Dans une lettre sur Spinoza en 1989, reprise à la fin de Pourparlers, (éd. de Minuit, 1990, 223-225), Gilles Deleuze attire notre attention sur le style des grands philosophes. Le vocabulaire philosophique en fait certes partie, mais c'est surtout par la syntaxe, tendue vers le mouvement des concepts, que le style s'affirme. Le CONCEPT nous inspire de nouveaux PERCEPTS & de nouveaux AFFECTS. Ceux-ci constituent la compréhension non-philosophique elle-même. Il s'emploie ensuite à définir trois pôles du style; il le fait de manière lumineuse, par leur brièveté même.

Le style est tendu vers trois pôles:

  1. le concept = de nouvelles manières de penser;
  2. le percept = de nouvelles manières de voir & d'entendre; [omet-il sciemment les trois autres sens que sont le goût, l'odorat & le toucher ?]
  3. l'affect = de nouvelles manières d'éprouver.

Les trois pôles de cette trinité, nous dit-il, sont nécessaires pour faire mouvement.

Spinoza fait preuve d'une grande sérénité, écrit-il en décrivant l'Éthique comme « ce fleuve irrésistible, ininterrompu. » En même temps, des « incidentes surgissent », les scolies.

Je note d'ailleurs que Deleuze emploie correctement le masculin pour les désigner. Le TLFi confirme:
« SCOLIE1, subst. I. Subst. fém. Note philologique ou historique due à un commentateur ancien, servant à l'interprétation d'un texte de l'Antiquité.
II. Subst. masc., SC. Remarque complémentaire suivant un théorème, une proposition. » Apprendre tous les jours de ses lectures...

Ces scolies dans l'Éthique sont discontinus, autonomes & ils renvoient les uns aux autres. Ils opèrent « avec violence, constituant une chaine volcanique brisée, toutes les passions grondent, dans une guerre des joies contre les tristesses. On dirait », poursuit Deleuze, « que ces scolies s'insèrent dans le cours général du concept, mais il n'en est rien: c'est plutôt une seconde Éthique, qui coexiste avec la première sur un tout autre rythme, sur un tout autre ton & qui double le mouvement du concept avec toutes les forces de l'affect. ... Et puis il y a encore une troisième Éthique quand vient » la cinquième partie. « En effet, Spinoza nous apprend qu'il a jusqu'à maintenant parlé du point de vue du concept, mais qu'il va encore changer de style et nous parler par percepts purs, intuitifs & directs. »

Les démonstrations ne continuent pas de la même façon.
« La voie démonstrative

  • prend maintenant des raccourcis fulgurants,
  • opère par ellipses, sous-entendus & contractions,
  • procède par éclairs perçants, déchirants.

Ce n'est plus le fleuve ni le souterrain, mais le feu. C'est une troisième Éthique, et, bien qu'elle apparaisse à la fin, elle était là dès le début & coexiste avec des deux autres. »

C'est tentant, non ? J'entreprends donc, à l'amble, la relecture de la cinquième partie en ses scolies & dans la traduction de Bernard Pautrat (éd. du Seuil, collection Points/essais, n°380), avec laquelle j'ai moins de familiarité. Je saisis l'occasion pour m'en approcher davantage, en attendant celle de P. F. Moreau aux PUF, dont l'éditeur a déjà reporté par deux fois la date de parution en 2019 (4 8 puis 21 9).

À suivre.


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