L'oeuvre possède une dynamique propre: elle fait montre d'une régularité sans systématisme en choisissant de varier la manière dont se déroule, la forme dans laquelle s'expose le corps de l'Éthique. Spinoza choisit « une forme d'écriture par définitions, axiomes postulats & démonstrations » Il argumente par « déduction synthétique, syllogisme, l'enchainement des 'idées' quant au contenu du système et des propositions qui le constituent. » R. Misrahi, n2 p 403.

L'oeuvre est un tout, forme système; nous l'abordons certes morceau par morceau: M. Juffé avoue au détour d'une phrase que cela fait 50 ans qu'il la lit !

En lisant intensément deux ouvrages sur Spinoza, Café Spinoza de Michel Juffé (dont j'ai repris la lecture... Ben oui, tout arrive !) et la traduction de l'Éthique par Robert Misrahi, une idée m'est venue.

Je trouve sous leurs plumes, dispersées, des indications sur le rôle que jouent les différentes rubriques dans l'Éthique. Et si les rassembler pouvait ici en constituer une approche synthétique ?

Car, comme l'écrit M. Juffé, « le but de l'Éthique est la vie heureuse et non la connaissance abstraite de l'humanité ou une théorie du devoir être. » 92

Titres génériques   Michel Juffé, Café Spinoza Robert Misrahi, les 180 pages de notes commentant l'Éthique.
M. Juffé nous dit d'elles (in Iphilo, Les vrais amis de Spinoza) qu'elles sont « la meilleure introduction à la lecture de l'oeuvre. »
Ces notes contiennent des éclaircissements
jamais lus ailleurs, me semble-t-il..
Titre Éthique démontrée selon l'ordre géométrique et divisée en 5 parties où l'on traite   « Spinoza subsume (?) toutes les tâches de la connaissance philosophique sous cette tâche première & unique qu'est l'instauration d'une forme de vie & d'une nature humaine qui soient plus parfaites; » il s'agit de parvenir à la perfection humaine suprême, càd très exactement la béatitude qui est la même chose que la félicité. » n1 p 403
Partie [Intitulés des 5 parties]
I De Dieu
II. De la nature et de l'origine
de l'esprit
III De l'origine et de la nature
des affects
IV De la servitude humaine,
ou De la force des affects
V De la puissance de l'entendement
ou De la liberté humaine
 

Suite de la case ci-dessus : LOG., LANG. DES SC. Subsumer Penser le particulier sous le général (un individu sous une espèce, une espèce sous un genre); considérer un fait comme compris sous une loi. Être et devenir, synchronie et diachronie, simple et ambigu, univoque et équivoque; toutes formes d'oppositions qu'on peut, semble-t-il, subsumer sous une seule qui est celle du continu et du discontinu (LÉVI-STRAUSS, Anthropol. struct., 1958, p. 169). V. concept ex. 1. TLFi

Préface Dès l'avant-texte de la deuxième partie, Spinoza s'implique en employant le pronom personnel à la première personne du singulier:    « Je passe maintenant à l'explication des choses qui ont dû nécessairement suivre de l'essence de Dieu, ou, en d'autres termes, de l'essence de l'Être éternel et infini. » Éth. II, 131
Définition    

Une bonne définition, selon Spinoza, « doit dire l'essence de l'objet et non ses propriétés; elle doit définir non une fiction mais une réalité, càd une essence affirmative. » RM Note 6, p 406-7.
Il définira d'abord de façon réelle l'essence d'un être réel, qu'il soit fini ou infini.
Les définitions génétiques sont secondes: elles donnent le mode de construction d'un objet.
Spinoza commence par les définitions essentielles (& les axiomes) au début de chaque partie; elles sont la base fondatrice du système.

Axiomes

Les axiomes explicitent de façon non contradictoire des concepts universellement reconnus.
L'Éthique n'en compte que 17,
7 dans la partie I,
5 dans la II,
aucun dans la III mais 2 postulats,
1 dans la IV
& 2 dans la V.


 

  Les axiomes constituent des vérités éternelles; (n16) ils « sont indispensables à l'instauration de l'être. »
C'est au moyen des 17 axiomes présents dans l'oeuvre que Spinoza « forge peu à peu le langage unique qui seul pourra exprimer son système de la nature et de la béatitude. »
Ils ont la particularité d'exprimer
« des relations universelles entre les choses ou leurs
éléments. [Ces relations] s'appuient sur
- l'accord
- & la ressemblance de tous les êtres humains.
Ils sont donc exclusivement situés dans l'esprit », 
c'est-à-dire abstraits.
Proposition Spinoza n'assène pas de vérité.
Il nous propose. La nuance est voulue.
Nous en disposons.
Ce n'est pas à prendre ou à laisser.
Cela dit, il est nécessaire de
s'accrocher...
   Elles constituent le contenu même du système. n2, p 404
Corollaire Le Petit Robert dit de lui que c'est une proposition dérivant de la principale;
en math, conséquence directe d'un théorème déjà démontré.
Dans l'Éthique, quand un corollaire est suivi d'un deuxième, ils sont  numérotés en chiffres romains.
   
Démonstration

« LOG. Raisonnement qui établit la vérité d'une proposition déductivement, c'est-à-dire en la rattachant par un lien nécessaire à d'autres propositions admises comme vraies ou antérieurement démontrées : » TLFi

Une démonstration suit souvent, mais pas systématiquement, une proposition.
Elle peut aussi, plus rarement, suivre
un corollaire.
Quand deux démonstrations sont nécessaires à la suite, la seconde est intitulée « Autre démonstration ».

Il s'agit de démontrer avec rigueur et précision. Les démonstrations elles-mêmes sont sensibles et pas seulement intelligibles. Si nous sommes convaincus par une démonstration, c'est parce que
* nous en sentons la vérité,
* elle s'impose à nous,
* l'acte d'entendre par la démonstration est l'acte de se mettre en présence de l'essence des choses, de les saisir dans leur actualité et non dans leur contingence.
Démonstration, càd:
- l'ostentation,
- la vision de ce qui est,
- l'indication
- ou la désignation de quelque chose,
- donc une action très concrète
- et non le maniement
-- de symboles abstraits,
-- de quantités. Juffé, p203, n1
Les démonstrations chez Spinoza sont
« d'une façon constante, un enrichissement
progressif du discours de la connaissance
par
- explicitation
- identification
- construction de nouveaux concepts
(càd idées) rigoureusement appuyés sur les concepts
précédents;
- un procédé de déduction. » note 24 p 416.
Scolie Explication, commentaire, note, remarque, dit le Petit Robert.
C'est probablement ici que l'humain dernière la plume de l'auteur révèle le mieux ses choix, y compris de vie.
   
Explication  Spinoza peut expliquer une définition en séparant du titre la définition proprement du texte explicatif:
- après la déf. III Éth. II par exemple, RM p 131, - ou encore plusieurs définitions des affects sont ainsi expliquées en fin de 3e partie,
   
Renvoi Ils sont présents en grand nombre et peuvent apparaître en maints endroits & représentent un réseautage implicite, redoutablement efficace par son étendue, de l'ensemble de l'oeuvre. Un outil informatique devrait exister pour lui rendre justice. Rien ne semble être laissé au hasard par l'auteur. Ils sont une démonstration de sa rigueur extrême.    
Postulat « GÉOM. CLASS. Proposition que l'on demande d'admettre comme principe d'une démonstration, bien qu'elle ne soit ni évidente ni démontrée. » TLFi
Dans l'Éth., ils peuvent suivre des définitions mais pas que: par exemple, la 13e proposition de la IIe partie est suivie par 7 postulats. Voyez après ce tableau.
   
Lemme « Proposition dont la démonstration est préalable à une proposition subséquente.
LOG. L'auteur semble ignorer ce lemme de Spinoza : « Le cercle est une chose, l'idée du cercle est une autre chose, qui n'a pas de centre ni de périphérie » (BENDA, Fr. byz., 1945, p. 113). » TLFi
Par exemple Éth. II après prop. 13 & Axiome II
   
Appendice En fin de partie.
Voir Un traité en 32 paragraphes après la IVe partie.
   


Ces titres génériques structurent de façon rigoureuse (rappelez-vous le more geometrico) les différentes pages de l'oeuvre en lui offrant une architecture solide. J'ai glané des précisions quant à ce que nous sommes susceptibles de trouver sous ces titres génériques.
Spinoza use d'eux de manière souple (d'où le dynamique dans le titre de cet essai) en fonction du but qu'il poursuit là où il a écrit ce que nous sommes en train de lire.

La subtilité d'usage de ces différents titres génériques apparait notamment dans la partie II après la prop. 13: Jugez-en plutôt:

Proposition 13

-Corollaire

-Scolie

--2 axiomes

---3 lemmes

----2 axiomes

-----1 définition

----1 axiome

-----4 lemmes

------7 postulats !

Cet usage (dé)montre assez la créativité dynamique à l'oeuvre dans l'Éth. Rien n'y est figé. L'auteur peut faire flèche de tout bois. Notons par ailleurs que cette proposition devait lui tenir particulièrement à coeur pour qu'il y consacre un tel soin à l'établir: « L'objet de l'idée constituant l'esprit humain est le corps, c'est-à-dire un certain mode de l'Étendue existant en acte, et rien d'autre. (Misrahi - fr) » C'est en effet ici que s'affirme tranquillement, mais fermement, le monisme, alors que son époque (et la nôtre !) baigne toujours dans un dualisme réducteur & responsable de bien des errements !
C'est Jean François Billeter qui va le plus loin, parmi les auteurs que j'ai lus, dans l'affirmation de l'unité corps-conscience. Il s'y consacre d'importants développements par ailleurs. M. Juffé, dans un article sur Iphilo sur les vrais amis de Spinoza, le cite également comme l'un de ces amis.


Traduction par RM des 17 axiomes figurant en début de parties (sauf la III qui en est dépourvue):

I/1 Tout ce qui est, est ou bien en soi, ou bien en autre chose. (Misrahi - fr)
I/2 Ce qui ne peut être conçu par autre chose doit être conçu par soi. (Misrahi - fr)
I/3 D'une cause donnée et déterminée suit nécessairement un effet, mais si, par contre, aucune cause déterminée n'est donnée, il est impossible qu'un effet en suive. (Misrahi - fr)
I/4 La connaissance de l'effet dépend de la connaissance de la cause et l'enveloppe. (Misrahi - fr)
I/5 Les choses qui n'ont entre elles rien de commun ne peuvent pas, non plus, être réciproquement comprises l'une par l'autre, c'est-à-dire que le concept de l'une n'enveloppe pas le concept de l'autre. (Misrahi - fr)
I/6 L'idée vraie doit s'accorder avec ce dont elle est l'idée. (Misrahi - fr)
I/7 De tout ce qui peut être conçu comme non existant, l'essence n'enveloppe pas l'existence. (Misrahi - fr)
II/1 L'essence de l'homme n'enveloppe pas l'existence nécessaire, c'est-à-dire qu'à partir de l'ordre de la nature peut se produire aussi bien l'existence de tel ou tel homme, que sa non-existence. (Misrahi - fr)
II/2 L'homme pense. (Misrahi - fr)
II/3 Les modes du penser comme l'amour, le désir ou tout ce qui est désigné par le nom d'affect de l'âme ne peuvent exister si, dans le même individu, n'existe pas aussi l'idée de la chose aimée, désirée, etc. Mais une idée peut exister sans qu'il existe pour autant aucun autre mode du penser. (Misrahi - fr)
II/4 Nous sentons qu'un certain corps est affecté selon de nombreux modes. (Misrahi - fr)
II/5  Nous ne sentons et ne percevons d'autres choses singulières que des corps et des modes du penser. Voir les Postulats qui suivent la Proposition 13. (Misrahi - fr)
II/1 après prop. 13 Tous les corps sont ou en mouvement ou au repos. (Misrahi - fr)
II/2 après prop. 13 Un corps se meut parfois plus lentement et parfois plus rapidement. (Misrahi - fr)
IV/1  Il n’est donné dans la Nature aucune chose singulière, qu’il n’en soit donné une autre plus puissante et plus forte. Mais si une chose est donnée, une autre plus puissante existe par laquelle la première peut être détruite. (Misrahi - fr)
V/1  Si deux actions contraires sont excitées en un même sujet, un changement devra nécessairement se produire dans l’une et l’autre, ou bien dans l’une des deux seulement, jusqu’à ce qu’elles cessent d’être contraires. (Misrahi - fr)
V/2  La puissance d’un effet se définit par la puissance de sa cause en tant que l’essence de cet effet s’explique ou se définit par l’essence de sa cause. (Cet axiome est évident par la Proposition 7 de la Partie III). (Misrahi - fr)


Le rassemblement de ces axiomes offre une vision sur ce qui, dans la seconde moitié du XVIIe sièle, constituait une série de « vérités éternelles » qui lui permettent d'exprimer un « système de la nature et de la béatitude ».
Bien sûr notre vision actuelle, près de quatre siècles plus tard, relativise les apports du spinozisme à l'interprétation de la nature au contact des découvertes scientifiques dont Spinoza ne pouvait évidemment pas tenir compte. M. Juffé consacre d'ailleurs quelques épisodes de son Café Spinoza à cela cette mise à jour.
Pär contre, l'ensemble des apports du spinozisme en matière de bonheur, de sagesse de vie, n'a pas vieilli. Robert Misrahi et d'autres les ont dégagés de leur déterminisme trop cartésien encore pour engager fermement cette recherche du bonheur dans le sens de la liberté.
Qu'un sinologue ouvert à la philosophie extrême-orientale comme J F BIlleter se soit si fort penché sur le spinozisme n'étonne qu'à moitié et permet de comprendre que le relatif retrait du monde, dont a bénéficié Spinoza, lui a fait toucher une série de vérités éternelles qui avaient déjà été mises « en musique » par des devanciers hindous, chinois & plus récemment japonais dont il ne semble pas, en analysant le contenu de sa bibliothèque, avoir eu connaissance. Tchouang-tseu, Lao-tseu, le tantrisme shivaïste du Cachemire, entre autres, ont écrit des oeuvres aux élans voisins & peut-être davantage susceptibles de constituer une véritable ouverture pour l'Occident contemporain.


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