S’imagine assez bien le poète observant les mains du potier donnant, au tour, vie à la matière glaise. Il est assis à l’écart. Sa longue silhouette est assemblée là où, dans l’atelier, il pourra se faire un peu oublier, disponible pourtant. Il capte la vie que les mains détourent.

Sauf que, le réel est têtu: « Ne maîtrisant pas le « tour » de l’argile, [Serge] Vandercam s’associe à des potiers à partir des années 1970, à l’instar des artisans de la céramique San Giorgio, à Albisola. Ceux-ci réalisent des pots que l’artiste détourne. » Extrait du très beau site qu’un fils consacre à son père: http://www.sergevandercam.com/fr/artiste/biographie
L’évidence radicale évite un contresens que l’humeur aurait pu  ancrer mais livre comme la suggestion du titre choisi par le poète et le plasticien: Terres détournées.


Suggérer n’équivaut pas à affirmer. L’hypothèse d’une suggestion équivaut en tout cas à un sourire que la connivence amicale entre eux rend un peu moins incertaine. Ou alors, il ne s’y perçoit qu’une contingence qui converge ici.
Le processus d’écriture à l’œuvre sur les céramiques de Serge Vandercam dans ces Terres détournées est donc insu. Il s’est aussi déroulé à l’insu de studieux appliqués, fussent-ils universitaires, qui, au mieux, nous avertissent alors qu’il aurait suffi de nous informer.

Rien ne peut
contre la suffisance,
fors le silence.

Même feindre de l’ignorer
est déjà trop.
Laisser faire le texte,
rien que le texte.

Seul le texte peut,
et encore:
notre entendement plumé
est déjà embarras.

Comme un désaveu fait au silence.

La musique brise pourtant le silence, s’accoquine à l’espace sonore en hommage inspiré au poète encore trop méconnu.

Mais comment vous en rendre compte, vous qui n’y étiez pas ?
Francis Edeline a l’autorité naturelle de celui qui sait de l’intérieur. Il nous en a donné une preuve éclatante lors de son intervention le 29 février 2016 en la salle (dite) académique de l’Université de Liège. Sa voix libre vibre encore à l’intérieur des fibres. Le texte qu’il a par ailleurs consacré à son ami François Jacqmin et à ses Éléments de géométrie, dans le dossier 35 de la revue Textyles (2009, 21-32), foisonne de limpidités habitées.

Respect.

Immense.

Les quatre compositeurs ont offert des écrins sonores à ce qui a l’habitude d’être lu au delà du silence, dans le colloque singulier. L’expérience est émue. Le programme musical éclectique rend compte d’une intéressante palette: trois oeuvres offrent un écrin vocal à des chanteurs accompagnés par des instrumentistes tandis que le quatrième insère les poèmes lus par un récitant en intermèdes soufflés aux compositions musicales.
Chacun / chacune aura vibré à l’une ou l’autre œuvre. L’éclectisme y était de mise. Je conserve l’empreinte de la voix cristalline de la mezzo-soprane Julie Vercauteren et les fines expressions de son visage en creux. Elle habite le texte chanté là où d’autres ne feraient que l’effleurer, effarouchés. La complicité naturelle l’unissant au violoncelliste Jean-Pol Zanutel faisait partie intégrante du plaisir ressenti. La maturité que requiert la lecture de ces poèmes était bien servie par l’ampleur que Michel Fourgon a donnée à sa création:

« Pour la mise en musique des textes (tous extraits de la première partie du recueil intitulé Le printemps), j’ai été guidé également par ce qui affleurait à l’esprit lors de la lecture de ceux-ci: concision, simplicité, profondeur, sens multiples, humour « sans y toucher ». Ainsi, je me suis efforcé de chercher à inscrire ma musique dans le sillon creusé au préalable par le poète. »

Chaque auditeur aura pu s’en retourner avec un programme écrit livrant intentions et textes des poèmes.
La démarche du conservatoire royal de Liège est en tous points digne d’éloges appuyés. À des années-lumières d’autres aventures outremosanes...

Dans une très intéressante communication faite au séminaire 2015-2016 de mésologie, Marc-Williams Debono écrit ceci:

« ... Ainsi un mot écrit n’est pas qu’une information uniquement visuelle, mais peut également être représenté au niveau auditif, visuel ou kinesthésique. [... C]ela dépend de la manière dont le sujet relate son expérience (par rapport à la perception elle-même). Le codage est donc unique car nous avons une manière privilégiée et personnelle de coder l'information représentée (Hypothèse de La Garenderie et de Grinder et Bandler). »

En incluant d'autres canaux que le canal auditif, propre à la musique, J. Vercauteren et J.-P. Zanutel nous ont donné à [perce]voir les mouvements. C'est en cela que leur prestation est davantage plastique.


Quelques citations presque aphoristiques de François Jacqmin, extraites de Terres détournées par cet œil-ci:

Il faut une âme de butor* pour
supporter la beauté. (1)

*Personne grossière, sans délicatesse.


… de déchirure en déchirure,
il nous arrive d’atteindre l’i-
déal, c’est-à-dire l’absence
d’invention. (2)


En tous lieux, l’univers règne
par inadvertance. (3)


La terre tient à rester sans
maître : sa masse ne s’ajuste à rien. (4)


Il n’est probablement rien qui soit.
L’art serait cette
partie de l’œuvre qui ne veut
pas devenir une œuvre d’art. (6)


L’âme se lasse un jour de ses intuitions. (7).


L’oeil parcourt l’oeuvre, habite le texte & se laisse pénétrer par l’une ou l’autre perception que le trajet de l’un à l’autre (et retour) suggère.
La puissance travaillée de mots sur la page se corolle d’aphorismes à portée universelle presque quand enfin le poète consent à sortir le poème de la pénombre. (Le plumier de vent, 24) Le poème y est alors « une rumeur obstinée qui exige un corps. »

Les œuvres de Serge Vandercam peuvent-elles aussi constituer ce corps auprès duquel le poète dépose, après un processus plus ou moins long de conquête d’une « majorité structurelle » (ibid.) ?

Le dialogue qui s’établit devant nous fuit l’exégèse. Il se savoure au rythme du silence.

Comme le dit superbement Henri Michaux dans Glissement in Jours de silence (éditions Fata Morgana, 1978):

je vais
par les vagues
une à une

chemin sans trace
parcours long, actif, saccadé. (14)


Étiré d’admirations
de successives extrêmes admirations
trop sollicité,
je repars,
…...........................................................
Dense,
continuation du dense
le lieu emporté avec moi
dans le véhicule qui fait route. » (16)

L’état d’étirement admiratif rend assez bien ce que ce corps-ci ressent à la lecture de tout texte de F. Jacqmin, posé sous le regard du soi-lecteur. Le réel s'évase sous la plume du poète qui susurre la plasticité du monde.


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