Certains éditeurs ont été prompts à solliciter des plumes afin que, confinements stricts levés, nous puissions nous informer plus en profondeur (& relancer leurs machines à sous !).

Deux ouvrages ont retenu mon attention: celui de Slavoj Zizek (aperçu & aussitôt acquis la dernière semaine de juillet) et celui de Frédéric Keck paru début juin 2020*.

Ils ont été joints à la liste d'infos « fiables » (càd dénuées d'apeuprèsismes de mauvais aloi, voire de plus graves pestilences infoxeuses) dans COVID-19, des infos fiables. Ont aussi été mis à jour, en date du 20 juillet, les chiffres globaux concernant la Belgique: ils cumulent le nombre de morts recensés depuis le début de l'année. Ils peuvent se lire ici. Le raisonnement qui y est exposé reste à ce jour (1/8/20) inoui dans les quelques médias belges, à la fois télévisuels & écrits, qui sont suivis ici. Pas dans cet ouvrage, j'y reviens, mais aussi dans des sources plus discrètes sur Internet, comme celle-ci figurant sur le blog d'un scientifique liégeois de renom, ancien recteur: Bernard Rentier (Ajout 3 8 20).


* « L'article du jour est un entretien accordé par l’anthropologue Frédéric Keck au site en ligne lundimatin et s'intitule: Des chauve-souris et des hommes: politiques épidémiques et coronavirus. Les éditions Zones Sensibles, dont l'éditeur a décidément le nez fin, va publier un ouvrage de lui. Merci de suivre ce lien pour lire ce qu'en dit déjà l'éditeur. La colonne de droite par ailleurs mentionne un grand nombre d'interventions publiques (presse) de l'auteur. » (20 mars 2020, in COVID-uités: un journal)
 L'ouvrage a depuis cette note marsienne été acquis au sortir du confienement, lu (& amplement surligné !). Il constituerait bien le versant scientifique permettant mieux comprendre comment la pandémie fonctionne & comment les scientifiques s'y prennent pour l'apprivoiser, tandis que celui de Slavoj Zizek constituerait le versant à la fois culturel, philosophique & politique. Chacun sa spécificité, mais les deux auteurs ont le même public en tête: les citoyennes/citoyens qui veulent mieux comprendre dans quoi cet ARN les a embarqués !


Ce que l'éditeur dit de l'ouvrage du philosophe slovène:

« De février à mai 2020, reclus dans sa maison de Ljubljana, Slavoj Zizek observe ce qui se passe à l’échelle du monde. La pandémie a mis à nu ce que nous parvenons d’ordinaire à accepter ou à dissimuler: la barbarie à visage humain dans ses multiples formes. Zizek traque les virus idéologiques qui ont favorisé l’apparition et la dissémination de la Covid-19, mais aussi ceux que la pandémie active ou réactive, les virus du racisme, des fake news, des théories du complot. Il forme le vœu d’un autre type de contagion, propice à l’invention d’une société nouvelle qui ne pourra s’actualiser que dans la sobriété et une solidarité inconditionnelle. Une société où la vie de tous aura la même valeur. “Je ne suis pas un utopiste, et je n’en appelle pas à une solidarité idéalisée entre les peuples. Au contraire, la crise actuelle démontre clairement à quel point une solidarité et une coopération mondiales conditionnent la survie de tous et de chacun, à quel point un égotisme rationnel est la seule attitude valable.

Slavoj Zizek est l’un des philosophes les plus influents et les plus prolifiques de notre époque. Né en 1949 à Ljubljana (Slovénie), il est directeur international du Birbeck Institute for the Humanities (université de Londres), chercheur senior dans le Département de philosophie de l’université de Ljubljana et professeur émérite à l’université Kyung Hee (Séoul). Il est l’auteur de nombreux ouvrages. » Quatre ont été traduits chez l'éditeur.

L'égotisme rationnel est un concept un peu brumeux qui parait être à contrecourant du communisme du désastre dont l'auteur se revendique par ailleurs. Je n'ai en tout cas pas repéré l'expression dans l'ouvrage, mais il a pu m'échapper bien sûr & je note avec plaisir qu'il n'est pas un utopiste.


Il apparait de temps à autre dans des revues auxquelles je suis abonné: dans

Je n'avais jamais lu d'ouvrage de sa plume avant celui-ci. Sa présence médiatique semble bien affirmée.


En quinze chapitres rondement menés, une intro, une conclusion et un appendice à propos de deux courriers amicaux reçus, il parvient en quatre mois à affiner une vision nuancée, dense et cependant radicale, dans le sens où il remonte à la racine des causes de phénomènes observés avec lucidité. Ce qui s'y lit révèle un esprit dont la plume a l'habitude de manipuler des concepts abordables. Aucun jargon, une culture à couper le souffle. Cette réflexion, adossée à une oeuvre abondante, semble ne pas craindre d'audacieux rapprochements puisque Hegel, Marx et Lacan sont souvent appelés à la rescousse !

Cet ouvrage contient une réflexion opportune sur la viralité ambiante. Il la resitue dans le contexte économico-politique plus large, d'épaisseur mondiale. Avec celle de Frédérick Keck, la contribution enlivrée la plus éclairée lue sur Nulle Part jusqu'à présent.

 Cette Tempête virale qui nous ballote & malmène certaines personnes a trouvé dans cet ouvrage un lieu de réflexion assez adéquat pour palper le monde qui va, en tenant compte du virus qui « n'est pas un ennemi capable d'élaborer des stratégies & de fomenter des plans destinés à nous détruire; c'est un stupide mécanisme d'autoréplication. » 91 Il traite d'un virus constituant « une part de réalité qui ne peut être traitée qu'au moyen des acquis scientifiques. » 94

Les points de vue exprimés sont tranchés, les rapprochements adéquats, la nuance jamais absente. Elle ne sort jamais des clous pourtant. Le texte reste par ailleurs toujours extrêmement lisible: saluons le travail effectué par Frédéric Joly: traducteur et conseiller littéraire chez Alma éditeur, il est parti d'un texte anglais publié par un éditeur new-yorkais, OR books, sous le titre de Pandemic ! La fiche que l'éditeur consacre à l'ouvrage est bien plus complète que celle de l'éditeur français. Elle inclut notamment une bonne partie du chapitre 7. Une plume à observer désormais.


La table des matières vous en dira davantage:


À suivre quelques balises qu'un crayon attentif à sa lecture a retenues à travers le défilement des chapitres. Dans les élans de nos insus personnels & scientifiques, l'auteur introduit une forme de savoir-être face à l'inédit. Suivent quelques glanes chronologiques.

Dès l'intro, se formule un espoir, « que la distanciation physique vienne même renforcer l'intensité de notre lien aux autres » dont il nous livre la richesse potentielle. Déception au bout du chemin ? Il a acquis une certitude: « le virus démolira les fondements de nos existences ». Souffrances immenses, chaos économique. Il n'y aura pas de retour à « la normale »; la nouvelle normalité devra être construite

  • sur les ruines de nos anciennes existences;
  • ou alors sur  une nouvelle barbarrie, sa description me fait penser à un univers proche de celui décrit par J. Abeille dans La barbarie... & de films dont l'auteur est très friand.

Le 1er chapitre (février 2020) nous voit tous dans le même bateaudésormais. Même si vivre en Europe ou dans les favelas de Rio ne confronte pas, c'est une certitude, aux mêmes réalités ni aux mêmes risques. « Un État fort est nécessaire en temps de pandémie » 16; Chine et Russie sont comparées. Le chapitre se conclut sur: « Ce qu'il est réellement difficile d'accepter, c'est

  • que l'épidémie soit un résultat de la seule contingence naturelle,
  • que la chose n'ait fait que se reproduire
  • et ne recèle aucune signification profonde.

Dans l'ordre des choses plus vaste, nous ne sommes qu'une espèce sans importance particulière. » 20


La fatigue est au centre  du 2e chapitre; l'auteur observe qu'elle touche trois groupes de professions

  • sur les chaines d'assemblage,
  • dans le secteur des services à la personne,
  • & dans la pub & le marketing.

Tous trois sont soumis à une « subordination permanente au capital ». Les cadres & les travailleurs intellectuels enjoints au télétravail s'auto-exploitent davantage encore, note-t-il. 28

Par contre, usines, champs, magasins, hôpitaux, transports en commun, mais aussi collecteurs d'ordures ménagères qu'il ne cite pas, comme d'autres métiers essentiels à la bonne marche de nos sociétés développées: compagnies d'électricité, de distribution d'eau, de gaz, Internet - si essentiel à l'inondation de messages officiels ! - effectuent « un travail [qui] a du sens, réalisé au plus grand bénéfice de la communauté. Cela procure à la plupart d'entre eux un sentiment de satisfaction... Leur fatigue a un sens. » 29


Le 4e chapitre est consacré au désert viral que constituent fake news, théories du complot, racisme etc.

Dans le 5e chapitre, l'auteur applique à la pandémie les cinq phases par lesquelles passent, selon E. Kübler-Ross, toute personne qui vient d'apprendre qu'elle est condamnée à mourir prochainement:

  • déni,
  • colère
  • négociation,
  • dépression,
  • acceptation.

Une partie non négligeable de la population est toujours concée dans les deux premiers niveaux: elle a la certitude que le virus est une infox & se met en colère contre les oiseaux de mauvaise augure qui leur disent le contraire. Cela reste très difficile à contrer autrement que par l'obligation légale, voire la contrainte physique par les forces de l'ordre.


L'injonction paradoxale du 7e chapitre consacre de belles pages à ce Calmez-vous & Paniquez ! C'est d'ailleurs ce chapitre-là que l'éditeur américain, OR Books, a choisi de nous offrir pour inciter ses lecteurs potentiels à l'achat...

Bref, ce philosophe spécialiste de Hegel et marxiste assumé, a de belles pages sur la solution que le communisme, qu'il définit différemment de la doxa historique, en lui ajoutant du désastre: communisme du désastre. Il le consacre comme antidote au capitalisme. 89
« C'est que l'État devrait assumer un rôle bien plus actif

  • en organisant la production d'objets de première nécessité
    • masques,
    • kits d'analyse,
    • appareils ventilatoires,
  • en réquisitionnant hôtels, etc.
  • en garantissant un revenu minimal à toutes les personnes sans travail. » 89

Nous sommes en train de tourner le dos au libre marché. Tourisme & évènementiels divers, autant d'activités qui n'ont plus de raison d'être pour un temps certain, constate-t-il. « ... il faudra aussi concevoir un type de coopération internationale apte à produire et partager des ressources de premières nécessité. Si les États choisissent de s'isoler, alors des guerres éclateront. » 90 Le diagnostic qu'il pose est judicieux: je ne suis pas sûr que l'étiquette qu'il lui accole soit bien choisie, elle.


C'est probablement le chapitre 11 avec lequel ma lecture est la plus en phase. Il nous invite à un changement philosophique radical. « Le défin consiste à décrire la relation que nous entretenons avec la nature dans tou le détail de sa texture. 99

La page 101 vaut citation intégrale:


Notons que l'auteur s'y définit comme un philosophe de la subjectivité. Comme beaucoup d'entre nous, Zizek a affiné la manière d'appréhender ce qui est en cours à mesure que le temps s'écoule. Ce 11e chapitre s'étend sur 20 pages; il est le plus long de l'ouvrage. Il en constitue le coeur puissant. Il nous y invite également à résister à la tentation « de célébrer [la] désintégration de la confiance [des citoyens envers l'État] ... parce qu'un État efficace, capable de "répartir" équitablement les ressources & d'inspirer la confiance, au moins à un certain degré, est aujourd'hui plus nécessaire que jamais. ...

Nous sommes désormais contraints d'admettre que la science moderne, en dépit de tous ses biais cachés, est une forme prédominante d'universalisme transculturel. La pandémie fournit à la science une occasion bienvenue de s'affirmer dans ce rôle. » 109 Mais il va nous falloir faire avec le fait que « les scientifiques parviennent à des conclusions divergentes, proposent diverses manières de procéder. » id.

Cela semble aller de soi pour l'auteur. Les résistances nombreuses d'une large part de la population face à la montée en puissance de la deuxième vague de contamination début août 2020 indiquent cependant que ce sera moins simple qu'il n'y parait... Il y consacre d'ailleurs l'avant-dernier chapitre de l'ouvrage qui constate que « certains expriment la défiance fondamentale en face des ordres étatiques & considèrent le confinement comme une conspiration d'État... » 127

Il situe correctement le débat autour de la décision suivante: quelle forme sociale remplacera l'ordre mondial capitaliste ? 111

Une des suggestions qu'il retient: « Pourquoi ne pas établir des listes comparatives, qui nous permettraient d'apprendre combien de personnes ont été aujourd'hui infectées par la Covid-19 & combien [de personnes] viennent d'apprendre qu'elles ont un cancer ? Combien sont mortes aujourd'hui de la Covid-19 et combien d'un cancer ? » 130 C'est à pareille invitation que s'attèle, avec les chiffres disponibles, cet autre essai sur Nulle Part.

Pour le prolonger, ceci: « En 2015, 67.087 personnes ont reçu un diagnostic de cancer » en Belgique (source: Fondation pour le cancer). Cela représente en moyenne 183,8 nouvelles personnes par jour. Ce chiffre est facile à confronter avec le nombre de personnes infectées par la Covid-19 au 1/8/2020: 68.751 (du 1.1 au 31.7 = 213 jours). Cela représente en moyenne depuis le premier janvier 322,8 personnes infectées par jour. Chaque fois qu'une personne apprend qu'elle a un cancer, dans le même temps ce sont 1,75 personnes qui apprennent qu'elles sont infectées de la Covid-19. D'ici la fin de l'année, il y aura donc davantage de nouvelles personnes infectées par rapport aux personnes qui ont appris avoir un cancer.

De pareilles comparaisons, même approximatives, font réfléchir, non ? &, une amie scientifique, conseille ce 3 août la lecture d'une analyse effectuée par un scientifique liégeois, Bernard Rentier, ancien recteur, qui s'est livré à une série de comparaisons fort bien expliquées: à lire ici. Elles tendent aussi à relativiser le rebond belge actuel. Rebond, pas deuxième vague, susurre-t-il. D'où l'illustration...

Le dernier chapitre de l'ouvrage nous invite à visionner sur Vimeo un court métrage de 16 minutes. Il est intitulé The Escape... Je m'y échappe donc... Pas sûr que l'image finale de Londres soit rassurante !


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