Une correspondance

Cet ouvrage date de 2016 et est de la main de Michel Juffé. Il constitue une forme d'acte manqué, mais fondateur, puisqu'il est consacré à une correspondance fictive échangée par Freud et Spinoza. Voici le lien vers la page de l'éditeur. L'introduction et les cinq premières lettres y ont lisibles en ligne.

L'épistolaire conversé par Michel Juffé est d'un style enlevé, aérien: il est porté par un souffle révélant la haute maitrise des sujets abordés par l'auteur de ces échanges qui n'ont évidemment pas eu lieu ! Michel Juffé fait notamment écrire à Spinoza (189-190): « J'aurais pu écrire partout "la Nature" sans parler une seule fois de Dieu, à condition de préciser que cette Nature est à la fois

  • connaissance de soi,
  • être en soi,
  • création de soi,
  • protection de soi,
  • etc.

(car [la Nature] a d'autres caractères - ce que j'appelle "attributs" - qui nous sont inaccessibles. [La Nature] est composée de corps dont les plus simples sont imperceptibles, ce que Démocrite et Épicure nomment "atomes" ou corpuscules élémentaires. » Spinoza/Juffé y précise encore que que certains corps dépassent nos capacités d'observation.

Ces 16 lettres établissent fermement des rapports à la fois transtemporels et fraternels  - ces adjectifs figurent dans la dernière lettre de Spinoza, à la page 278 - entre les deux plumes si bellement animées par M. Juffé; il fait ainsi montre d'un encyclopédisme assez universel qu'il appareille de nombreuses notes de bas de page et de deux appendices: le premier est consacré à la la mort de Spinoza; le second consiste en un index biographique composé de 39 notices, dont 10 concernent des personnes connues de Spinoza, le reste de Freud. Cette impossible correspondance est construite avec un aplomb et un brio remarquables.

Sur le site En attendant Nadeau, Michel Plon a consacré à l'ouvrage une recension qu'il a intitulée Poste restante.

L'étreinte admirative qu'exerce la plume experte de Michel Juffé offre à notre lecture de cette correspondance une occasion inédite de mieux comprendre ce qui unit les deux épistoliers par-delà leurs divergences. Une démarche très réussie que cette créativité épistolaire car elle se double d'une compétence littéraire avérée à faire vivre deux deux représentants du peuple juif, chacun dans son siècle.


Quelques citations:

« Nous devons ... mieux comprendre ce qui

  • nous fait grandir,
  • augmente notre puissance d'agir c'est-à-dire
  • nous rend plus actifs lorsque nous sommes affectés par d'autres choses et les affections. » p.19 Juffé/Spinoza

« Si nous cherchons à nous associer aux autres, nous bénéficierons en commun des talents de chacun et nous serons mieux à même de résister à ce qui peut nous détruire. » p.20 Juffé/Spinoza

« On ne peut pas se contenter d'être dans la béatitude: c'est un effort continuel. » id.


Parce que cet ouvrage appartient à une colletion intitulée Connaissance de l'inconscient, il m'a paru intéressant de me concentrer plus particulièrement sur ce que Michel Juffé a mis sous les plumes fraternelles de ces deux êtres humains très lus à propos de l'inconscient.

Spinoza, lettre 12, p. 200: « Je ne peux pas accepter l'idée d'un inconscient qui auraitt sa propre logique et qui négligerait le monde extérieur, autrement dir qui aurait ses propres lois. SI VOUS DISIEZ: "À l'état natif, les hommes ne savent pas qui ils sont & [ils] imaginent même sans s'en rendre compte une fausse idée de leur corps et par suite de la réalité des autres corps", JE CONVIENDRAIS qu'ont peut se tromper follement ou stupidement, en toute inconscience de cette folie ou de cette stupidité.

MAIS CE QUE VOUS DITES, c'est qu'il existe en nous quelque chose ("ça") qui demeure complètement étranger au monde extérieur, donc aux autres corps humains, qui font partie de ce monde extérieur.

EN TOUT CAS, nous serions étrangers à nous-mêmes, non par ignorance et illusion, mais essentiellement une fois pour toutes. » 200

Dans la lettre 13, Freud, en revenant sur l'inconscient, écrit: « La joie et la tristesse ... ne sont pas des états mais des mouvements. Rapportés à des objets extérieurs à nous, ces deux deviennent l'amour et la haine... Vous parlez d'appétit pour les jeux, les arts, les récits, la fabrication d'objets. Pour moi ils dérivent tous de l'Éros et souvent ne font que l'exprimer. »

Je remarque une utilisation respectueuse de la langue, notamment avec l'hypothèse ("Si vous disiez...") et l'usage du conditionnel ("nous serions"), mais aussi du vocabulaire de l'autre qui est ainsi confronté au sien propre.

 

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