Extraits assemblés pour préciser la lecture d’Habiter le trouble avec Donna Haraway & Staying with the trouble, D. Haraway pour étoffer la référence au conatus de Spinoza p, 8: « Nous n'avons pas trouvé de solution unique ou définitive pour traduire ce qui est visé par le terme ongoing [dans Staying with the trouble, Donna haraway] & ses dérivés. Nous utilisons

  • tantôt continuer & ses dérivés (y compris l'idée de continuo ou de la basse continue qu'on trouve dans la musique baroque),
  • tantôt poursuivre ou persévérer (au sens du conatus de Spinoza comme persévérance dans l'être).» in Habiter le trouble etc., p. 88, une remarque parmi d'autres sur la traduction (86-89).

et l’emploi de « persévérer » p.72 de l’ouvrage en français: « Nous apprenons à persévérer dans le plaisir de goûter, et dans le malaise de l'indigestion, mais ce nous ne faisons jamais, c'est recommencer à zéro. »


Le désir de progresser et de s'accomplir

est plus fondamental

que le simple désir

de continuer,

de persévérer

dans son être.


D'après J. F. Billeter, Esquisses.


Extraits de Éthique V, une lecture cursive.

conatus

effort, tendance, pulsion

Conatus
Un autre terme que PM refuse carrément de traduire est le
conatus. Il est « une impulsion essentielle qui, au fond de toute chose sans exception, la fait tendre... à persévérer dans son être[. Elle] constitue en dernière instance la raison ultime de tous ses actes. » La note de bas de page 25 précise: « Il parait préférable de ne pas traduire cette notion, qui joue un rôle capital dans le raisonnement suivi par Spinoza: elle signifie littéralement EFFORT, TENDANCE, ou PULSION. » I beg to dissent: la non-traduction de conatus dans son Introduction rend le sens moins immédiatement accessible. Les trois propositions de traduction en note de la notion 'Conatus' peuvent nous aider à en mieux cerner les nuances.

Voici par ailleurs ce qu'en dit le Dictionnaire illustré latin français de Félix Gaffiot (1934):

 

Bien sûr les exemples assemblés par F. Gaffiot concernent uniquement le latin classique et non celui du latin en usage au XVIIe siècle. C'est Pierre-François Moreau qui attire notre attention sur cet usage enrichi dans un entretien qu'il a accordé à à Pascal Sévérac & Ariel Suhamy pour le site La vie des Idées. Extrait:

« Quels sont les principes de cette nouvelle édition critique ?

« Pierre-François Moreau : il s’agit de tenir compte dans cette nouvelle édition de l’ensemble du travail scientifique qui a été fait sur l’œuvre de Spinoza depuis les grandes éditions précédentes qui remontent à près d’un siècle: celle de Van Vloten à la fin du XIXe et celle de Gebhardt dans les années 1920. Depuis, beaucoup d’eau ou plutôt d’encre a coulé sous les ponts. On a d’ une part lu autrement un certain nombre de ses ouvrages, et d’autre part la réflexion philologique a évolué d’une façon telle qu’on ne peut plus lire ses textes comme on les lisait dan s ce temps-là. En particulier, nous comprenons mieux le latin de Spinoza, qui parle le latin du XVIIe siècle. Or, il règne dans les éditions critiques du début du XXe siècle une normativité du latin cicéronien: le latin de Spinoza est corrigé en fonction de ce latin classique. L’histoire du latin s’étend sur des siècles et continue à vivre en tant que langue philosophique à l’âge classique, à l’époque de Descartes et Spinoza. Ces auteurs utilisent des références lexicales et syntaxiques beaucoup plus larges que les nôtres: ils trouvent normal d’écrire comme Tacite ou Suétone, et non pas seulement comme Cicéron ou César, et ils rendent ce latin vivant parce qu’ils créent de nouveaux termes pour expliquer ce qu’ils ont à dire en métaphysique, en droit, en politique. Essayer de le réduire artificiellement à une norme scolaire sous prétexte de le corriger, cela nous empêche de le lire réellement. La première chose à faire est donc de sauter par dessus un certain nombre d’innovations du XIXe siècle et de revenir aux éditions antérieures. À beaucoup d’égards, notre édition est plus proche des premières éditions que des suivantes, paradoxalement.

« Il y a eu deux révolutions dans la lecture spinoziste à partir des années 1960,

  • la révolution philologique (Akkerman, Steenbakkers aux Pays-Bas, Mignini, Proietti en Italie, etc.),

  • et la révolution philosophique qui s’est mise à prendre au sérieux la pensée de Spinoza dans ce qu’elle a de systématique.

    « Un certain nombre de choses qui paraissaient simplement bizarres quand on voulait lire Spinoza comme un cartésien ou comme un néo-platonicien, conduisaient à transformer son texte pour qu’il se conforme à l’idée qu’on se faisait de ce qu’il aurait dû dire, alors que depuis les grands travaux d’Alexandre Matheron, de Sylvain Zac, de Martial Gueroult, et de quelques autres, nous sommes habitués à penser que s’il dit quelque chose qui ne ressemble pas à du Descartes, ce n’est pas forcément une faute, quelque chose qu’il faut essayer d’interpréter autrement, mais que c’est une conséquence de sa pensée, et qu’il faut la prendre au sérieux en tant que telle, dans ce qu’elle peut avoir de massif, d’étonnant, voire de rebutant, parce que lire un auteur c’est cela aussi, l’accepter dans son originalité et sa spécificité. »


La nature de la Nature

Une idée à creuser: Spinoza nous parle de la nature de Dieu. En remplaçant Dieu par la nature, comme il le suggère lui-même, cela donne: la nature de la nature. & c'est ici que le sociologue Edgar Morin se profile:  son oeuvrage majeur nous a accoutumés à ces répétitions qui ne sont nullement des redondances: la méthode de la méthode, dont le premier tome est justement connu sous ce titre. Je ne l'ai encore jamais lu... 


La libération de l'âme/ de l'esprit/ de la conscience/ du mental

PM, 185: Spinoza différencie l'agir du pâtir. « Ainsi, le procès [dans le sens de processus] de perfectionnement dans lequel [la conscience/le mental*] est engagé[e] par la pratique de la connaissance vraie transforme sa RÉALITÉ

  • non en ce sens que la conscience transforme sa nature, que le mental modifie sa nature,

  • mais parce que le procès de perfectionnement met sa nature en mesure de réaliser davantage cette nature. »

Il ne s'agit nullement pour le mental de se transformer mais de se réaliser davantage.

« Avoir une réalité,... c'est avoir une disposition à être ce [qu'est cette réalité]. » Son conatus (= Tendance/Effort/Pulsion) est « susceptible d'être exploitée à des degrés divers » de perfection. Pour une chose, ÊTRE LIBRE équivaut à LIBÉRER AU MAXIMUM LA PUISSANCE D'ÊTRE QUI EST EN ELLE.

La voie de la libération est extrêmement ardue. Qu'elle soit telle ne signifie pas pour autant qu'il soit impossible de découvrir cette voie de la libération. La voie évoque évidemment les diverses traductions que J F Billeter propose pour rendre en français le tao: acte, activité, action, déroulement des choses, fonctionnement des choses, méthode. Le tao concerne l'agir.

Découvrir la voie qui mène à la libération ne consisterait-il pas

  • à rendre conscient,

  • à installer

    • dans la part consciente de l'esprit,

    • dans la part consciente du mental,

la méthode qui mène à la libération ?

SI tel est le cas, Il y a dès lors lieu

  • de se donner les moyens de découvrir cette voie qui mène à la libération,

  • « d'accomplir un effort considérable, en suivant le processus dont [l'Éthique] décrit les étapes successives, afin de parvenir à la béatitude suprême. »

* C'est Henrique Diaz sur spinozaetnous.org qui suggère de traduire MENS/MENTIS par "le mental". Il appuie sa proposition sur une note de bas de page figurant dans l'Introduction à l'Éthique III, p. 5 de P. Macherey. Nous y revenons toutes & tous, en tous temps... tant l'ouvrage s'avère précieux. Cette note:

« Régime mental, psychisme sont les expressions qui rendraient au plus près la signification assignée par Spinoza au terme mens que, faute de mieux, nous traduirons ici par "âme", en reprenant une traduction ancienne. »

Le conditionnel auquel PM conjugue le verbe "rendre" dans cette note dit bien qu'il ne va pas jusqu'à adopter régime mental/psychisme comme traduction. Henrique Diaz, lui, propose en son nom propre donc, et sa proposition est intéressante en soi, de rendre MENS par LE MENTAL. Ce faisant, il enrichit le nuage de traductions possibles pour le latin MENS tout en allégeant "régime mental" en "mental". C'est une proposition heureuse.

D'un tableau, résumer:

ANIMA

MENS

ÂME

l'âme Charles Appuhn, Pierre Macherey

l'esprit Bernard Pautrat, Robert Misrahi

la conscience Jean François Billeter et sur Nulle Part

le mental Henrique Diaz


«L'Éthique au quotidien, prop. 41 & 42 »: Sagesse sereine, apaisée, confiante, assurée, calme PM, V 197

« La vie du sage se caractérise par l'état [conjoint, apparemment]

  • d'apaisement,

  • de sérénité,

  • de confiance,

  • d'assurance

  • de calme. » Tous ces états sont inclus dans le mot latin acquienscentia.

 

La sérénité silencieuse
qui empreint la maison dominicale
tient à la vie apaisée qui s'y mène,

confiante dans l'énergie
qui coule en soi avec davantage
d'assurance calme qu'avant...

 

« Le repos dont jouit le sage ... résulte d'un

  • d'un contrôle,

  • d'une régulation

qui éliminent progressivement les causes de préoccupation et de souci, sans toutefois les faire disparaitre définitivement.

« Le sage ... adopte à l'égard de tous les problèmes de la vie une attitude essentiellement active; il ne se laisse pas conduire par le flux. »


VOIR AUSSI:

L'ensemble de ces essais représentent au mitan de l'an 2020 l'état le plus abouti de la réflexion nullepartienne sur l'Éthique.


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