Il s'assied. Son approche du meuble à écrire est feutrée. Presque discrète. Comme pour ne pas déranger le gentil fouillis qu'il est seul à mettre sur les gradins inférieurs. Il se force à l'abandon du troisième aux objets qui parcourent l'échine de sa vie. La mappemonde pour l'univers et l'éphémère. Le cercle de bois pour ne jamais oublier la transparence des choses. La défense d'éléphant fend les enveloppes d'un coup sûr. Elle aussi, il s'efforce de la remettre à sa place après chaque usage.
Il s'assied. Son approche du meuble à écrire est feutrée. Presque discrète. Le fauteuil, un peu voltaire, un peu confessionnal, s'empoigne à deux mains par la taille, là où le galbe est doux au toucher de l'écrivant. Le bois est patiné par les ans, sculpté par la main de l'artisan, ciré une fois l'an quand il y consent.
Il s'assied. Son approche du meuble à écrire est feutrée. Presque discrète. La lampe art déco cercle de vert l'espace papetier. Recyclé. Le bras ondulé s'accroche à la hampe cuivrée avec un minuscule papillon de serrage. Le pied s'encercle fermement à l'arrondi de ses bords. Le reposemain de cuir vert s'insère dans le plateau boisé. Il soutient les ustensiles de sa vie d'écriture.
Il s'assied. Son approche du meuble à écrire est feutrée. Presque discrète. Je vois encore son échine oblique, sa tête prenant appui entre le pouce et l'index. Et sa main. Sa main glisse sur l'aplat, forme des lettres amples si le calme l'habite, plus mouchées si l'urgence le pousse. Sa main rature. Peu. D'un trait net, d'une ondulation large aussi, appuyée, occultant les lettres désormais honnies. La plume suspend son vol d'un appui dans le vide, coincée entre l'index et le majeur de l'écrivant. Elle bat la mesure du jazz qu'il a dans les oreilles. Le temps du prochain surgissement. Elle est parfois véhémente. Les pages enspiralées tournent alors comme le métronome langoureux du saxo. Cela lui prend quand ça lui prend. Il en ressort pacifié, régénéré, épanoui. Quand le désir se fait grave et rampant, quand l'absente se fait suave et pesante, les mots qu'il a dans les yeux coulent le long du bras d'un mouvement fluide et continu. Habillés d'encre noire.
Parfois sertis de préciosités ironiques.
Le désir de l'absente avive les mots, les précise, les sculpte. Le trop-plein débride aussi. Ses mots se coulent alors dans le jouissif.
Le désir ni son absence n'éteignent la flamme. Ne nuisent en rien à la clarté de son regard. Il est né pour écrire. Il le savait maintenant.
Il s'assied. Son approche du meuble à écrire est feutrée. Presque discrète. Car le désir se fait grave et rampant.
Sous le presse-papiers centenaire, une lettre.


Mon cher Jean,
Je suis parti "au bout du monde avec un chien d'autrefois."*
"Je me suis arrêté parce qu'il pleuvait vraiment fort, et aussi parce que j'étais un peu fatigué de rouler seul. Elle"* descendait de son camion. Nos regards prirent des croisements convergents, très pénétrants, assez envoûtants. Je m'efface en tenant la porte vitrée. Elle s'est arrêtée parce qu'elle pleurait vraiment fort et aussi parce qu'elle était fatiguée de rouler seule.
J'ose ? Je fonce ! Elle me sourit. Elle me reconnaît sans avoir jamais su que je pus exister.
Nous nous asseyons. Préliminaires essentiels, avec le serveur pour témoin.
- Deux boulets frites, sauce liégeoise.
- Café ?
- Oui, merci.
- Deux ?
- Oui.
Le camion dans le noir n'offrait aucune marque distinctive.
- Vous transportez quoi ?
- Du chien d'autrefois, à ce qu'on m'a dit.
- Mais encore !
- Des hot dogs surgelés. Ca fut du chien. Ce fera de la saucisse chaude. Entre les deux, il y a moi.
- Enchanté !
- Et vous, vous transportez quoi ?
- Me, myself and I. On se tutoie ?
- Essaie toujours.
Son look de brune intello à lunettes rondes sans monture apparente ne la mettait pas forcément au volant d'un camion.
- Pourquoi ces larmes ?
- Une longue histoire. Pas intéressante. Essentielle mais passée. Parlez-moi... parle-moi de vous, fit-elle d'un sourire perlé d'amertume.
- De qui d'autre ? m'enquis-je narquoisement badin.
- De toi, de toi et de toi. Vous êtes plusieurs, si j'ai bien compris.
- Dans le mille. Dix milliards s'il le faut.
- Commençons par le premier. On a le temps, non ?
Les assiettes vides, le dessert savouré, nous nous assîmes, nous plûment, nous informâmes, sûmes, nous en fûmes, nous y connûmes, en revînmes différents, assemblés, rêvés. Nous étions allés au bout du monde en oubliant le chien d'autrefois. Un peu trop d'ailleurs. Il fondait sur la route...
Le lendemain soir, elle sonna son patron : elle lui offrit de choisir entre un pieux mensonge et la vérité toute nue. Il ne comprit pas. Tant pis. Le camion, il viendrait le chercher tout seul.
Une rencontre, mon cher Jean, où tout est dit avant le premier mot. La certitude de l'immanence.
Sans trop nous dire, nous nous traçâmes un chemin qui parcourrait désormais nos routes jumelles de frissons anodins, de fusions essentielles, d'écritures conjointes.
Nous mîmes un point d'honneur à laisser toute chose qui ne participerait pas au tracé de notre fragile sillon entre nos deux points, imaginaires pour toi, bien réels pour nous seuls.
Heureusement que nous nous étions arrêtés. Heureusement que nos regards prirent des croisements convergents, très pénétrants, assez envoûtants.
Parce qu'il pleuvait vraiment fort et aussi parce que nous étions un peu fatigués de rouler seuls.
Elle est au volant maintenant. Notre "voiture a continué à tracer un fin sillon entre deux points imaginaires parce que la nuit était tombée et que deux points dans l'obscurité, si on arrête de les imaginer, ça finit parfois par ne plus exister."*
Amicalement,

Il ne s'assied plus désormais. Redevenu poussière, il engraisse de manière furtive, presque discrète, les tanaisies.
Je n'en suis pas triste, juste un peu vide. Nos moments d'intensité ponctuent d'éternité ma vie d'ici. Aucun regret. Juste un ressourcement qui survient subrepticement un peu à la manière dont il s'asseyait.
Les choses les plus sérieuses, il semblait vraiment s'en amuser. Moi aussi. Cette ironie-là est peu comprise, ma foi.
Je vous écris de son bureau; je l'ai reçu en dépôt transitoire. Le temps que je trouve aussi ma porte de sortie.

* Francis Dannemark. (un peu court comme source, je sais; faudra faire avec...)

 

Toute ressemblance ne peut être que le fruit de votre imaginaire.I am alive and well. Elsewhere.
So long !


Statistiques

Membres
17
Articles
3219
Compteur de clics
3435912

Recherche