2010

Nous devons au trio1 qui anime la collection Ha !2 chez l’éditeur Le Taillis Pré une découverte poétique alliant vers classiques et modernité thématique. Il donnerait presque envie d’user du vers racinien pour porter un message.Ce vers offre un espace aux développements d’une certaine ampleur.

Gérard Prévôt avait le ton grave de ceux qui rament, moteur éteint, sur une mer parfois fort houleuse.

Comme toujours, la préface de Gérald Purnelle cerne les contours essentiels de l’œuvre et de la vie de l’auteur. Sa biographie nous importera peu puisque « il n’y a de grandeur que dans l’œuvre et nous ne sommes, en dehors d’elle, que des caricatures plus moins émouvantes. » (p.87) Juste ceci quand même: il est né en 1921. Il est décédé à 54 ans. Son œuvre tient la route sans lui. Il n’était pas de ces « poètes assoiffés d’audience. »

Offrez-vous la lecture à haute voix du recueil qui donne son titre à ce choix de poèmes. Les vers en alexandrins rimés, très majoritaires, vous transporteront au cœur de l’écriture de l’auteur. Il consacre 80 strophes de longueurs variables à l’ange, son ombre, la mer, les départs nocturnes, l’errance parvenue aux  confins de nulle part qui s’échoue au bord de l’angoisse, du trop tard même:

« Et si l’ange n’existait pas ? disent les sages.
Si la mort s’amusait à brouiller les messages
Avant d’anéantir la ville et ses remparts ?
Que répondre ? Je sais à peine si j’existe.
J’estime qu’il serait effroyablement triste
Que l’amour à la fin n’existât nulle part. » pp. 229-230  strophe 76  

« J’en prendrai mon parti par la force des choses
Et je n'en dirais rien au spectre de la rose. » p. 230  strophe 77


Sa palette est large. Il se fait aphoriste au détour d’un texte introductif en prose:

« L’imbécile a toujours accusé le poète d’être ‘dans la lune’. Et c’est lui, l’imbécile, qui rêve d’y aller. » p. 78 (1961), ce  qui n’est pas très gentil pour la NASA (entre autres)… et le terme contient une dose de mépris qui peut déranger. Comme toujours, un fond de vérité, pourtant… face à tant d’autres défis plus humains, plus « stratégiques » aussi, à relever.
Sous divers pseudonymes, il a aussi publié des romans fantastiques.


Un art poétique provisoire se fait jour au détour d’un dégoût qu’il apprendra à surmonter car sa fidélité à l’alexandrin ne se démentira pas. J’ai extrait de l’introduction aux « Élégies dans un square décapité » (1958) ce qui relève strictement de l’art poétique, en laissant de côté  les nombreux dépits que l’auteur éprouvait à l’égard de ses contemporains et du décor dans lequel sa génération a dû se dépatouiller, et nous avec, 52 ans plus tard, en pire !  

« Alexandrins je vous dis merde
Il est trop évident que la poésie n’est plus qu’une vieille putain  
et qu’on ne peut la faire marcher longtemps sans qu’elle ait mal au-
dessus du genou
Depuis que la beauté est morte
On ne sait pas faire un pas dans la rue sans croiser des assassins
Et nous les poètes privés du lait de notre mère
Nous avons bu le vin stérile de la quotidienneté. » p. 64 (1955)    

Les poètes sondent «  l’homme et, lui faisant comprendre la précarité de tous ses états, [les poètes en] exprime[nt] les climats intérieurs… On ne peut aimer le poème que profondément persuadé de l’existence d’un brouillard autour de l’homme. » p. 83

« Un poème est un voyage à l’intérieur de l’homme et le monde extérieur n’est là qu’en matière de décor… C’est … en pleine  solitude que le
poème se crée… plus la solitude du poète est vaste, plus le poème a de voix. Il appartient au poète d’exprimer un climat intérieur au moyen d’idées  immédiatement transmises en images par le canal des sons. » p. 84   
Des idées, certes mais pas que. Selon les inspirations, d’autres moyens peuvent rendre un climat intérieur avec justesse, à défaut de netteté … pour cause de brouillard: sensations, ressentis, impétuosité, jubilation.

« Il n’y a de grandeur que dans l’œuvre et nous ne sommes, en dehors
d’elle, que des caricatures plus moins émouvantes. »

Il n’était pas de ces « poètes assoiffés d’audience. » p. 87

Il a pourtant amplement mérité la vôtre.


1 Karel Logist, Gérald Purnelle et Yves Namur
2 Se trouve l’explication du titre de cette collection p. 237: « Le singe cynocéphale de Faustroll, dans Jarry, est [b]elge : le symbole me plait. Il disait ‘ha ! ha !’ sur tous les modes, et avec d’identiques convictions. Les héritiers murmurent. » Hubert Juin, in Poésie n°1, n°24, avril 1972, La poésie française de Belgique. »

 


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