme paysager: le plan de secteur du territoire wallon prévoit en effet la possibilité de définir un périmètre d'intérêt paysager. Elle a le grand mérite d'insister sur un tout petit nombre de paysages qui sautent aux yeux: il suffit d'un regard ! Quant à croire que l'effet sur le paysage soit prégnant, c'est une autre histoire ! C'est pour cela que s'émet ici l'hypothèse qu'il s'agit d'un façadisme puisqu'il est question de maintenir une jouissance visuelle, passive et publique d'un paysage, et nullement de le protéger.

En Wallonie, dans ce cadre législatif, un schéma de structure communal peut prévoir une zone à ouverture paysagère. Il démontre ainsi l'existence d'une conscience que certains paysages doivent être maintenus ouverts. Leur accès doit être préservé depuis le domaine public (la rue). C'est une des six zones ouvertes à l'urbanisation. Il est assez fréquent de devoir rappeler la portée de ce cadrage réglementaire.

Un schéma de structure communal peut dès lors inclure une « zone à ouverture paysagère. Cette zone concerne quelques endroits situés en zone d’habitat à caractère rural du plan de secteur ... Elles bordent un paysage qu’il serait intéressant de maintenir perceptible depuis l’espace public [Option 4.7].

Les prescriptions à respecter par les acquéreurs d'une parcelle privée dans ces zones définies doivent suivre sont par exemple:

La zone à ouverture paysagère est destinée à la construction peu dense de résidences dont l’implantation permet de garantir des ouvertures paysagères suffisantes depuis l’espace public. Le nombre de constructions autorisées y sera limité et leur implantation sera contrôlée. La vocation agricole peut y être maintenue.

Densité d’occupation du sol : inférieure à 3,5 logements à l’hectare.

Il leur est en outre recommandé de

  • concevoir l’implantation et le volume des constructions et des plantations de manière à garantir des ouvertures paysagères ;

  • réserver une zone de 30 mètres non bâtie, pouvant se localiser sur plusieurs parcelles et comportant une végétation de hauteur limitée à 1 mètre .... ;

  • encourager les constructions mitoyennes en bordure de zone pour concentrer les habitations à certains endroits et dégager les vues à d’autres ;

  • ne pas autoriser la subdivision de bâtiments en plusieurs logements pour éviter les nuisances de voisinage. » ch. 2. Plan d'affectation [du sol], 16.

Ces zones à ouverture paysagère sont en bordure de paysage et ne semblent donc pas en faire partie puisqu'elles ajoutent des volumes bâtis disparates. L'autorité publique compétente en définissant ces zones a suivi une des recommandations de la Convention européenne du paysage en prenant soin, pour un nombre limité de paysages qui ont été appréciés comme étant (à raison) de qualité, tout en s'appuyant (peut-être) sur des aspirations exprimées par la population concernée. Cela a plus probablement eu lieu en commission réunissant des citoyens motivés, à propos de caractéristiques paysagères de leur cadre de vie sur lesquelles ils souhaitaient voir conserver une certaine ouverture (sur plan). Il serait intéressant de savoir comment ces zones constructibles concernées ont été retenues, quels critères sont entrés en ligne de compte. Car ces critères existent, comme la suite de cet essai s'emploie à le montrer.

On constatera que les cinq sens ne sont pas concernés par ces définitions: seule la vue l'est de façon constante en prenant un certain recul, une certaine distance. Des amis promeneurs vous diront qu'en s'immergeant plus complètement dans la matrice paysagère les odeurs des chemins après la pluie (odorat), s'entendent les pépiements des oiseaux qui varient avec les saisons (audition), la sensualité de l'écorce d'arbres centenaires (toucher), et évidemment le goût des mûres et d'autres petits fruits sauvages au début de l'automne ! (goût). J'ai l'intuition (sixième sens ?) qu'une définition plus complète du paysage pourrait les inclure en insistant sur un droit de jouissance en garantissant l'accès aux parties du paysage pour pouvoir en jouir. Cela souligne la nécessité absolue du maintien sous contrôle de l'autorité publique de larges portions de paysages à ces fins. Saluons au passage les efforts constants du Conservatoire français du littoral et ceux plus embourgeoisés du National Trust britannique. Leur dynamisme est inspirant.


6. Critères conditionnels pour que la notion de paysage apparaisse 

PAYSAGE  Selon l'analyse qu'offre A. BERQUE dans La poétique de la Terre, on ne peut parler de paysage que si, par ordre de  discrimination décroissante, il existe:

 1. une réflexion explicite sur le paysage  en tant que tel;
 2. un ou plusieurs mots pour dire paysage;
 3. une représentation picturale du paysage;
 4. des jardins d’agrément;
 5. une littérature (écrite ou orale) chantant l’aménité de l’environnement. A. Berque, 2014,51

L'idée d'inclure la citation introductive (§1) me vient de la connaissance de ces critères, notamment du cinquième.


7. Dissolution paysagère progressive par banlieusardisation

Dans un autre de ses ouvrages, La pensée paysagère, Éditions éoliennes, 2016, 50, le même auteur en ajoute un et les ordonne par ordre de discrimination croissante. Cet ordre-ci est plus opérationalisable pour qualifier la gravité de la banlieusardisation (migration de la ville vers la banlieue, source) de nos campagnes et de leurs paysages premiers/primitifs (nos amis néerlandophones ont consacré le terme oerlandschap), ceux qui résultent de la géologie:

1. une littérature (orale ou écrite) chantant la beauté des lieux; ce qui comprend (1 bis) la toponymie (en français par exemple: Bellevue, Mirabeau, Beloeil etc.);
2. des jardins d'agrément;
3. une architecture aménagée pour jouir d'une belle vue;
4. des peintures représentant l'environnement;
5. un ou des mots pour dire "paysage";
6. une réflexion explicite sur le "paysage".

L'auteur précise pourquoi il a ajouté le 3e critère: la lecture de deux ouvrages portant sur le côté architectural & l'invention des balcons de Paris à la Renaissance par exemple. Il est cependant à noter que seuls les terrains très très bien positionnés (et donc très chers) peuvent voir la construction de villas elles-mêmes fort onéreuses. A formula for the happy few. & pour le couple à revenus médians ?

Peut-on formuler une hypothèse selon laquelle, si l'un de ces critères se perd, se dilue dans la modernité, dans la fétichisation, alors ce paysage tend à souffrir, disons ? Les conditions HISTORIQUES d'apparition d'un paysage ont été réunies à des périodes différentes, selon que l'on se trouve en Asie (via la poésie, IVe siècle) ou en Europe (via la peinture, Renaissance). Les conditions de leur disparition sont davantage à l'ordre du jour au XXIe siècle.


8. Observation de la disparition progressive de certains critères

Va se développer ici, progressivement, l'observation appliquée critère par critère de la disparition progressive des paysages premiers, géologiques. Cette section se complètera avec le temps.

Quelle action avons-nous sur le paysage ? Avons-nous conscience d'agir négativement sur lui ? Par simple décision d'installer notre maison / chaumière / masure / maison de maître / hôtel particulier / villa / manoir / demeure patrimoniale / château / domaine... sur une portion plus ou moins grande de territoire communal / municipal.

Insistons sur la vigilance de tous les instants dont les urbanistes communaux/municipaux doivent faire preuve pour contrer le je-m'en-foutisme des salopeurs de paysage... (voir la discussion de salopage ci-dessus).

L'homme occidental moderne est un grand tue-paysage, dixit A. Berque (La pensée paysagère, 77). Le tue-paysage fait preuve d'un manque de respect pour le goût commun, au point que chacun n'en fait plus qu'à sa tête, ce qui provoque le démembrement de la pensée paysagère. (id.) Nous n'avons pas su, l'homme occidental moderne n'a pas su réguler le paysage comme le feng shui oriental, notamment en Chine et au Japon en engendrant un respect du lieu et une incontestatble harmonie entre les formes bâties et leur environnement. (id.)


9. Dilutions par fétichisation d'un paysage révolu

A. Berque a des pages fort assassines dans son oeuvre sur la banlieurdisation:

« On donne substance au mythe arcadien depuis 3.000 ans, observe-t-il.
Cela finit par engendrer
- la fétichisation,
- l’urbain diffus,
- le Cayenne (de Porsche),
- le réchauffement climatique,
- la mystique pythagoricienne, dénoncée par Paul Jorion, par fétichisation mathématique. [C’est quoi le théorème de Pythagore déjà ?]
Les fétiches nous cachent la réalité de façon indéfinie.
Les fétiches nous cachent la réalité indéfiniment.
Mettre la fétichisation au jour, la désincarcérer, est essentiel. La maudire sans plus nous figerait. La maudire nous arrêterait dans notre progression.
Il faut donc dépasser la mise au jour, la dénonciation par le dépôt d’un modèle opérant, peut-être en opérant une synthèse entre Orient et Occident, ce à quoi s’attache justement la mésologie, » cette étude des milieux humains. D'autres dévelopements se lisent ci-après: Poétique de la Terre, §13 Le monde objectifié.

A. Berque cite plusieurs exemples; je retiens « le pavillon du banlieusard [qui] le fait exister plus encore qu’il ne le loge; et c’est bien pourquoi il reste sourd aux objurgations des lettrés, qui lui ressassent depuis belle lurette que cet habitat est insoutenable. » 124, in Poétique de la Terre, Chapitre 6: Croître ensemble, §26. Voir aussi l’ouvrage La ville insoutenable, coordonné par le même auteur.


10. Une morale ?

C'est todi l'tchôdron qui lome li crama neûr cou... C'est toujours le chaudron qui dit que c'est la crémaillère qui a le cul noir. C'est du wallon liégeois. Une équivalence, biblique celle-là, fait référence à l'évangile de Matthieu VII, 4): Voir une paille dans l'oeil de son voisin et ne pas voir une poutre dans le sien.

Le verset suivant précise bien la nature de la morale à tirer pour bien nommer la déchéance faite aux paysages: Et qui mieux que Matthieu pour faire cela: 7:5 "Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton oeil, et alors tu verras comment ôter la paille de l'oeil de ton frère."

Rendre de la cohérence à nos comportements personnels, éclairer cette cohérence par des savoirs plus sûrs, collecter des faits incontestables (fact-checking approach), permet de minimiser, de circonscrire, de ne pas aggraver notre empreinte sur Terre. Nul idéalisme là-dedans. Un volontarisme théorique mieux éclairé par une pratique personnelle d'une sobriété heureuse, tout au plus.

Figurent par ailleurs sur nulle part un texte poétique ayant pour titre Chacun peut si peu...; un autre, plus charpenté, de portée plus philosophique: Comment puis-je moins nuire ? aborde des logiques voisines et montrent bien the middle of the road approach qu'un radicalisme apparent dans l'expression forte pourrait en devenir trompeur. Nommer correctement & franchement les comportements, un biais de linguiste ?


Les liens hypertextuels qui parsèment cet article vous invitent à approfondir de nombreux sujets auxquels il fait allusion. Ces liens renvoient vers d'autres sites mais aussi d'autres articles sur Nulle Part. Rien n'est blanc, rien n'est noir. Tout est gris. Sans nuances, point de salut. Cela reste ouvert. Et tant mieux si vous n'êtes pas d'accord avec le diagnostic. La réflexion peut alors s'approfondir.


Bibliographie

J. Abeille, Les carnets de l'explorateur perdu, éditions Ombres, 1993
Atlas des paysages de Wallonie, Tome 3: Le plateau condrusien, 2010.
A. Berque, La pensée paysagère, éditions éoliennes, 2016.
A. Berque, Poétique de la Terre, Belin, 2014.
A. Berque, La ville insoutenable, Belin, 2006.
Le site de la Commission permanente de développement territorial de la Région wallonne recèle de nombreux documents qui approfondissent la question.
Convention européenne du Paysage, 1973.
Espace-Temps, dossier sur: Avec quoi n'êtes-vous pas d'accord ?
Inter-Environnement Wallonie, la lettre des CCATM.
J. Lozet, C. Mathieu, Dictionnaire de science du sol, Tec&Doc, 2002. [Nouvelle édition 2011, non consultée]
F. Obringer, Fengshui, l'art d'habiter la terre. Une poétique de l'espace et du temps, éd. P. Picquier, 2009.
Patrimoine architectural et territoires de Wallonie, Esneux et Neupré, Mardaga, 2010.
Plan de secteur de la Région wallonne.
F. Ramade, Dictionnaire encyclopédique de l'écologie et des sciences de l'environnement, Dunod, 2002. 2008.
R. Strivay, L'écrin des souvenirs, Seraing, Imp. P. Martino, 1922. Fonds Mémoire de Neupré.
& un schéma de structure communal.


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