Paradoxalement, ce qui pèche le plus dans cette mise à jour majeure du texte latin de l'Éthique, c'est sa traduction en français. Un exemple permettra de comprendre qu'il ne s'agit nullement d'une lacune bien sûr, mais d'un choix conscient posé par l'équipe.

Un exemple permettra de comprendre ce que ce choix éditorial implique pour notre lecture sérieuse MAIS actuelle de cet ouvrage majeur de la philosophie occidentale.

L'introduction y consacre son dernier paragraphe. Le voici:

Je ne dispose pas du premier volume. C'est donc par l'intermédiaire de deux notes que les choix traditionnels de traduction seront illustrés.

La traduction du dernier scolie de la IIIe partie de l'Éthique commence ainsi (317):

« Scolie190 Toutes les actions qui suivent d'affects se rapportant à l'âme en tant qu'elle comprend, je les rapporte à la force d'âme, que je divise en résolution & générosité191. »

NOTE 190 STRUCTURE DU SCOLIE DE E III, PROP. 59 (570)

A. Définition de la force d'âme et de ses espèces.
B. Conclusion de l'explication des affects; remarque sur le dégoût; exclusion des signes des affects.

NOTE 191 (570-1)

Elle consiste, en plus d'une page, en l'étude très pointue du vocabulaire employé:

 

Le sérieux de cette entreprise éditoriale trouve à s'épancher ici aussi.

Une longue pratique de la traduction (anglais-français) m'a cependant appris à me tenir attentif aux suggestions d'autres traducteurs. C'est ainsi que j'ai donc décidé de me pencher sur la manière dont quatre traducteurs, autres qu'Émile Saisset, ont procédé.

Comparaison de traductions Traduction de la première phrase du scolie d'E III, prop. 59  Notes
 « Scolie190 Toutes les actions qui suivent d'affects se rapportant à l'âme en tant qu'elle comprend, je les rapporte à la force d'âme, que je divise en résolution & générosité191. » 317 Les deux notes sont reprises avant ce tableau.
« Scolie Je ramène à la Force d'âme toutes les actions résultant des affects qui se rapportent à l'Esprit, en tant qu'il comprend, & je divise cette Force d'âme en Fermeté & en générosité. » 257  -
 « Scolie Toutes les actions qui suivent des affects se rapportant à l'Esprit en tant qu'il comprend, je les rapporte à la Force d'Âme, que je divise en Vaillance et générosité. » 317  -
 « Scolie Toutes les actions qui résultent des affections qui se rapportent ç l'âme en tant qu'elle comprend, je les attribue à la force d'âme100, que je distingue en intrépidité & en générosité. » 159  100 « Le texte dit Fortitudo, Fortitude. Ce terme excellent, qui dit tout en un seul mot, employé par Montaigne, n'a pas cours dans notre langue. »

 

La note de Jules Prat, seul des quatre traducteurs de cette comparaison, à évoquer Montaigne est évidemment "titillante". J'ai poussé la curiosité, avec l'aide du moteur de recherche Duck Duck Go, avec la question "montaigne fortitude". Il me livre ce site: http://bribes.org/trismegiste/es1ch12.htm qui reprend le texte des Essais:

 

MONTAIGNE - Essais - Livre I 


CHAPITRE XII
De la constance

LA loy de la resolution et de la constance ne porte pas que nous ne nous devions couvrir, autant quil est en nostre puissance, des maux et inconveniens qui nous menassent, ny par consequent d'avoir peur qu'ils nous surpreignent. Au rebours, tous moyens honnestes de se garentir des maux, sont non seulement permis, mais louables. Et le jeu de la constance se jouë principalement à porter de pied ferme, les inconveniens où il n'y a point de remede. De maniere qu'il n'y a soupplesse de corps, ny mouvement aux armes de main, que nous trouvions mauvais, s'il sert à nous garantir du coup qu'on nous rue.

Plusieurs nations tres-belliqueuses se servoyent en leurs faits d'armes, de la fuite, pour advantage principal, et montroyent le dos à l'ennemy plus dangereusement que leur visage.

Les Turcs en retiennent quelque chose.

Et Socrates en Platon se mocque de Laches, qui avoit definy la fortitude, se tenir ferme en son reng contre les ennemis. Quoy, feit-il, seroit ce donc lascheté de les battre en leur faisant place ? Et luy allegue Homere, qui louë en Æneas la science de fuir. Et par ce que Laches se r'advisant, advouë cet usage aux Scythes, et en fin generallement à tous gens de cheval : il luy allegue encore l'exemple des gens de pied Lacedemoniens (nation sur toutes duitte à combatre de pied ferme) qui en la journee de Platees, ne pouvant ouvrir la phalange Persienne, s'adviserent de s'escarter et sier arriere : pour, par l'opinion de leur fuitte, faire rompre et dissoudre cette masse, en les poursuivant. Par où ils se donnerent la victoire.


Mon édition en français actuel livre ceci:

Le traducteur moderne, André Lanly, retient « courage » pour traduire en français contemporain le « fortitude » montagnard.


Le mot figure bel & bien dans le TLFi, alors que le Robert historique est silencieux à son propos: « FORTITUDE, subst. fém.


Littér. Force morale, fermeté d'âme. À Milan surtout presque tout le peuple témoigna une grande constance et beaucoup de fortitude (LAS CASES, Mémor. Ste-Hélène, t. 1, 1823, p. 539) :

Comment le malheur agit-il sur les hommes? Augmente-t-il la force de leur âme? La diminue-t-il? (...). S'il la diminue, pourquoi la reine de France déploya-t-elle tant de fortitude?
CHATEAUBR., Essai Révol., t. 2, 1797, p. 157.

Prononc. : []. Étymol. et Hist. 1308 (Ystoire de li Normant, trad. Aimé, 207 [Bartholomaeis] ds QUEM. DDL t. 2)  Brantôme ds HUG.; 1797 (CHATEAUBR., loc. cit.). Empr. au lat. class. fortitudo « courage, bravoure ». Bbg. LEW. 1960, p. 182, 184.

Merci à Jules Prat pour cette piste innovante !

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