Ce livre nous offre la première partie d'une thèse de doctorat. La "reconstruction conceptuelle" à laquelle l'auteur s'essaie consiste à emmêler finement deux strates:

  • la première est philosophique & se déroule dans le texte latin; peu de philosophes qui écrivent en français ne font référence à la traduction néerlandaise des oeuvres posthumes de Spinoza, parue fin 1677 en parallèle avec l'édition latine. Or, il semblerait que les enseignements à en retirer peuvent s'avérer pertinents. Les deux volumes du philosophe-traducteur américain, Edwin Curley, contiennent chacun un glossaire qui intègre le terme néerlandais. Autant de nuances s'y lisent.
  • la seconde est spécifique à la langue française et est donc traductive, voire même terminologique. Elle débouche dès lors sur de la critique de traductions de termes par différents traducteurs. Cette critique n'aborde pas toujours les propositions traductives de termes philosophiques selon l'angle disciplinaire de la terminologie.

Ah, le latin !

Nous sommes très nombreux à ne pas avoir pris le temps d'entretenir suffisamment le vernis latiniste d'une éducation classique qui semble désormais appartenir au passé. L'effort à entreprendre pour devenir capable de lire Spinoza dans le texte latin de ses oeuvres posthumes reste l'apanage de philosophes qui s'y sont mis, eux/elles ! Une formation continuée en terminologie notionnelle contrastive (anglais-français) me susurre parfois qu'il serait intéressant pour les doctorant·e·s EN PHILOSOPHIE d'être aussi formé·e·s en terminologie notionnelle. Voir le Comité Technique 37 de l'ISO. Cela pourrait peut-être parfois éviter des approximations dans le lexique philosophique ...


Un large choix

Nous avons déjà croisé la belle traduction athée, très documentée de R. Misrahi et celle, audacieuse mais rèche, de B. Pautrat, dont J V Cortés s'emploie à démonter plusieurs de ses choix - R. Misrahi avait déjà noté des incohérences dans cette traduction, qu'il avait présentées dans un Colloque sur la traduction en 1992; les cinq introductions - très abouties - de P. Macherey persille également ses explications de décodages notionnels adossés à de nombreuses propositions traductives qui oscillent entre tradition (Mens rendu par âme dans la traduction Appuhn n'est pas remise en cause par P. Macherey) & éclaircissements.

D'autres traductions désormais libres du paiement de droits d'auteur à leurs traducteurs empêchent parfois les éditeurs de confier les rènes à de neuves traductions... Sont notamment concernées celles d'E. Saillet (1845), J. Prat (chez Allia), C. Appuhn. Nous attendons toujours, par exemple, la traduction de l'Éthique, apparemment très autorisée de l'équipe de P.-F. Moreau, aux PUF. Chaque report de publication fait prendre du retard à la sphère philosophique francophone par rapport aux variantes apportées par le Manuscrit vatican, une petite décennie quand même. La traduction néerlandaise fut notamment plus réactive. L. Meillet, en 1987, a aussi offert une traduction de la cinquième partie de l'Éthique aux éditions Bordas; elle nécessite d'y exercer une certaine vigilance, de la comparer à d'autres, plus canoniques, disons. Elle semble avoir été ignorée par les ouvrages publiés postérieurement. Elle n'est apparemment pas sans tache mais bon... Laquelle ne l'est pas ? Elle recèle aussi des trouvailles, des élégances...


La jouissance donc

L'auteur, J. V. Cortés, reconnait volontiers que cet exercice est boiteux, dans la mesure où il s'est résolu à ne pas publier la deuxième partie de sa thèse car elle n'est "pas très réussie" (intro, p. 17). Nous n'en saurons pas plus... Ce qu'il nous donne à lire, après s'être dûment lacéré..., entreprend de nous présenter la notion/le concept (en terminologie, les deux termes sont synonymes) de jouissance comme "dispositif structurel" par lequel « problèmes, concepts, idées sont articulés & répondent à un système donné. 17

L'auteur esquisse les différentes étapes par lesquelles il est passé:

  1. un repérage dans les dictionnaires (lexicographie) « de la terminologie utilisée par Spinoza » 18;
  2. une étude « de l'usage de ces différents termes permettant
    • de dégager » ce qu'il nomme « les propriétés » de la jouissance, les caractères définitoires en terminologie,
    • & « d'en limiter quelque chose comme son champ théorique d'application »;
  3. définir la jouissance, en tentant d'en établir « une définition ... permettant de déterminer sa nature exacte » 18;
  4. « montrer
    • la place,
    • la fonction structurale, de cette notion au sein de la théorie des affects;
  5. repérer historiquement la question en recourant à Thomas d'Aquin en se centrant « sur la notion de fruitio beatifico. ».

Cela permet à l'auteur « de mieux saisir la position de Spinoza face à cette question. »


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