Depuis longtemps, Liège possède un atelier où les arts accueillent les différences, il en est tant. Cet atelier se nomme le CREAHM. Non content d'accueillir bientôt les artistes dans de nouveaux locaux, le musée des arts différenciés a lui aussi fait peau neuve, à la fois dans un nouvel habillage architectural mais surtout en revisitant conceptuellement les arts différenciés sous un nouveau vocable que directeur artistique du Trinkhall expose dans un ouvrage qui parait en même temps que le Trinkhall s'ouvre COVIDement aux publics.

La plume de Carl Havelange n'est pas une inconnue sur Nulle Part: en effet, cet universitaire liégeois (Département des sciences historiques) a consacré une monographie très intéressante à une écriture ouvrière de la banlieue liégeoise (Gaspard Marnette, Vottem). Vous en liriez davantage sur cet ouvrage en suivant ce lien.

La bibliographie fournie de l'auteur, celle accessible librement sur le site de l'ULiège en tout cas, révèle une plume qui s'attache assez tôt (2006) à remettre en cause le vocable d'art différencié à propos des portraits de Pascale Vincke, dont il trace pour nous ce qu'il nomme joliment une anthropologie silencieuse. C'est la trente-&-unième référence dans la liste de 96. Je vous invite à vous y rendre en cliquant sur ces quelques mots.

C'est donc avec intérêt que j'ai VU AVEC en sa compagnie. Les travées à l'écart qui se parcourent en sa compagnie sont nourrissantes. Pourtant, si vous me demandiez, une fois le livre refermé, ce que sont les arts situés, je serais bien en peine. Je m'empresse de dire que la plume de l'auteur n'est pas en cause, mais davantage les concepts hérités & retravaillés qui me sont à ce point peu familiers qu'ils sont loin d'avoir entamé un processus d'intégration en moi...


La définition figurant dans le livre: « La notion d'arts situés n'est pas originale: elle croise, entre arts & sciences, des chemins de pensée et d'action qui ont pour point de rencontre la mise en question des frontières. C'est un instrument de vision. . ... [La notion d'arts situés] repose sur un mode de perception & de compréhension des oeuvres qui intègre la dimension fondamentale de leurs environnements: une oeuvre d'art est un système de relations localisées dont l'expression esthétique est le moyen & l'effet. Toute oeuvre d'art est en ce sens située. Mais certaines, étant donné leur apparente singularité ou leur relative marginalité, font entendre plus fortement la voie de leur situation. (60) »... « ... la situation particulière des oeuvres de la collection [du Trinkhall], aux portes ou aux frontières du monde des arts, met en trouble les évidences, les convictions, les partages convenus et ravive ainsi les questions, les plus simples & les plus fondamentales, concernant la nature, les moyens & les fonctions de l'art. De la marge relative où elle se tient, la collection du Trinkhall est un observatoire idéal du monde de l'art. » 63

La seule caractéristique vraiment pertinente ... est une caractéristique ... de situation: celle, par exemple, de la vulnérabilité individuelle ou sociale de leurs auteurs. ... Elle renvoie ... à un principe beaucoup plus général de fragilité &, pour le dire d'un trait, à une poétique de l'écart qui soutient toute forme d'expression artistique. » 63

Ces deux notions, l'écart & la fragilité, sont familières sur Nulle Part, comme représentative de notre situation d'humain sur terre ! La fragilité s'amplifie ici dans une recension d'un ouvrage de Geneiève Azam intitulé Osons rester humain. L'écart est une notion infiniment rebattue sur Nulle Part, comme on rebat les cartes d'un jeu, puisque quarante-cinq articles, essais, textes poétiques apparaissent contenir le mot quand on interroge le moteur de recherche.

La langue est claire, la volonté de clarification de la part de l'auteur est manifeste. Sa définition générale de l'art fait correspondre celui-ci à « la nécessité infiniment renouvelée d'une mise en forme sensible de l'expérience. » 65


Un parcours s'entame dès lors en activant le potentiel d'une bibliothèque personnelle, la Léonardienne, ainsi nommée en hommage au nom de jeune fille de ma mère.

Deux références ressortent: Donna Haraway d'une part (la couverture illustrée ci-après en donne le lire; à la page 60 de l'ouvrage VOIR AVEC, une source citée en note m'est familière:


C. Havelange en cite la traduction française, non Léonardisée; la version américaine par contre figure en bonne place au voisinage de plumes compagnes: I. Stengers, V. Despret, D. Debaise entre autres. Se découvre alors dans le titre du 9e chapitre ceci: il s'en écrira davantage quand la lecture en sera achevée !


Un chemin de traverse

L'autre référence nous emmène ... à l'écart faire un détour par la fiction: celle-ci semble aussi pouvoir livrer un potentiel d'éclaircissements, de mise en lumière. Cela peut sembler tiré par les cheveux, mais ceux qui me connaissent savent qu'ils frôlent à peine le cm en couronne... Jacques Abeille est un auteur-fétiche sur Nulle Part. Un recueil lui est entièrement consacré.

L'ouvrage de fiction qui se relisait en même temps que VOIR AVEC, Les carnets de l'explorateur perdu, a soudain pris une dimension explicative grâce à Deux mythes du désert. Le chapitre consacré au premier s'intitule Sur l'origine de la parole et le second Sur l'origine des images. & si le détour par le Cycle des contrées n'en était pas un ? Seul l'auteur peut répondre bien sûr !


J. Abeille, dans le premier mythe, Sur l'origine de la parole: pour les êtres humains, être situés, c'est s'instituer gardiens du lieu, du site, où ils s'étaient établis. Selon ce mythe, les hommes à l'origine  « criaient, piaillaient, grognaient: ils donnaient de la voix & la voix de l'homme était bien trop importante pour être effacée par l'art de tracer les images ainsi qu'Inilo l'avait enseigné aux hommes. La voix ne pouvait être effacée parce qu'elle est de la terre. Les hommes avaient la voix du lieu où ils vivaient &

  • innombrables sont les contraires:
certaines d'autres
sèches mouillées
froides chaudes
terreuses venteuses
sonores silencieuses
plates montueuses
  • & innombrables les variétés des enfants de la terre aux milles sexes, chacun choisissant un séjour conforme à ses moeurs & à la disposition de ses membres. ... Mais l'homme, n'étant l'aliment de personne & vivant en tout lieu, tirait des autres enfants de la terre ou de l'imitation de leur conduite sa subsistance.
  • En certains sites
[l'homme] nichait & pêchait à la manière des oiseaux
en d'autres [sites] gîtait & cueillait à la manière des ours
en d'autres [sites] mâchait des plantes à la manière des aurochs
& se protégeait du vent -

... les hommes proclamaient leur présence à la manière de leurs proches voisins. »


Dans le second mythe, Sur l'origine des images.

Le domaine propice aux arts situés tels qu'ils sont définis par C. Havelange, est la représentation, l'image. Ce second mythe est-il susceptible de livrer quelques pistes permettant de comprendre ce que sont les arts situés ? Seul l'auteur, bien sûr, est capable d'en décider puisqu'il semble maitriser ce concept d'arts situés dont il se fait le héraut... à défaut, je le déplore, de s'être fait comprendre par ma propre lecture...

Les enfants d'Inilo ont extrait les contours de l'image à partir de l'ombre, & leur chair à partir de la terre. 73

Seule une trace efface une trace. Une trace demeure semblable à une ombre définitive, car

  nous quitter ou pas durable passagère
 l'ombre  ne nous quitte pas,
nous suit
   & est passagère sur le sol
La trace nous quitte & est durable sur le sol  
 la trace de la proie mène vers le chasseur.    

 

Quand ils eurent compris cela, « les traces cessèrent de les égarer vers nulle part. » 73

« & ne voulant, avec la complicité du jour, tromper ni les hommes, ni les autres animaux, [les enfants d'Inilo] enfouirent les images dans les profondeurs obscures. » 73

« & les images demeurèrent comme la fin des traces & les germes de la terre. » 74


Ce détour par la fiction se faufilant entre fragilité & poétique de l'écart, a au moins le mérite

  • d'affermir le lexique: autour du verbe situer, site, lieu, situation, (ré)apparaissent,
  • et d'enrichir le concept d'image en lui adjoignant l'ombre et la trace.

Ce détour nous envoie-t-il dans un cul de sac ? Point ne sais. Peut-être. Ou pas...

Il fait partie du cheminement de cette lecture-ci en tout cas...

 


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