Cet essai a fait l'objet d'une relecture organisatrice qui en clarifie la structure (20 10 19). Cette relecture vise à garder au fil discursif, malgré sa sinuosité, une direction.

L'écriture exploratoire
Cette lecture cursive de la cinquième partie de l'Éthique spinozienne se propose de suivre un fil exploratoire pour approfondir le spinozisme & d'en rendre compte ici. Le fondement sera l'ouvrage de Pierre Macherey; d'autres fleuves l'alimenteront car les commentateurs éclairés de l'Éthique sont nombreux. La lecture fait l'objet régulier d'actualisations. Des ajouts continuent de rejoindre ce fil !

L'écriture exploratoire part aussi à la découverte de la conscience incorporée et des liens qui unissent corps & conscience. J'ai souvent la sensation qu'elle indique un potentiel d'harmonie intérieure. La sensation, la perception, est d'une autre nature que l'intuition qui, elle, nait dans la conscience et se propage dans le corps. Au contraire, cette sensation nait dans le corps qui confie dans l'instant à la conscience le comportement qu'il souhaite adopter: la bonne entente qui règne ainsi entre eux (le corps & la conscience) rejoint le trait qui unit le corps à la conscience dans l'expression corps-conscience. Des manifestations dans la vie quotidienne en attesteraient même bien l'existence, à bien à réfléchir !


PLAN DE L'ESSAI
L'écriture exploratoire

  • Une lettre de Gilles Deleuze
  • Pierre Macherey introduit à l'Éthique de Spinoza
  • Un bémol syntaxique
  • Sources de joies
  • Trois entrées du Glossaire du spinozisme sur la notion d'idée
  • Mots-outils & vocabulaire en latin
  • Vivre selon le décret commun
  • Note sur les crochets [ ]
  • Puissance
  • Concentration
  • L'âme
  • Conatus
  • Mots-liens chez Pierre Macherey
  • Éth. V, préface: « ... la voie qui mène à la liberté »    NEW
  • Éth. V, prop 1 à 10
  • http://ethica-spinoza.net/fr
  • Pierre-François Moreau, un séminaire
  • V, prop. 20, scolie, incluant un tableau sur les remèdes aux affects
  • Éternité vs immortalité: V, prop. 21 à 23
  • Une appropriation personnelle
  • La nature de la Nature
  • Prop. 38-40
  • «L'Éthique au quotidien, prop. 41 &42 »: Sagesse sereine, apaisée, confiante, assurée, calme PM, V 197
  • Références croisées


 

Une lettre de Gilles Deleuze
Dans une Lettre sur Spinoza en 1989, reprise à la fin de Pourparlers, (éd. de Minuit, 1990, 223-225), Gilles Deleuze attire notre attention sur le style des grands philosophes. Le vocabulaire philosophique en fait certes partie, mais c'est surtout par la syntaxe, tendue vers le mouvement des concepts, que le style s'affirme. Le CONCEPT nous inspire de nouveaux PERCEPTS & de nouveaux AFFECTS. Ceux-ci constituent la compréhension non-philosophique elle-même. Il s'emploie ensuite à définir trois pôles du style; il le fait de manière lumineuse, par leur brièveté même.

Le style est tendu vers trois pôles:

  1. le concept = de nouvelles manières de penser;
  2. le percept = de nouvelles manières de voir & d'entendre; [omet-il sciemment les trois autres sens que sont le goût, l'odorat & le toucher ?]
  3. l'affect = de nouvelles manières d'éprouver.

Les trois pôles de cette trinité, nous dit-il, sont nécessaires pour faire mouvement.

Spinoza fait preuve d'une grande sérénité, écrit-il en décrivant l'Éthique comme « ce fleuve irrésistible, ininterrompu. » En même temps, des « incidentes surgissent », les scolies.

Je note d'ailleurs que Deleuze emploie correctement le masculin pour les désigner. Le TLFi confirme:
« SCOLIE1, subst. I. Subst. fém. Note philologique ou historique due à un commentateur ancien, servant à l'interprétation d'un texte de l'Antiquité.
II. Subst. masc., SC. Remarque complémentaire suivant un théorème, une proposition. » Apprendre tous les jours de ses lectures...

Ces scolies dans l'Éthique sont discontinus, autonomes & ils renvoient les uns aux autres. Ils opèrent « avec violence, constituant une chaine volcanique brisée, toutes les passions grondent, dans une guerre des joies contre les tristesses. On dirait », poursuit Deleuze, « que ces scolies s'insèrent dans le cours général du concept, mais il n'en est rien: c'est plutôt une seconde Éthique, qui coexiste avec la première sur un tout autre rythme, sur un tout autre ton & qui double le mouvement du concept avec toutes les forces de l'affect. ... Et puis il y a encore une troisième Éthique quand vient » la cinquième partie. « En effet, Spinoza nous apprend qu'il a jusqu'à maintenant parlé du point de vue du concept, mais qu'il va encore changer de style et nous parler par percepts purs, intuitifs & directs. »

Les démonstrations ne continuent pas de la même façon.
« La voie démonstrative

  • prend maintenant des raccourcis fulgurants, [le fleuve]
  • opère par ellipses, sous-entendus & contractions, [le souterrain]
  • procède par éclairs perçants, déchirants. [le feu]

Ce n'est plus le fleuve ni le souterrain, mais le feu. C'est une troisième Éthique, et, bien qu'elle apparaisse à la fin, elle était là dès le début & coexiste avec des deux autres. »

C'est tentant, non ? J'entreprends donc, à l'amble, la relecture de la cinquième partie en ses scolies & dans la traduction de Bernard Pautrat (éd. du Seuil, collection Points/essais, n°380), avec laquelle j'ai moins de familiarité. Je saisis l'occasion pour m'en approcher davantage, en attendant celle de P. F. Moreau aux PUF, dont l'éditeur a déjà reporté par trois fois la date de parution (4 8 19 puis 21 9 19 et récemment - 18 9 19 - reportée au 20 janvier 2020).


Pierre Macherey introduit à l'Éthique de Spinoza
Au-delà de l'intérêt qu'il y a à lire les scolies comme un « récit » continu, il en est un autre, plus essentiel encore: celui d'un accompagnement. Pierre Macherey semble en effet être un accompagnateur idéal, un guide à l'expertise infinie. Il a, dans la dernière décennie du XXe siècle, consacré
cinq volumes à l'Éthique, un par partie. Il émerge de cette Introduction à l'Éthique de Spinoza, La cinquième partie : les voies de la libération,  la quasi-certitude d'être entre de bonnes mains. Il requiert de nous une attention constante, une forme de vigilance extrême même; notre lecture, notre compréhension aussi de l'oeuvre s'enrichit continuellement à mesure qu'elle nous devient, grâce à lui, plus familière. Au terme de chaque développement, après des allers-retours dans le texte latin inclus dans le volume publié par Bernard Pautrat, lorgnant aussi & de façon indispensable sur la page de droite !, une sensation semble s'imposer: avoir progressé d'un pas ou deux dans le sens d'un approfondissement sereinement mené, emmené par la maestria dont fait montre Pierre Macherey.


Un bémol syntaxique
Le seul bémol que j'y mettrais, le constat a déjà été soumis à la réflexion à propos d'un de ses autres ouvrages, concerne la structure syntaxique complexe de sa plume: elle enchâsse incises dans incises, incise sur incise, sans jamais toutefois perdre le fil de sa phrase. Il la maitrise parfaitement. Elle est porteuse d'une palette très nuancée; elle tente d'inclure dans un même souffle un maximum d'éventualités à prendre en compte. N'empêche, qu'il faut s'accrocher ! C'est à cette maitrise qu'une lecture attentive, vigilante doit s'appliquer, sous peine de se faire emporter par l'argumentaire extrêmement documenté auquel il nous confronte, sans plus rien maitriser... en mode SURVIE, emporté par ce fleuve dans des souterrains, léchés par le feu aux trousses...

L'accompagnement de Pierre Macherey met en pleine lumière la pertinence des idées que Spinoza a développées pour nous dans son dernier ouvrage. Il "suffit" de s'habituer à désincarcérer les phrases machereysiennes trop longues pour qu'immédiatement la lumière soit. Ce texte fait preuve d'une rigueur en tous points remarquable.

La manière dont il nous montre la complémentarité corps-âme est bien dans la lignée d'autres lectures tantriques, taoistes, chinoises, exposées par ailleurs sur Nulle Part. C'est grâce à cette lecture rapprochée au très long cours du texte spinozien que le rapprochement se confirme en de très nombreux passages.


Sources de joies
S'enfoncer à nouveau dans l'Éthique, paré du double éclairage apporté par Bernard Pautrat (BP) dans sa traduction et par Pierre Macherey (PM) pour le déploiement pertinent de son sens profond, est un oeuvrage de longue haleine. PM recommande en général les traduction de Charles Appuhn (1862-1942) (1ere édition 1909, 2e 1929). Celle-ci est reprise en 2019 dans la très belle
collection BOUQUINS éditée par Robert Laffont. Elle comprend en un seul volume très maniable l'ensemble des oeuvres connues de Spinoza. L'édition et l'appareil critique très utile comprend, sous la plume de Thibaut Gress, spécialiste entre autres de Descartes et rédacteur en chef de la revue en ligne Actu-Philosophia, une mine:

  • une introduction intitulée Voir le monde en spinoziste de 56 pages,
  • une note sur la présente édition,
  • mais surtout un Glossaire du spinozisme,
  • un Dictionnaire raisonné de la réception philosophique du spinozisme
  • ainsi qu'une Bibliographie spinoziste.

Pour tout cet appareillage, le volume n'est jamais loin... disponible à la consultation pendant que la lecture dans l'Introduction à l'Éthique de Spinoza, La cinquième partie : les voies de la libération progresse.

Une des caractéristiques pérennes de ce volume est l'attitude respectueuse de son éditeur, Thibaut Gress, face aux travaux de ses aînés & de collègues. Jamais il ne juge; il propose a notre appréciation l'une ou l'autre facette précieuse de telle contribution, etc. Un bel hommage en soi au spinozisme !


Trois entrées du Glossaire du spinozisme sur la notion d'idée
Idée / Idée adéquate / Idée claire & distincte

Pour PFM, les caractères de l'IDÉE VRAIE sont au nombre de quatre:

  • cohérence
  • non-contradiction
  • clarté
  • distinction.

Thibaut Gress pour sa part y consacre presqu'une page dans son Glossaire du spinozisme.

La NÉCESSITÉ renvoie à ce qui ne peut pas ne pas advenir. La nécessité régit

  • les relations causales
  • & la liberté.

La SUBSTANCE est traversée par la nécessité. La substance exclut toute présence d'une contingence réelle.

TG en tire ceci: le POSSIBLE disparait des catégories de l'existence: « Seule l'ignorance des causes peut susciter la croyance » que des possibilités multiples existent. « L'ignorance fait naitre l'impression d'une pluralité de possibles entre lesquels nous n'aurions qu'à choisir. »
(C'est bien la première fois que je comprends la nécessité spinozienne...)

L'IDÉE ADÉQUATE: l'adéquation renvoie à l'idée d'égalité. Ce qui est adéquat est ce qui a été rendu égal. L'idée adéquate est une idée complète: elle se suffit à elle-même.

Toute idée affirme un objet. Une IDÉE ADÉQUATE

  • porte uniquement sur les propriétés communes à tous les corps dont nous avons l'idée;
  • affirme de manière exchaustive les propriétés universelles des corps.
  • permet de se représenter
    • clairement
    • & distinctement
      • les propriétés
        • exhaustives
        • & universelles
      • d'un type d'objet donné (la sphère, le cercle, la substance, le corps étendu...).
  • renvoie à l'impossibilité que le corps réellement étendu contienne d'autres propriétés communes que celle que nous représente l'idée adéquate.
  • ne permet pas de passer
    • de la pensée
    • à l'étendue puisque tout se joue au niveau des propriétés communes que nous nous représentons intellectuellement.
  •  n'a pas à s'accorder avec l'objet puisque
    • elle est l'objet lui-même
    • cet objet est épuisé par les propriétés
      • que l'idée adéquate présente
      • & que s'établit ainsi une ÉGALITÉ dont l'idée porte le nom.

Le nombre d'objets qui peuvent s'identifier à une idée adéquate est restreint: la SUBSTANCE est une idée adéquate (& serait bien la seule...).

[La NATURE] (Dieu) est substance

  • unique
  • infinie
  • cause de soi.

Rien n'existe en dehors de cette substance.

La lecture de cette page écrite par Thibaut Gress est séminale. Elle pourrait même bien faire avancer le Schmilblick !


Mots-outils & vocabulaire en latin
Bien sûr, le vocabulaire latin s'enrichit à mesure que PM déploie son texte; voici quelques mots-outils porteurs de sens que j'en ai retenus:

Mots-outils & vocabulaire
Latin Français
nihil aliud rien d'autre
quatenus pour autant que
eo magis... eo magis... d'autant plus... d'autant plus....
magismagisque de plus en plus
revera à la vérité
imo ou plutôt
mentis oculi les yeux de l'âme (Ch. A & P-F M)/
les yeux de l'esprit (BPO, RM)
seu

autrement dit

ou

vires affectuum forces des affects
potentia puissance
aliter autrement
conatus effort, tendance, pulsion

 


Vivre selon le décret commun
IV, prop. 67
, dernière proposition de la 4e partie:
[L'être humain]

  • que mène la raison est plus libre
    • dans la cité,
      • où il vit selon le décret commun,
    • que dans la solitude,
      • où il n'obéit qu'à lui-même.

Il semble en effet de loin préférable

  • de garder un (bon) pied dans la Cité (ardente, mais pas que, dans mon cas !)
  • que de trouver refuge dans la solitude de banlieues qui ont fait sécession avec la vie... dans le creuset de leurs réserves bobo !

Une fois de plus, l'Éthique rend possible une lecture ultracontemporaine s'appliquant aux dérives en constats durant le XXIe siècle... C'est en cela que le texte de Spinoza atteint une dimension universelle.


Note sur les crochets [ ]
L
es mots repris entre crochets sont de mon chef, ils visent

  • soit à actualiser la traduction en la rendant inclusive, notamment en remplaçant l'homme (genre humain) par l'humain ou l'être humain. La langue française peut s'avérer assez machiste en ayant attribué deux sens au mot homme, l'un reprenant le genre, ce que la langue anglaise nomme human, alors que le sexe masculin est rendu en anglais par man; man s'oppose à woman, pour le sexe féminin;
  • soit à remplacer le mot Dieu par le mot Nature, comme il est de pratique constante sur ce site, notamment à la suite de Michel Juffé.

Puissance
IV, prop 37
: Le bien auquel aspire [l'être humain] pour chaque [être humain] qui suit la vertu, il le désirera pour tous les autres [êtres humains], et d'autant plus qu'il possèdera une plus grande connaissance de [la nature].

PM 30: C'est [entre] des marges étroites déterminées par la puissance qui définit toute la vertu dont [l'être humain] est capable par nature, que doit se dérouler effectivement le mouvement libératoire [de l'état de servitude à l'état de liberté].

PM31: « Toutes les analyses de la 5e partie de l'Éthique sont rattachées aux implications de la notion cruciale de PUISSANCE (potentia) ... : il s'agit avant tout de savoir ce que peut [l'être humain] en tant qu'il est naturellement porteur d'une certaine puissance de connaitre & de comprendre, & ... d'identifier [ensuite] les conditions dans lesquelles il est en mesure de faire tout ce qu'il est en mesure de faire, tout ce qu'il "peut" en vue de sa libération, & rien au-delà. »


Concentration
Le degré nécessaire de concentration à exercer pour lire & tenter d'assimiler PM nécessite des pauses ! PM accompagne au long cours une lecture rapprochée de ce texte philosophique majeur que nous a légué la plume spinozienne, une plume d'exception. Spinoza a ciselé une éthique de vie devenue essentielle à la formulation de la voie empruntée par cette vie-ci en ce corps-ci. Il ravit le corps-conscience qui y chemine avec une délectation insoupçonnable rétrospectivement. Être pareillement devenu une plume conduite par une forme de sérénité sage et/ou de sagesse sereine, il est difficile de préférer une formulation à son effet-miroir, tant elles sont finement imbriquées l'une (la sérénité) dans l'autre (la sagesse), et inversément. Elle forme une entité si dense que l'avers semble valoir l'endroit. Jusqu'à preuve du contraire.

Être ainsi posé sur un socle en apparence si ferme l'incorpore au coeur de la conscience que le corps acquiert  & renouvèle à chaque instant qui s'écoule, tandis que se conscientise à même le corps qu'elle forme & entretient dans le même mouvement temporel. C'est en assimilant patiemment la densité de chaque pas posé que s'approfondit chaque veille en lui assurant de coller au plus près de la matrice de l'ensemble hors-conscience qui le nourrit tout autant, sinon plus.


L'âme
Dans la présentation des cinq parties de l'Éthique, Intro, V, 17 à 28, PM se penche longuement sur la traduction qu'il a retenue de Mens par âme. Cela lui parait commode, « la tradition de la langue du XVIIe siècle » 23n1 C. Appuhn en use, tandis que BP et Robert Misrahi lui préfèrent esprit, qui a aussi ma préférence à côté du mot conscience, inspiré par les travaux de Jean François Billeter. Le concept que Spinoza y loge, est un être mental, « on serait tenté de parler, en termes modernes, de 'psychisme'[: celui-ci] appartient à un ordre de réalité autonome ... , la chose pensante (res cognitans), irréductible au fonctionnement du corps[. Le corps appartient] lui-même... à l'ordre de la 'chose étendue' (res extensa). Ces deux ordres [res cognitans & res extensa] ont exactement le même poids de réalité & correspondent substantiellement à des formes d'existence [corrélées] entre elles, [reliées]. » id.

À côté de mens, Spinoza emploie aussi anima, qui, lui, se traduit par âme « pour désigner la réalité spirituelle de l'homme », selon R. Misrahi. (100 mots pour l'Éthique, 39.)

La chose pensante est en soi irréductible au fonctionnement du corps, dit-il; le corps est un tout autre genre d'être, celui qui constitue la chose étendue. Même poids de réalité entre elles, formes d'existence corrélatives, corrélées. L'esprit & le corps communiquent entre eux de l'intérieur de leur ordre respectif. C'est lorsque nous deviendrions progressivement capables de saisir des bribes de contenus émanant de cette communication que nous arriverions petit à petit à établir un équilibre respectueux des deux en soi. C'est en tout cas l'hypothèse à laquelle je suis arrivé jusqu'à présent.


Conatus
Un autre terme que PM refuse carrément de traduire est le conatus. Il est « une impulsion essentielle qui, au fond de toute chose sans exception, la fait tendre... à persévérer dans son être[. Elle] constitue en dernière instance la raison ultime de tous ses actes. » La note de bas de page 25 précise: « Il parait préférable de ne pas traduire cette notion, qui joue un rôle capital dans le raisonnement suivi par Spinoza: elle signifie littéralement EFFORT, TENDANCE, ou PULSION. » I beg to dissent: la non-traduction de conatus dans son Introduction rend le sens moins immédiatement accessible. Les trois propositions de traduction en note de la notion 'Conatus' peuvent nous aider à en mieux cerner les nuances.

Voici par ailleurs ce qu'en dit le Dictionnaire illustré latin français de Félix Gaffiot (1934):

Bien sûr les exemples assemblés par F. Gaffiot concernent uniquement le latin classique et non celui du latin en usage au XVIIe siècle. C'est Pierre-François Moreau qui attire notre attention sur cet usage enrichi dans un entretien qu'il a accordé à à Pascal Sévérac & Ariel Suhamy pour le site La vie des Idées. Extrait:

Quels sont les principes de cette nouvelle édition critique ?

Pierre-François Moreau : il s’agit de tenir compte dans cette nouvelle édition de l’ensemble du travail scientifique qui a été fait sur l’œuvre de Spinoza depuis les grandes éditions précédentes qui remontent à près d’un siècle: celle de Van Vloten à la fin du XIXe et celle de Gebhardt dans les années 1920. Depuis, beaucoup d’eau ou plutôt d’encre a coulé sous les ponts. On a d’ spinoza (couverture)une part lu autrement un certain nombre de ses ouvrages, et d’autre part la réflexion philologique a évolué d’une façon telle qu’on ne peut plus lire ses textes comme on les lisait dan s ce temps-là. En particulier, nous comprenons mieux le latin de Spinoza, qui parle le latin du XVIIe siècle. Or, il règne dans les éditions critiques du début du XXe siècle une normativité du latin cicéronien: le latin de Spinoza est corrigé en fonction de ce latin classique. L’histoire du latin s’étend sur des siècles et continue à vivre en tant que langue philosophique à l’âge classique, à l’époque de Descartes et Spinoza. Ces auteurs utilisent des références lexicales et syntaxiques beaucoup plus larges que les nôtres: ils trouvent normal d’écrire comme Tacite ou Suétone, et non pas seulement comme Cicéron ou César, et ils rendent ce latin vivant parce qu’ils créent de nouveaux termes pour expliquer ce qu’ils ont à dire en métaphysique, en droit, en politique. Essayer de le réduire artificiellement à une norme scolaire sous prétexte de le corriger, cela nous empêche de le lire réellement. La première chose à faire est donc de sauter par dessus un certain nombre d’innovations du XIXe siècle et de revenir aux éditions antérieures. À beaucoup d’égards, notre édition est plus proche des premières éditions que des suivantes, paradoxalement.

Il y a eu deux révolutions dans la lecture spinoziste à partir des années 1960,

  • la révolution philologique (Akkerman, Steenbakkers aux Pays-Bas, Mignini, Proietti en Italie, etc.),
  • et la révolution philosophique qui s’est mise à prendre au sérieux la pensée de Spinoza dans ce qu’elle a de systématique.

    Un certain nombre de choses qui paraissaient simplement bizarres quand on voulait lire Spinoza comme un cartésien ou comme un néo-platonicien, conduisaient à transformer son texte pour qu’il se conforme à l’idée qu’on se faisait de ce qu’il aurait dû dire, alors que depuis les grands travaux d’Alexandre Matheron, de Sylvain Zac, de Martial Gueroult, et de quelques autres, nous sommes habitués à penser que s’il dit quelque chose qui ne ressemble pas à du Descartes, ce n’est pas forcément une faute, quelque chose qu’il faut essayer d’interpréter autrement, mais que c’est une conséquence de sa pensée, et qu’il faut la prendre au sérieux en tant que telle, dans ce qu’elle peut avoir de massif, d’étonnant, voire de rebutant, parce que lire un auteur c’est cela aussi, l’accepter dans son originalité et sa spécificité.

Mots-liens chez Pierre Macherey
La belle prose machereysienne est charniérée autour de mots-liens: ces mots-outils au service du sens dans un texte assurent une liaison nuancée entre des arguments, des idées, etc. Y prêter attention nous ouvre des portes, notamment aussi dans la prose latine de Spinoza. Au-delà du Mais-Où-Et-Donc-Or-Ni-Car bien connu, quelques autres:

d'un côté... de l'autre / d'une part . De même... / au contraire / par ailleurs / & par là aussi / d'ailleurs / c'est-à-dire / parce que / non pas ... mais à / quoi que / etc.

PM a assemblé sur son établi linguistique un couteau suisse aux multiples lames dont la portée longue dépend de l'usage qu'il en fait en nous invitant à l'accompagner dans sa progression méthodique à travers l'Éthique.


Éth. V, préface: « la voie qui mène à la liberté »

Voici la première phrase de la préface de la cinquième partie de l'Éthique, telle que Bernard Pautrat la traduit:
« Je passe enfin à cette autre partie de l'Éthique qui porte sur la

  • manière
  • ou voie

qui mène à la liberté. » Trad. BP

Une voie qui mène à la liberté humaine utilise la libération comme moyen, non ?

Le corps-conscience enfin libéré va cheminer sur la voie qui mène à sa propre libération, son délestage intime de tout ce qui l'encombrait, notamment

  • servitudes,
  • affects,
  • etc.

L'article défini devant manière ou voie signale la singularité, l'unique. N'avons-nous pas appris depuis que l'extrême-orient philosophique a découvert d'autres voies menant à la même liberté humaine. Il semble ainsi exister plusieurs cheminements possibles. Celui-ci est le plus rationnel tant il s'adosse au trio imagination/raison/intuition des trois genres de connaissances.

Éth. V, prop 1 à 10

« Le meilleur remède aux affects... consiste à développer notre vie affective dans le sens

  • d'un élargissement,
  • d'un enrichissement

progressif

  • de ses préoccupations,
  • de ses investissements objectaux [Rare. [Correspond à objet, qui est propre ou exclusivement relatif à l'objet, d'objet, nous dit le TLFi]
  • & généralement de ses intérêts fondamentaux. » prop. 7 PM, V, 76

Voilà un remède qui peut enrichir une palette réflexive; l'élargissement, y compris géographique pourquoi pas ainsi que la progression mesurée sont aussi inclus.

PM souligne p. 83, commentant Éth. V, prop 1 à 10, qu'un processus qui tend à devenir libératoire reste toujours soumis à la règle du temps. Il y décèle au final un art de vivre intelligemment. La tendance à libérer toujours davantage le corps n'a pas sa fin en elle-même; elle n'atteint en effet sa pleine signification qu'à travers les résultats sur lesquels débouche sa mise en oeuvre.

Il s'agit au début de Éth. V d'unifier les procédures de l'imagination pour progressivement les faire entrer dans le domaine de la raison, au lieu de les « laisser s'appliquer de manière incohérente. » Ces effets d'unification « doivent tous aller dans le sens de l'élargissement de notre activité psychique, peu à peu délivrée des limitations auxquelles l'assujettissent les sollicitations par évènements particuliers », non unifiés donc.

Les actes que le corps pose deviennent progressivement davantage rationnels. Ceux-ci procurent au corps « des améliorations ponctuelles et des satisfactions également. » Cela constitue un art de vivre mieux équilibré, plus régulier que celui que nous adoptons communément. Nous appréhendons mieux les choses, les autres & nous-mêmes « jusqu'au point où nous accédons à une vision globale  coïncidant avec une parfaite maitrise de notre vie affective, état que Spinoza désigne à l'aide de la formule » amour envers [la nature].


http://ethica-spinoza.net/fr
D'autres exégètes de la pensée spinozienne nous livrent leur lecture sur la toile leur lecture de cette oeuvre philosophique majeure. Je découvre par exemple ce matin (22 9 19 - mieux vaut tard que jamais !), sur le fil facebook de "Comprendre la philosophie de Spinoza", un site de chercheurs qui a numérisé l'Éthique au moyen d'une interface qui semble pousser l'intégration un cran plus loin encore que le pourtant déjà très satisfaisant site de Julien Gautier. Cette interface tridimensionnelle dispose d'une application qui livre la traduction de C. Appuhn. Celle-ci permet(tra) de visualiser les liens de façon tridimensionnelle. Voyez déjà ce fichier pdf qui montre l'état d'avancement de leurs réflexions. Les ressources visuelles que l'informatique met à la disposition de la philosophie en enrichissent incontestablement notre compréhension.

Dans les années 1990, PM a bien été un novateur dans la représentantion des liens qui unissent les propositions de l'Éthique en proposant dans le 5e tome de son Introduction un appendice intitulé Une carte de l'Éthique où il met à plat la densité propositionnelle de l'ouvrage. Le premier tome, lui, recèle un chapitre reprenant le Réseau démonstratif de l'Éthique. Il occupe les 80 dernières pages de ce tome ! En sus, chaque tome contient un Abrégé textuel de la partie concernée.

Il participe par ailleurs à cette application puisqu'il est l'un des nombreux philosophes spécialistes de Spinoza qui ont accepté de réaliser une vidéo pour expliquer une question: Voici celle que Pierre Macherey a retenue:

  1. La vie des hommes libres

    • Proposition 67, Part IV

    • Proposition 68, Part IV

    • Proposition 69, Part IV

    • Proposition 70, Part IV

    • Proposition 71, Part IV

    • Proposition 72, Part IV

    • Proposition 73, Part IV

Sachez par ailleurs que cette équipe cherche du financement institutionnel pour cette phase de leur recherche.


Pierre-François Moreau, un séminaire
PFM a animé dans la première décennie de notre siècle 27 séminaires sur les trois premières parties de l'Éthique: des heures d'écoute ! Voici le lien vers le site où les enregistrements sont téléchargeables. Par ailleurs, le site spinoza.fr a également entrepris une lecture continue de l'Éthique. Un véritable carrefour...


V, prop. 20, scolie

Aussi bien PM que le site spinoza.fr consacrent du temps à ce scolie où Spinoza fait la synthèse de ce qu'il nous a déjà livré. Voici sous forme de tableau ce qu'ils en retiennent l'un & l'autre.

PM, reformulé selon les principes de la linguistique pragmatique Extraits de la lecture continue de spinoza.fr (consulté le 2 10 19)
  Remèdes aux affects
 1. [La conscience] peut intervenir dans le champ de l'affectivité en développant une connaissance des affects qui lui permet de moins souffrir des conséquences de ceux-ci en y voyant plus clair en elle-même.

–       Clarification : la connaissance claire et distincte de nos affects, qui permet de moins les subir (V, 3 et 4, et V, 4 scolie), dans la mesure où nous en comprenons la nécessité (cf. aussi V, 5 et 6)

 2. [La conscience] est à même de séparer les affects d'une représentation d'une cause extérieure dont elle n'a qu'une connaissance inadéquate. Cela conduit à considérer les affects comme de pures productions mentales, de pures productions de [la conscience]. [La conscience] acquiert la capacité d'avoir une meilleure prise sur eux puisqu'elle cesse de considérer les affects comme s'il s'agissait de forces étrangères au corps.

–       Détachement/désobjectivation : le détachement à l’égard de leurs objets ordinaires (V, 2 et V, 4 scolie), toujours plus ou moins accidentels, incertains et confusément compris, et leur rattachement à d’autres pensées, plus adéquates et plus globales.

 3. [La conscience] n'est pas seule en jeu. Les affections ont un caractère général & interviennent aussi dans le renvoi à des choses ( des objets ?) dont nous avons une compréhension rationnelle. Les affections qui renvoient à des choses particulières, nous n'en avons qu'une connaissance mutilée et confuse.

–       Constance/solidification progressive : le temps, qui permet aux notions communes de se renforcer et de consolider peu à peu les unes les autres dans l’âme (V, 7).

 4. [La conscience] peut élargir la base de sa vie affective en rapportant chacun de ses affects nécessairement à plusieurs causes. En effet, chaque affect tend à s'originer dans plus d'une cause à la fois.

–       Fréquence/probabilité et d’élargissement : la plus grande chance qu’ont les affects actifs d’avoir à chaque instant l’occasion d’occuper l’âme du fait de la « multiplicité des causes » qui peuvent les susciter à travers les notions communes. (V, 9 et 11)

 5. [La conscience] est susceptible de mettre de l'ordre dans le développement de la vie affective du corps en liant les affects entre eux de manière à les soumettre à une logique commune.

–       Ordre/enchainement/systématisation : connaître nous amène à connaître toujours mieux et davantage, les notions communes et leurs objets (propriétés communes) s’associant plus facilement, plus naturellement et plus systématiquement entre elles et à d’autres choses encore inconnues ou mal connues (V, 10 scolie, V, 12, 13 et 14)

Il est préférable que cette mise en ordre n'ait pas lieu en reconnaissant chaque affect isolément, au coup par coup, au hasard

  • des rencontres
  • & des occasions.
 

Ces 5 remèdes aux affects constituent 5 aspects différents d'une seule procédure d'HYGIÈNE MENTALE: la conscience se donne ainsi les moyens de mieux se maitriser elle-même car elle

  • se connait mieux
  • se réapproprie son propre cours

au moyen

  • de la connaissance en général,
  • des productions intellectuelles & affectives qui jalonnent le développement de la vie psychique.

Ces 5 remèdes, en introduisant de plus en plus d'ordre & de nécessité (ce terme a un sens précis pour Spinoza; il faudra creuser !), régulent, voire régularisent notre régime mental en le RATIONALISANT par de la connaissance rationnelle qu'il introduit obligatoirement de façon graduelle « en suivant la règle du temps ». (prop 7)

Il faut souligner que ces « remèdes » ne sont pas des « recettes formelles » (Macherey, 105) qu’il s’agirait d’appliquer de l’extérieur par une discipline de la volonté ou via un exercice méthodique et qui viseraient à « combattre » les affects en général: ce qui amène Spinoza à préciser juste après comment doit être comprise cette idée de « puissance » de l’âme sur ses affects (qui n’est un « pouvoir » de l’âme sur le corps ni sur les affects, à la différence des solutions stoïciennes ou cartésiennes : cf. préface du De Libertate).

Il s’agit

  • non pas que la raison ou la connaissance (encore moins la « volonté », qui n’existe pas) triomphent de l’affectivité en général par une sorte de décret du sujet,
  • mais que certains affects – les affects actifs – parviennent de fait à l’emporter en proportion sur les affects passifs.

Le processus consiste en un changement des rapports de force internes à l’affectivité, engendré mécaniquement par le développement de la raison, en tant que celle-ci est elle-même productrice d’affects (actifs).

En effet, la connaissance adéquate est précisément ce qui donne toute sa puissance à l’âme (dont l’action essentielle est de produire des idées, de « concevoir ») : [conscience] trouve son régime maximal, donc sa plus grande force/puissance à la fois cognitive et affective, lorsqu’elle pense proportionnellement plus d’idées adéquates que d’idées inadéquates. Ainsi, quand, en elle, ses idées adéquates l’emportent quantitativement sur ses idées inadéquates, au point de les rendre dominantes, se développent en même temps

  • de plus en plus d’affects actifs
  • et de désirs ou conduites actives

capables de faire basculer définitivement l’ensemble de son régime mental du côté de l’activité. L'affectivité est alors libérée car elle est désaliénée.

La RAISON se met ainsi au service de l'AFFECTIVITÉ dont elle assure le perfectionnement.

AUTREMENT DIT, l'affectivité se perfectionne grâce à la raison qui se met désormais au service des 5 remèdes aux affects; leur intégration est progressive.

Les 5 remèdes ne sont pas à interpréter, PM y insiste (V, 105), comme une liste de recettes formelles séparées; en effet, ils ne peuvent pas être utilisés séparément; Ce qui importe à ses yeux, c'est l'esprit de la démarche. Ils forment un tout indivisible dont les effets s'enchainent.

Inversement, qu’est-ce qu’une [conscience] impuissante, aliénée à ses passions ? Non pas

  • une [conscience] qui manquerait de la volonté nécessaire pour les contrer,
  • mais une [conscience] qui est mécaniquement bridée dans sa puissance cognitivo-affective dans la mesure exacte où l’emportent en elle les idées inadéquates proportionnellement aux idées adéquates.

La domination (relative) des idées inadéquates s’accompagne nécessairement de la domination (relative) des affects passifs, qui occupent alors [la conscience] au plus haut point.

Au niveau des affects secondaires d’amour et de haine, cette domination des idées inadéquates, cette impuissance/servitude de [la conscience], se traduit par les dérives et les malheurs des amours ordinaires: « trop d’amour pour une chose soumise à beaucoup de variations et dont nous ne pouvons jamais êtres maîtres ». Dérives qui ont aussi des conséquences inter-individuelles fâcheuses : « offenses, soupçons, inimitiés ».

Spinoza résume pour finir le genre de « puissance » que la connaissance rationnelle (2e et 3e genres) confère à [la conscience] sur sa vie affective et ses limites:

  • non pas un pouvoir absolu sur l’affectivité,
  • non pas même une suppression « absolue » de tous ses dimensions passives,
  • mais
    • un changement dans les rapports de force entre affects,
    • un rééquilibrage de l’économie affective
    • correspondant à un rééquilibrage de l’économie cognitive et susceptible d’assurer la prédominance (relative) des affects actifs.

Et cette transformation conjointe du régime cognitivo-affectif se manifeste justement et naturellement dans la production simultanée de l’affect actif de l’amour envers [la nature], qui se distingue nettement des amours ordinaires généralement passifs et aliénés.

Les propriétés de ce régime cognitivo-affectif le rendent peu à peu

  • invincible,
  • c’est-à-dire dominant
  • ou prédominant

dans [la conscience] par rapport aux affects passifs.

Spinoza déclare en avoir fini désormais avec « la vie présente »: c’est-à-dire avec ce qui concerne l’existence de [la conscience] dans la durée, en tant qu’elle est l’idée d’un corps existant en acte.

Et il annonce de manière énigmatique qu’il est temps désormais de passer à « ce qui appartient à la durée de l’esprit sans relation au corps »… source: http://spinoza.fr/lecture-des-propositions-xvii-a-xx-du-de-libertate/

P-F Moreau voit d'ailleurs, dans ses premiers cours enregistrés, la proposition V, 20 comme la fin d'un processus entamé par Spinoza dans la deuxième partie (II, 13).

 Ce tableau de lecture parallèle entre deux sources livre une série de précisions amplifiant le texte de Spinoza de façon très prometteuse...


Éternité vs immortalité: V, prop. 21 à 23

Quand le corps cesse d'exister, son essence rejoint le flux. En cela elle subsiste (V, 23) en contribuant au flux énergétique qui circule dans la nature indépendamment de la capacité ou de l'incapacité du corps à le percevoir.

Pierre-François Moreau, cité par spinoza.fr,« discute aussi avec précision le sens à donner à cette « éternité » de l’âme (L’expérience et l’éternité, 532 et sqq.):

  • Spinoza n’emploie jamais le mot d’ « immortalité », mais toujours le terme d’éternité, comme dans la déf. 8 du De Deo, et au sens où l’éternité de Dieu a été démontrée.
  • Elle ne peut être conçue comme « immortalité » d’une « partie » de l’âme (un intellect immortel dans une âme par ailleurs mortelle): l’éternité ne doit pas être pensée comme durée indéfinie, et l’éternité de l’âme est enracinée dans l’essence du corps (en ce sens, elle n’est pas qu’intellectuelle).
  • À ce stade du raisonnement, elle n’est encore que l’éternité « objective » des âmes (ou des idées de corps) en général (pas seulement humaines), de toute âme « en soi », ce qui ne signifie pas encore que cette éternité soit « pour l’âme » elle-même, qu’elle soit connue ou reconnue d’elle. Reste à déterminer comment elle peut le devenir dans l’âme de certains hommes au moins, comment elle peut représenter proportionnellement la plus grande part d’une âme singulière existante. »

Une appropriation personnelle
Chacune/chacun s'approprie l'Éthique à sa façon. En amateur non philosophe de la philosophie, j'en tire ceci, avec une grille de lecture personnelle: l'éternité de la conscience (mens:âme:esprit) peut s'enraciner dans l'essence du corps le temps de son existence temporelle.

L'existence temporelle du corps n'est pas façonnée par le corps. C'est au contraire le corps qui façonne son existence temporelle sur ce qu'il se rend progressivement capable de percevoir du flux énergétique qui circule, lui, de façon éternelle dans la nature. C'est en prenant conscience progressivement du flux énergétique qui circule dans la nature que certains corps deviennent capables de peaufiner leur perception de ce flux éternel. Cette éternité a un début: l'apparition de la première cellule vivante. Elle n'a pas de terme prévisible.

En adossant

une forme de synthèse prend corps. À ma connaissance, Jean François Billeter (ce lien renvoie vers un bref essai qui amplifie la notion de corps-conscience) est le seul auteur qui opère un rapprochement entre Tchouang-tseu (Chine, aussi écrit Zuangzi) & Spinoza dans son oeuvre entièrement publiée chez Allia.

En élargissant de la sorte la palette d'affleurements de sens, la cartographie de l'essence éternelle se précise en ses contours.

Cette palette d'affleurements de sens contribue à clarifier ce que devient la conscience qui rejoint un corps le temps de son existence propre lorsque celui-ci meurt. C'est À MESURE QU'un corps parvient à préciser la nature consciente du lien qui l'unit au flux énergétique universel, le temps de sa vie propre, QUE la place du corps dans ce flux se conçoit de mieux en mieux.

La mise au jour réflexive de ces données du vivant éternel qui nous circule corporellement contribue à l'assise ancrée de sa vitalité personnelle.

Alexandre Matheron, cité par la même source sur Internet: 

« Bien entendu, cela ne prouve pas encore que nous ayons une vie éternelle. Car les propositions 22 et 23 (qui valent d’ailleurs pour toutes les idées de tous les corps, y compris pour celles des animaux et des pierres) concernent uniquement l’idée que nous sommes, et non pas encore les idées que nous avons. Or, de même que nous serions totalement inconscients si nous n’avions aucune idée, de même si nous étions simplement une idée éternelle sans avoir aucune idée éternelle, notre éternité serait une éternité inconsciente – comme l’est tout aussi bien celle de l’ “âme“ de la pierre ou de l’animal. (…) Mais la suite va précisément montrer que nous avons des idées éternelles. » (Études…, p. 700).

L'usage à deux reprises de l'adjectif inconscient dans ce passage semble indirectement étayer l'hypothèse d'une traduction complémentaire du mens spinozien par "conscience", à côté d' "âme" (Appuhn/Moreau) et d' "esprit" (Pautrat/Misrahi). La conscience observatrice fait également l'objet d'un essai par ailleurs sur Nulle Part.

Toujours selon spinoza.fr, Moreau discute aussi avec précision le sens à donner à cette « éternité » de l’âme (L’expérience et l’éternité, 532 et sqq.):

  • Spinoza n’emploie jamais le mot d’ « immortalité », mais toujours le terme d’éternité, comme dans la déf. 8 du De Deo, et au sens où l’éternité de [la nature] a été démontrée.

  • Elle ne peut être conçue comme « immortalité » d’une « partie » de l’âme (un intellect immortel dans une âme par ailleurs mortelle): l’éternité ne doit pas être pensée comme durée indéfinie, et l’éternité de l’âme est enracinée dans l’essence du corps (en ce sens, elle n’est pas qu’intellectuelle).

  • À ce stade du raisonnement, elle n’est encore que l’éternité « objective » des âmes (ou des idées de corps) en général (pas seulement humaines), de toute âme « en soi », ce qui ne signifie pas encore que cette éternité soit « pour l’âme » elle-même, qu’elle soit connue ou reconnue d’elle. Reste à déterminer comment elle peut le devenir dans l’âme de certains hommes au moins, comment elle peut représenter proportionnellement la plus grande part d’une âme singulière existante. »

Plus l'idée du corps-conscience de soi se clarifie, en s'internalisant pas à pas, plus une certaine cohérence se met en place: elle éloigne la vie qui l'anime de contradictions antérieures, dûment repérées comme autant d'efforts, de tendances, de pulsions* tristes.

Un regard rétrospectif sur une décennie permet de saisir le chemin parcouru. Son terme est imprévisible, inacessible même. & c'est bien ainsi puisque nul destin ne nous contraint.

Le corps-conscience distingue mieux certaines propriétés universelles qu'il a en commun avec l'ensemble des corps vivants. Chaque jour formule un peu plus clairement, un peu plus distinctement en quoi le corps-conscience formule une idée davantage adéquate de la substance dont tout être vivant est animé.

Cette communauté des vivants dont le constat se précise contribue à développer une connivence silencieuse avec la présence végétale au jardin, par exemple. Elle inclut dans un même mouvement concepts, percepts & affects. Avoir fini par repérer la connivence avec les propriétés universelles que tout vivant exprime à sa façon constitue une joie intrinsèque.

* Ce sont les trois traductions que PM propose pour le terme conatus.


La nature de la Nature

Une idée à creuser: Spinoza nous parle de la nature de Dieu. En remplaçant Dieu par la nature, comme il le suggère lui-même, cela donne: la nature de la nature. & c'est ici que le sociologue Edgar Morin se profile:  son oeuvrage majeur nous a accoutumés à ces répétitions qui ne sont nullement des redondances: la méthode de la méthode, dont le premier tome est justement connu sous ce titre. Je ne l'ai encore jamais lu... 

Il n'est d'ailleurs pas impossible que Henri Atlan, médecin-philosophe, puisse aussi y contribuer à plus d'un titre. Tant de traces à suivre, tant de pistes à explorer. Cela en est réjouissant !


Prop. 38 à 40 PM V, 181

Quelques triturations/appropriations
L'âme (l'esprit/la conscience) cesse d'être idée du corps avec la destruction de celui-ci. La mort fait [de la conscience] l'idée pure d'elle-même car la manifestation de l'idée du corps est exclusive. Tant que le corps est en vie, l'activité spécifique de [la conscience] comme manifestation exclusive de l'idée du corps est son pouvoir de penser.

Tant que le corps vit, l'activité spécifique [de la conscience] est son pouvoir de penser. Penser est donc l'activité spécifique hébergée dans la conscience qui manifeste de façon exclusive l'idée du corps.

Un exemple vécu: L'exercice de l'écoute intuitive des besoins du corps lui fait par exemple choisir une petite pomme à manger en écrivant ce passage. Cette écoute intuitive consiste à passer en revue quelques aliments au pouvoir calorique peu élevé disponibles dans la maison pour répondre au besoin exprimé par le corps. Cela combine le côté rationnel (connaitre la valeur calorique des aliments) au message corporel "entendu" de façon intuitive. Être ainsi à l'écoute du corps de soi donne une forme concrète (une pomme !) à l'idée du corps qui nait dans la conscience en sortant de la pénombre pour se présenter à elle, s'offrir à la sélection à opérer parmi les aliments pour n'en retenir qu'un au final.


«L'Éthique au quotidien, prop. 41 & 42 »: Sagesse sereine, apaisée, confiante, assurée, calme PM, V 197

« La vie du sage se caractérise par l'état [conjoint, apparemment]

  • d'apaisement,
  • de sérénité,
  • de confiance,
  • d'assurance
  • de calme. » Tous ces états sont inclus dans le mot latin acquienscentia.

La sérénité silencieuse
qui empreint la maison dominicale
tient à la vie apaisée qui s'y mène,

confiante dans l'énergie
qui coule en soi avec davantage
d'assurance calme qu'avant...

« Le repos dont jouit le sage ... résulte d'un

  • d'un contrôle,
  • d'une régulation

qui éliminent progressivement les causes de préoccupation et de souci, sans toutefois les faire disparaitre définitivement.

« Le sage ... adopte à l'égard de tous les problèmes de la vie une attitude essentiellement active; il ne se laisse pas conduire par le flux. »


Références croisées
Cet essai trouve à se déployer dans une lecture approfondie de l'Éthique, également sur Nulle Part. Le corps-conscience fait l'objet d'un développement en deux temps: le premier concerne La conscience observatrice, le second s'intitule Le corps-conscience. Ils contribuent à alimenter un état antérieur de la réflexion (août 2018).
Je suis conscient qu'au terme de cette lecture cursive de la cinquième partie de l'Éthique, une synthèse s'opèrera entre ces trois essais complémentaires, dont les fils s'entrecroisent continument, aux fins de faire un état des lieux, forcément provisoire, à l'automne 2019. À chaque jour, son effort, sa tendance, sa pulsion...


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