À l'aube, l'eau du fleuve les assemble. Pas de lieu de rassemblement central. les poches humaines se courtisent ça & là, telles des convergences intimes qui grossissent au fil des minutes. Des amitiés vont bras dessus bras dessous, chacune déferlant selon sa dynamique propre

La ville s'ébruite au petit trot de la foule qui écarte tout ce qui a été dispersé pour faire obstacle à sa masse compacte & fluide, préfigurant la chaine innervée de bras concaténés les uns aux autres dans chaque rangée mais aussi d'une rangée à l'autre.

Elle édente les frises, son énergie amalgamée s'est mise à éclaircir l'air surchauffé de la cuvette où se sont lovés les déshumanisé·e·s, à l'écart des effarouchements d'autres vivant·e·s, relégué·e·s dans les lambeaux de forêts qui s'égrènent encore au-delà de ses lointains faubourgs. Des dizaines de rues étroites s'écartent à leur passage, encartent bientôt la ville d'un flot rutilant vers les anciens bras du fleuve, comblés pour être livrés aux bourgeoises maisons, puis aux bâtisseurs en hauteur, question de rentabiliser leur béton. L'humain s'est ainsi détaché de son ancrage terrestre, un comble, cette vie hors-sol.

Sa masse éhontée renverse tout sur son passage éidétique sans rien détruire; elle déplace, elle désarme. Elle cajole même.

Elle déjoue tous les pièges. L'ambiance est bon enfant, joyeuse, déterminée à s'épancher sans prendre le pouvoir.

Ce ruban souple trottine, inexorable, des mois de préparation, de remise en condition physique, en élaguant tout ce qui le gêne.

Chacune, chacun s'émeut, hilares, des énervements perceptibles sous les képis masqués, robocopisés de la police, de l'armée – ce renfort des régimes fortifiés par les certitudes de leur bons droitsdes leurres évidemment.

Les initiatrices au premier rang, les initiateurs font la queue, chaque rang intermédiaire est enveloppé par deux rubans infinis à l'élégance folle.

Ils rendent la pénétration endémique, propice à dépayser en souplesse les meilleures cartographes.

L'art de la guerre chinois, Sun Tzu l'a formalisé, est une inspiration inédite face aux légions romaines des pouvoirs en place.

Chaque nouvelle rue renégocie l'ordonnancement de ses rangs.

Il s'y fluidifie même en éolisant les poches de pollutions délétères qui épousent la moindre anfractuosité citadine.

La foule mobilise tout l'espace, équarrit la moindre résistance, nul animal ne s'y risquerait. Les forces de l'ordre ancien, oui...

Face au petit vieillard courbé sur son cabas, la foule s'attendrit, la mise en scène pour les caméras est très réussie.

Chaque rang s'écarte en le saluant, en le rassurant, en l'emportant finalement sur ses épaules.

Il est la première tête réjouie qui dépasse, erratique. Ses cheveux blancs revivent portés par le souffle que la foule soulève. Il progresse, porté par les médians de chaque rang vers la tête du bloc humain compact. La Mamy de l'épicerie s'offre au même jeu. Des multitudes d'autres les suivent jusqu'à constituer une solide épine dorsale pour la foule, la rendant du même coup inattaquable.

La crête médiane que la foule se construit, méthodique, ne s'essoufflera plus.

L'amalgame citoyen a désormais deux étages.

La ville s'eudémonise en s'exonérant de toutes les conventions soi-disant consensuelles.

Seul le sensuel s'évade en serpentant, infini.

Le premier hélico s'est crashé - un pylone. Les drones sont atterrés par la foule, boitiers électroniques dispersés aux abords... Plus une hélice n'adhère à sa croix; chacune s'écrase à l'écart, un chemin de croix...

L'éwé domine pour la transmission des consignes.

L'excellence sourd.

Hey, Jude fait partie de la bande-son.

Ézéchiel jubile.

 


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