Une autobiographie en bande dessinée: la démarche est formellement suffisamment rare pour être soulignée. Le choix du noir et blanc pour les planches est aussi d’une sobriété remarquée; il en dit probablement long sur la couleur du silence.

J’ai croisé Michel (moi, comme gamin sage et timide) dans les années soixante au « collège »: c’était l’Athénée royal de l’Air pur, à Seraing, en fait. Ses caricatures (de profs !) faisaient déjà merveille à l’époque! Les attroupements et les éclats de rires autour de ses dessins étaient fréquents…

Je n’appartiens pas à une famille juive. J’ai cependant l’impression que nos parents, nés au sortir de la première guerre mondiale, ont en commun la lourdeur du silence dont ils nous ont entouré. Les raisons divergent, mais doivent probablement plonger leurs racines dans des sources communes.

Michel gère le poids perçu, si bien rendu, avec son crayon continûment inspiré par une sagesse qui va bien au-delà de l’émotion. Il offre aux lecteurs une plongée dans les eaux profondes d’une « famille nombreuse » des années cinquante, une ouverture sur un monde perdu, oublié par le plus grand nombre. Insu, même.

Aller à l’insu de soi et de ses proches, offrir deux visages, râler sur tout, souffrir d’une surdité émotionnelle face aux siens… Que de pères, en vieux messieurs pleins de sagesses publiques, doivent ne pas se reconnaître dans ce bref portrait. Et que de mères auraient nié ce défaut d’attachement vécu par leurs enfants…

« Deuxième génération » nous offre une galerie de personnages au sein d’une trame familiale géographiquement distendue. Deux personnages principaux se détachent: l’auteur et son père. Leur lien est fort, fort conflictuel sur le tard… La vérité finit toujours par se dire.

Il s’écrit des émotions poignantes au sortir de la lecture. Je suis peu friand de ce premier degré de la lecture.

Pour l’instant, je relis l’ouvrage dès la dernière page refermée, un peu comme si je ne pouvais me résoudre à sortir de la boucle. Une forme de boucle à boucle peut-être…  Chaque nouvelle lecture attire mon regard sur l’un ou l’autre détail qui m’avait échappé. Il offre aussi un bel hommage à la cité industrielle de nos enfances.

Une recherche iconographique précise les lieux chers à mon cœur et désormais apaisés par d’inopportunes Mittaleries.

L’ouvrage se fait aussi didactique à l’occasion pour expliquer l’une ou l’autre tradition juive dont les méandres m’étaient largement inconnus.

Il nous fait tendrement caresser du doigt la somme de renoncements que l’âge adulte nous apporte en héritage.

J’ignore la popularité de cet ouvrage (un Livres Hebdo, vite !) mais l’éditeur sera bien inspiré d’en avoir toujours un stock car il marquera tant l'esprit de ses lecteurs  qu’ils en parleront autour d’eux. Le bouche à oreille est souvent le meilleur porte-parole d’un auteur, n’est-ce pas. Il entrera lentement dans le fonds mémoriel de la Shoah, mais aussi de la Cité du Fer. À ces titres, il sera vendu à bas bruit pendant des années.

(Cette chronique est un "work in progress": j'y ajouterai peut-être l'une ou l'autre touche plus tard.)


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