Something is rotten in the kingdom of Denmark.
Marcellus in Hamlet, Act I, scene IV, line 90

G. Deleuze dans Pourparlers, 1972-1990 (réédité aux Éditions de Minuit dans la collection Reprise) évoque brièvement les questionnaires comme aveux publics (avoue, avoue...) [dans sa Lettre à un critique sévère 19].

L'entretien a envahi la presse périodique, « pollue » même celle de qualité. L'entretien se pose trop souvent en juge, sans nécessairement pour le/la journaliste être préalablement parti à la découverte de. L'entretien, les Questions-Réponses, sont trop souvent une manière convenue d'étaler un donné à lire superficiel.

L'entretien déborde même la presse, qu'elle soit quotidienne ou périodique. De plus en plus de livres d'entretien paraissent. Une autre paresse ?


L'entretien fait trop souvent (aucune généralisation unilatérale ici, juste le soulignement d'une tendance lourde) l'économie de l'écriture d'un texte continu, qui est synthèse. La presse périodique se limite alors à la re-transcription. L'entretien publié résiste à la profondeur d'une réflexion (journalistique) qui aurait pris le temps de saisir préalablement l'essentiel des messages écrits, en ses ouvrages, de la personne pour en dé-livrer une synthèse personnelle, réfléchie.

Au lieu de cela, on publie sans même s'être interrogé de savoir si l'interrogé·e ne souhaite pas limer, lisser, redresser, corriger, affiner un point de vue exprimé dans l'instant, mais qui, après réflexion, pourrait être dit plus clairement, en moins de mots, etc.

L'entretien ne serait-il pas trop souvent une paresse de plume qui fait reposer l'effort de synthèse sur les lectrices et les lecteurs ? Ou pas. Car, à mieux y réfléchir, à quoi sert de lire ce qui a été dit plutôt que l'entendre dire ?

L'entretien de presse est une fausse résistance au tout-oral, même de qualité comme sur France Culture. Il se met dans son sillage. Et les plus bâclés sont ceux dont la proportion de questions fermées est importante. Une question fermée commence souvent par « Est-ce que...? » et offre au locuteur le choix entre deux options et nulle autre. Oui/Non. Binaire. Réponses significativement plus courtes que celles réagissant à des questions ouvertes introduites par un mot interrogatif (Qui / que / quoi / comment / pourquoi / etc.); ces dernières invitent la locutrice à davantage détailler sa réponse que la précédente.

C'est entre autres de cet ouvrage que je tiens les réflexions qui se livrent ici.

Enfin, la Vitesse. François Richaudeau introduit la notion de vitesse de pensée, de lecture, de parole et d'écriture dans cet ouvrage:

Cette citation a le mérite de ne pas chiffrer, ce qui varie évidemment d'un individu à l'autre mais de donner des ordres de grandeur. La parole est encore plus lente (200 mots par minute en radio en moyenne).

Je pense plus vite que je ne lis. Je lis plus vite que je n'écris. J'écris plus vite que je ne parle.

Sous Oral III, dans le même ouvrage de 1987, il écrit aussi: « Le langage de la civilisation, c'est celui de l'écrit. »

La presse écrite est donc un instrument de civilisation. Pourtant, ce recours massif aux entretiens retranscrits (dit en passant, cela prend un temps considérable de retranscrire un enregistrement oral - souvent, pas le travail du/de la journaliste, d'ailleurs, dans les grosses rédactions).


Le temps pris à préparer un entretien oral est essentiel à la qualité et à la densité de ce qui sera dit. Deux modèles bien connus des francophones de Belgique: Edmond Blattchen (TV, Noms de Dieux) et Martine Cornil (radio, plusieurs formats). Et un modèle liégeois: Steve Bottacin qui a animé au moins durant deux années des entretiens le samedi matin au Point Culture de Liège, avec un art très abouti de l'entretien surpréparé.

Dès lors les temps de bouclage rapide, bâclages inconséquents ? Sans ces conditions, comme l'écrit Paul Gruselin, un autre liégeois aux commandes pendant quinze ans du quotidien progressiste & syndical La Wallonie (R.I.P.), dans Pratique la presse écrite (ed. Labor, 1990, p.81): « Quelles sont les bonnes questions ? Celles que le lecteur aurait posée lui-même. »

En fin du chapitre qu'il consacre à l'interview, l'auteur rassemble un petit mémo pour interviewer consciencieux 88:


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