« Un homme peut durablement & spectaculairement changer de physionomie rien qu'en laissant ses traits manifester une modification de sa mentalité. » 204

« Ne vous l'ai-je pas dit ? Vous pouvez changer de corps: il suffirait que vous le souhaitiez très fort & je vous y aiderai. Tâchez, pour commencer, de changer d'apparence, juste un peu, pour prendre de l'élan. » 108


La vie de l'archiviste de la sous-préfecture de Journelaime repose toute entière sur un sens de l'observation développé tôt par Jacques Abeille qui vivait avec son oncle; celui-ci faisait partie de la haute fonction publique préfectorale française. Une façon de régler ses comptes avec son passé peut-être ? Ou en tout cas, d'alimenter la trame narrative d'allusions assez transparentes à la vie personnelle de l'auteur.

Le métier d'archiviste est une constante dans le cycle des Contrées. Il réapparait ci & là, notamment dans Les Barbares & La Barbarie, porteurs de mémoire, à côté du métier de diariste ou d'épistolier: d'abord le père, Bartélemy Lécriveur, dans Les Jardins Statuaires, puis Ludovic Lindien, son fils, entre autres dans Les Voyages du Fils.


Ce roman-ci file une forme d'érotisme doux, lié à l'éveil d'un post-adolescent accédant enfin à sa mue adulte. La plume de l'auteur est, on le sait, très déliée...

La clef des ombres dresse une galerie de portraits, tous très réussis. Une titraille précise nous en présente le nom et/ou le prénom. Le roman les livrera à mesure que Brice Cléton s'ouvre & se faufile dans leur cercle intime. Dommage que l'éditeur n'ait pas pris le soin de nous fournir une table des matières...

Dès l'entame du roman, les personnes gravitant au sein de la maison sont mis en place, de manière directe, efficace. Cela établit le positionnement de chacune d'entre elles, des femmes sauf le caviste d'une des deux boutiques du rez-de-chaussée. La personnalité d'un collègue de bureau, Mauvit, est pareillement dressée avec une vivacité qui nous le rend sympathique. Une sorte de protecteur de jour bienveillant...


La maison sise au 12 de la rue du Temps-Jadis acquiert substance propre. Les nombreuses descriptions la concernant qui parcourent le roman nous permettent d'en cerner une personnalité précise, accumulée au cours des générations qui s'y sont succédées. Cette thématique maisonnière est également une récurrence: il y a aussi La demeure des lémures, sous la plume de Léo Barthe. Donner vie aux meubles, à ses couloirs byzantins, aux espaces clos préservant d'intrusions, louvoyant d'escaliers en échelles donnant accès aux greniers puis aux combles; jusqu'aux grains de poussière s'époumonant à leur donner substance en voletant dans les rayons d'un soleil qui s'y faufile à l'occasion. La géographie du lieu devient une intimité partagée tant notre lecture peut s'en faire une idée précise.

Le frôlement des pieds nus de Séverine sur les lattes du parquet au-dessus du torse nu de Brice y ouvre un imaginaire intérieur un étage en-dessous est une réussite évocative parmi d'autres.


Plusieurs cartographies se dessinent sous nos yeux:

  1. la première, chronologiquement, est celle du Foutoir dans les combles de la sous-préfecture où s'hébergent & se délaissent les archives auxquelles Brice parvient à y mettre bon ordre; ses plans précis finiront par constituer une oeuvre exposable;
  2. une autre, celle de Pauline Berneron, ponctue notre lecture du cycle complet et s'étend sur plusieurs parges en fin d'ouvrage (mais aussi ponctue le début de chacune de parties, au nombre de trois: Le premier jour / Les longueurs de temps & L'illusion achevée; l'univers des Contrées déroule ses narrations en des lieux chaque fois différents;
  3. & puis celle du n°12 rue du Temps-Jadis.

Le roman se termine sur l'ébranlement du train qui se rend à Terrèbre, la capitale, emmenant Brice parti rejoindre le Secrétariat de la Chancellerie. Le Chancelier Lonvois, dont le dossier L a retenu toute son attention aiguisée d'archiviste d'ailleurs... Son contenu nous sera précieux pour la suite.


Si l'on en croit la quatrième couverture, ce roman est le troisième roman du Cycle; il vient à la suite du Veilleur du jour & s'insère avant Les Barbares. Toutefois, tant de fils s'entremèlent entre ces récits qu'il importe peu finalement, l'ordre... Évidemment, muni de cette indication, une rererelecture (!) du Cycle livrera un jour encore d'autres pistes à suivre à travers ces arcanes.


Unité de temps: celui de la mue de Brice;

Unité de lieu: Journelaime; la maison, le parc, la sous-préfecture, ses rues la nuit.

Unité d'action centrée sur un seul personnage.


Il se pourrait bien que ce soit le plus psychologique des romans qui constituent le cycle. S'y sondent en effet les tréfonds inviolés de l'esprit d'un tout jeune homme advenant au soi grâce à quelques femmes qui voient en lui,une facette à polir, chacune la sienne.

Dans ce roman, le narrateur n'est pas le scripteur. Ce détachement entre les deux permet des points de vue, des ancrages aussi, très nourrissants. C'est un peu comme si la construction d'une identité propre avait demandé qu'un regard extérieur soit posé sur ce monde alignant les vases clos, dans lesquels se meut le héros.


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