La rime s'arrime peu au vers philosophique de François Jacqmin. Comme Gérald Purnelle en fait le constat ici (éditorial, 4), « l'ensemble des inédits laissés par le poète ... éclaireront les textes connus; ils révèleront des aspects méconnus d'une pensée et d'une personnalité;... »

Cette première livraison (novembre 2019) recèle 103 poèmes inédits en deux ensembles:

  •   90 textes étaient restés inédits lors de la publication du Manuel des agonisants en 2016;
  •   & 13 textes « évoqués dans la correspondance Jacqmin - Puttemans » (44-51) sont publiés sous le titre « L'infini en automne »;
  • La correspondance choisie entre les deux amis est, elle, également publiée. (29-43)

Au-delà de ce recueil attentif par le comité de rédaction des Cahiers, cette première livraison établit en huit pages (6-13) une biographie de François Jacqmin, « version longue d'une notice biographique parue dans la nouvelle biographie nationale » 4.

Elle est suivie d'une bibliographie qui s'étend sur 14 pages.

De bien précieuses pages pour celles & ceux qui sont définitivement subjugués par cette poésie aux accents stoïciens marqués.


Il avait assemblé un utime recueil en vue de publication: le comité Jacqmin l'avait édité en 2016 sous le titre Manuel des agonisants aux éditions Tetras Lyre. Ces nonante poèmes inédits, écartés par la volonté du poète, viennent ainsi à la lumière. Ils sont autant de joyaux dont la nature intime si douloureuse susurre une série de sublimations philosophiques de nature éminemment poétique. Chacune de ces perles constitue un appui sur lequel d'autres que lui-même désormais peuvent aussi se dé-poser. L'exemple ci-dessus est extrait de la page 82: j'en ai particulièrement ressenti la vibration. La dernière proposition indépendante du dernier vers, Nous serons la nature même., est porteuse d'une vérite intensément vécue dans le présent de l'écriture alors que le poète pressent déjà, en convoquant le verbe au futur, ce qu'est de tous temps la juste place du corps. Cette retenue même est de très haute tenue.

Il est une forme de silence qui pèse sur certains textes de F. Jacqmin.

Les poèmes écartés ont une densité dont la rudesse explose chaque anfractuosité dans laquelle la vie aurait pu concocter de se réfugier.

Face au rien, à l'agonie qui confrontent le corps à sa dissolution, le secours que le poète trouve

  • & dans son art des mots
  • & dans son retrait philosophique

est bien ténu. L'âme ne trouve nulle atténuation dans l'absence

« Qu'elles seraient tristes
les trilles d'un oiseau compatissant. » 80

tant il dresse un constat dur; l'absolu ici:

« Nous voici livré à l'absolu par des voies
médiocres qui résonnent
encore des mystifications de l'enfance. Mais enfin
nous y sommes, comme dans une clairière
sans oiseaux où
la tranquillité est plus intransigeante que
l'absence d'arbre. » 81

L'inexistence, là:

« Le mot inexistant que nous ne distinguons d'entre les autres
est celui dont nous tentons de nous extraire avec une violence
de dément,
celui que nous voulons lavé
de toute connaissance: voilà
de quoi est faites l'âpreté de notre verbe décu. »

Tant d'intransigeance lucide confond.


À la lecture de ces nonante pépites écartées se perçoit mieux le pessimisme presque nihiliste que j'avais ressenti dans les quatre conférences du Poème exacerbé.

Dans la correspondance qu'il a tenue avec Pierre Puttemans, ceci: « Je vois que je deviens solitaire sans vraiment le désirer. » 40 (27 10 1987).


Chaque lecture de poésie aborde ses poètes de prédilection équipée du bagage qu'elle a accumulant en gravissant sa voie propre. C'est ainsi que dans mon assemblage d'ouvrages sur le versant philosophique chinois, la main a extrait deux ouvrages. Elle était toujours sous l'impression forte instillée par la lecture de certains poèmes inédits.

La poésie de F. Jacqmin est souvent tendue à l'extrême, comme si elle avait été rédigée en chemin vers la porte du silence. Cette expression constitue le titre qu'avait donné un lettré chinois du XVIe siècle à une collection de textes, dont La moelle du phénix rouge, sous le titre général de Tablettes de la portes du silence. 15 C'est la sinologue Catherine Despeux qui a traduit le Qi gong qui est ici à la manoeuvre. En cliquant sur la couverture de l'ouvrage, une présentation sur le site de l'éditeur.

Les Tablettes répartissent plus d'une centaine d'oeuvres en treize catégories. « La sante [est la] rubrique dans laquelle se trouve La moelle du phénix rouge. 16 Les textes « présentent trois types principaux d'exercices préparatoires dans cet ordre:

  • les techniques du souffle,
  • les techniques gymniques,
  • et enfin les techniques méditatives de l'alchjimie intérieure. » 17

Elles sont rarement pratiquées isolément, nous assure C. Despeux.  Les deux premières techniques visent « à guérir les maladies ou à maintenir la santé par une hygiène de vie quotidienne », tandis que les troisièmes techniques, méditatives, elles, sont exposées dans dix textes écrits entre la période Tang (618-907) et celle des Yuang (1279-1368).


L'artiste Fabienne Verdier, elle, nous confie ceci dans Passagère du silence: 10 ans d'initiation en Chine: « Vivre en ermite,...

c'est une attitude de l'esprit qui engendre

  • un certain regard sur le monde,
  • certaines relations avec les autres.

C'est parvenir à être bête, ce qui est bien difficile quand on est devenu intelligent. » L'ermite de la forêt, qu'elle a rencontré, lui « exipliqua le mot chinois yun: dans son sens moderne, il veut dire rime mais, de façon plus large, rythme. Celui-ci est capital pour la musique mais aussi dans les autres arts, comme l'art de vivre. Sans rythme, il n'y a pas d'art. Cependant, à l'origine, ce mot avait un autre sens; il signifiait raffinement. » En passant « du raffinement au rythme, on en a simplement réduit le sens. »

L'ermite de la forêt poursuit: « Cultive le raffinement de ta pensée, de ta conduite; ainsi tu seras plus humaine. Ce qui est inhumain, & même à l'opposé de la vie, de son évolution, c'est la vulgarité & la violence. Les plantes & les animaux eux-mêmes n'ignorent pas le raffinement. » 221

Ce raffinement convient à décrire l'effet qu'ont sur moi beaucoup de poèmes de F. Jacqmin. Tous ne l'y exercent pas avec la même intensité; cependant, y percevoir une vibration qui entre en résonance avec celle de notre lecture s'harmonise avec un raffinement instantané, tel qu'il peut affleure lorsque deux personnes reconnaissent en l'autre une pulsation partagée, une forme de délicatesse commune, bien au-delà des mots. C'est à cette forme de complétude que tant de poèmes jacqminiens tendent.

 

 


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