Pour en finir avec le XXe siècle Pour en finir avec soi-même
mai 2020
Éditions du Seuil
Anthropocène
avril 2021
Éditions PUF
Perspectives critiques

 À 11 mois d'intervalle, deux ouvrages de la main de l'auteur qui souhaitent clore un débat en définissant les procédures utiles.

Une lettre adressée à une égérie mondiale plaidait d'elle-même. Nul besoin d'instigation extérieure. Une brève chronique de lecture figure plus bas.

Pour le second par contre, un entretien amical avec l'auteur sur le site Diacritik a attisé l'intérêt. Après tout, le soi retient fort l'intérêt & les réflexions sur Nulle Part...


Le plus récent, Pour en finir avec soi-même, est brillant. Pas de gras sur lui. Tout est dit d'une façon précise, claire. L'ouvrage trace à grands pas les étapes essentielles à travers les siècles de la formation du moi/soi chez des penseurs occidentaux. Il offre aussi des incursions extrêmes-orientales décisives & très réussies. Autant d'apartés en quelque sorte.
Seule la syntaxe propre à l'auteur aurait peut-être encore gagné en mordant si elle s'était faite moins sinuante. Quelques reformulations ont paru nécessaires çà & là.

La quatrième de couverture précise le propos de l'ouvrage. Son ampleur aussi:

« Qui sommes-nous ? À cette demande, chacun nous intime désormais de répondre. Du développement personnel aux documents d’identité, des luttes politiques aux relations intimes, de la vie professionnelle aux moments d’illumination mystique, réussir à enfin être soi-même semble constituer la condition essentielle de tout.

Mais d’où provient cette obsession pour le fait d’être quelqu’un ? Et, surtout, que révèle-t-elle de l’ordre du monde dans lequel nous vivons ?

Dans son nouveau livre, Laurent de Sutter, propose une solution inédite à ces questions au terme d’une dérive surprenante, saisissant dans un même mouvement la méthode Coué et le très ancien droit romain, l’invention philosophique du moi et la pensée chinoise, la psychanalyse et la spiritualité indienne, le théâtre et la neurologie.

Et si être soi-même n’était rien d’autre que le nom de la police ? Et si, pour résister aux appels à être « quelqu’un », il fallait enfin apprendre à devenir n’importe qui ? »


La table des matières, linéaire, balise la réflexion de l'auteur en soixante paragraphes:

 L'auteur écrit de courts chapitres. Cela dynamise son propos.

L'approche qu'offre L. de Sutter du philosophe anglais John Locke, à partir du § 14, est fascinante,

  • à la fois par sa manière de procéder, en disqualifiant d'un trait de plume au passage Étienne Balibar !,
  • mais aussi par la précision très aiguisée de sa langue.

C'est aguichant à l'extrême. Ce que l'auteur en dit me le rend précieux. La lecture de cet ouvrage balise une pénétration dans l'histoire du soi/de soi...


§ 47  Tu es cela

Reforrmulation en commençant par la fin: Le soi est l'illusion la plus grave et la plus dangereuse contre laquelle il convient de se prémunir en vue d'apprendre à réaliser une fois pour toutes qu'il s'agit d'être devenu l'être même du monde, l'âme de ce monde qui existe uniquement parce qu'il a une âme. Cette leçon que le sage Uddalaka Aruni expose à son fils Shvétakétu en l'invitant à méditer sur elle pour pouvoir atteindre enfin LA CONNAISSANCE.

C'est cette conscience que conçoit le monde en soi qu'il s'agit de réaliser pour atteindre cette connaissance, dont L. de Sutter ne nous dit encore rien de ses caractères définitoires.


Dans la reformulation dans le cadre ci-dessous, les quatre traductions proposées par des lecteurs avertis de Spinoza permettent d'introduire aussi trois autres traductions: l'esprit/laconscience/le mental. Davantage s'y lit dans le tableau ci-après: il recompose deux textes distincts précédemment rédigés sur Nulle part. Ils sont pour la première fois assemblés ici.

P. Macherey, 185: Spinoza différencie l'agir du pâtir. « Ainsi, le procès [dans le sens de processus] de perfectionnement dans lequel [la conscience/le mental*] est engagé[e] par la pratique de la connaissance vraie transforme sa RÉALITÉ

  • non en ce sens que la conscience transforme sa nature, que le mental modifie sa nature,
  • mais parce que le procès de perfectionnement met sa nature en mesure de réaliser davantage cette nature. » Il ne s'agit nullement pour le mental de se transformer mais de se réaliser davantage.

« Avoir une réalité,... c'est avoir une disposition à être ce [qu'est cette réalité]. » Son conatus (= Tendance/Effort/Pulsion) est « susceptible d'être exploitée à des degrés divers » de  perfection. Pour une chose, ÊTRE LIBRE équivaut à LIBÉRER AU MAXIMUM LA PUISSANCE D'ÊTRE QUI EST EN ELLE.
La voie de la libération est extrêmement ardue. Qu'elle soit telle ne signifie pas pour autant qu'il soit impossible de découvrir cette voie de la libération. La voie évoque évidemment les diverses traductions que
J F Billeter propose pour rendre en français le tao: acte, activité, action, déroulement des choses, fonctionnement des choses, méthode. Le tao concerne l'agir.
Découvrir la voie qui mène à la libération ne consisterait-il pas

  • à rendre conscient,
  • à installer
    • dans la part consciente de l'esprit,
    • dans la part consciente du mental,
  • la méthode qui mène à la libération ?

SI tel est le cas, Il y a dès lors lieu

  • de se donner les moyens de découvrir cette voie qui mène à la libération,
  • « d'accomplir un effort considérable, en suivant le processus dont [l'Éthique] décrit les étapes successives, afin de parvenir à la béatitude suprême. »
    * C'est Henrique Diaz sur
    spinozaetnous.org qui suggère de traduire MENS/MENTIS par "le mental". Il appuie sa proposition sur une note de bas de page figurant dans l'Introduction à l'Éthique III,p. 5 de P. Macherey. Nous y revenons toutes & tous, en tous temps... tant l'ouvrage s'avère précieux.
  • Cette note machereysienne sur l'expression le régime mental:
    « Régime mental, psychisme sont les expressions qui rendraient au plus près la signification assignée par Spinoza au terme mens que, faute de mieux, nous traduirons ici par "âme", en reprenant une traduction ancienne. »

Le conditionnel auquel PM conjugue le verbe "rendre" dans cette note dit bien qu'il ne va pas jusqu'à adopter régime mental/psychisme comme traduction. Henrique Diaz, lui, propose en son nom propre donc, et sa proposition est intéressante en soi, de rendre MENS par LE MENTAL. Ce faisant, il enrichit le nuage de traductions possibles pour le latin MENS tout en allégeant "régime mental" en "le mental". C'est une proposition heureuse.

D'un tableau, résumer:

ANIMA MENS
âme âme Charles Appuhn, Pierre
Macherey, Pierre-François Moreau,
Jules-Gustave Prat
esprit Bernard Pautrat, Robert
Misrahi
conscience Jean François Billeter et
sur Nulle Part
(le) mental Henrique Diaz
L'âme from Éthique V, une lecture cursive

Dans la présentation des cinq parties de l'Éthique, Introduction, V, 17 à 28, P. Macherey se penche longuement sur la traduction qu'il a retenue de Mens par âme. Cela lui parait commode, « la tradition de la langue du XVIIe siècle » 23n1 C. Appuhn en use, tandis que BP et Robert Misrahi lui préfèrent esprit, qui a aussi ma préférence à côté du mot conscience, inspiré par  les travaux de Jean François Billeter. Le concept que Spinoza y loge, est un être mental, « on serait tenté de parler, en termes modernes, de 'psychisme'[: celui-ci] appartient à un ordre de réalité autonome ... , la chose pensante (res cognitans), irréductible au fonctionnement du corps[. Le corps appartient] lui-même... à l'ordre de la 'chose étendue' (res extensa). Ces deux ordres [res cognitans & res extensa] ont exactement le même poids de réalité & correspondent substantiellement à des formes d'existence [corrélées] entre elles, [reliées]. » id.
À côté de mens, Spinoza emploie aussi anima, qui, lui, se
traduit uniformément par âme chez tous ses traducteurs en français: L'âme « désigne la réalité spirituelle de l'homme », selon R. Misrahi Dans ses 100 mots pour l'Éthique, 39.
La chose pensante est en soi irréductible au fonctionnement du corps, dit-il; le corps est un tout autre genre d'être, celui qui constitue la chose étendue. Même poids de réalité entre  elles, formes d'existence corrélatives, corrélées. L'esprit & le corps communiquent entre eux de l'intérieur de leur ordre respectif. C'est lorsque nous deviendrions progressivement capables de saisir des bribes de contenus émanant de cette communication que nous arriverions petit à petit à établir un équilibre respectueux des deux en soi. C'est en tout cas l'hypothèse à laquelle je suis arrivé jusqu'à présent.

 

Tout le raisonnement autour de TU ES CELA provient de la Chandoya Upnaishad. Deux traductions, celle de Jean Varenne au Seuil en 1981 & celle de Martine Buttex en 2012 chez Dervy.

Jean Varenne: « Le refrain complet = L'univers tout entier s'identifie à cette essence subtile, qui n'est autre que l'âme (âtman). Et toi aussi tu es cela Shvétakétu. »

Martine Buttex: « Cet être qui est cette essence subtile, tout ce qui résiste possède cela comme étant son Atman. Cela est la vérité (le réel). Cela est l'atman. Tu es cela, ô Shvétakétu. »


§48 Satyasya Satyam

Une autre incursion dans l'extrême-orient

Le soi « fait obstacle entre l'individu & sa compréhension de

  • la nature du monde
  • la manière dont [l'individu] est appelé à participer à son existence. »

Pour pleinement participer à son existence propre, tout hyumain doit consentir à dissoudre le soi parce que ce soi fait obtacle entre l'individu & ce qu'il comprend de la nature du monde.

Ou encore:

Pour

  • pleinement comprendre la nature du monde
  • & participer à son existence propre,

tout humain doit au préalable consentir à dissoudre le soi parce ce soi constitue un obstacle à contourner, une barrière à lever.

« Pour pouvoir accéder à la connaissance du monde, il faut donc devenir cette connaissance. » 165

Les §§ 58 &59 ressemblent à une véritable profession de foi de l'auteur, sous couvert d'un NOUS, naviguant sur une ligne de crête entre le majestatif & le pronom personnel pluriel englobant tout à la fois le scripteur & ses lectrices/lecteurs. Sa démarche est proche de celle pour laquelle j'ai aussi opté. Cette attraction vers l'orient extrême, Inde & Chine, sous la guidance remarquables de plumes averties, font partie des puissances du devenir qui se revisitent avec une forme d'autorité que sans doute jamais je ne souhaiterai atteindre. Cela indiffère le n'importe qui devenu. Je suis entré en résonance avec ce texte aux soixante chapitres courts. La suite propostionnelle, l'ouvrage a pour sous-titre Propositions 1, s'observera avec intérêt.

D'autres soi sur Nulle Part: Être soi-même, une autre histoire de la philosophie, Claude Romano; De quelques fondements de la vie qui coule en soi; Le parler de soi, Vincent Descombes; Mona Chollet, Chez soi;


Sur Greta Thunberg

Autant l'ouvrage le plus récent sur la fin de soi-même est l'oeuvre d'une plume avertie: pas de gras. Rien que de l'essentiel. L'une ou l'autre phrase à désincarcérer tout au plus. Autant cette épistole à une personne qui a acquis une empreinte forte au niveau de la planète semble alourdie par sa forme même. Les Chère Greta pullulent, manière de s'assurer que nous ne l'oubliions jamais... En plus l'éditeur n'a pas cru bon devoir reporter la titraille dûment pourvue par l'auteur dans le corps du texte. J'ai donc entrepris de les ajouter à mon exemplaire. Le procédé d'adresse se construit davantage sous nos yeux; la transparence du propos y gagne.

Il reste que l'auteur y poursuit plusieurs lièvres à la fois, notamment en procédant à un long dézinguage en règle de l'élite hyperlettrée française... L'épistolier reconnait d'ailleurs que Greta Thunberg "n'en a rien à foutre" ! (50). Le procédé littéraire qui consiste à nous donner à lire un courrier qui ne nous est pas destiné nous place dans une position de "voyeur" un peu, de spectateurs en tout cas, alors que ses vraies lectrices/lecteurs sont celles à qui l'ouvrage est destiné: nous avons déboursé 9€ pour acquérir l'ouvrage ! Le détour d'une lettre de 50 pages, il admet lui-même qu'elle est trop longue, opacifie quelque peu notre lecture qui doit alors séparer forme & fond pour faire affleurer les arguments qui nous sont destinés. Leur pertinence est incontestable. Les analyses posées là à notre destination sont marquées du sceau du bon sens.


Enfin, sur le « Pour en finir avec... », ceci:

Comme si l'auteur souhaitait clôturer définitivement un débat sur soi-même & sur le XXe siècle et passer pour soi-même à autre chose, aborder d'autres sujets.

Comme si l'auteur avait mis toutes ses cartouches dans chaque ouvrage sur le sujet malaxé.

Comme si après l'avoir lu il n'y avait plus rien d'autre à en dire...

Je ne sais...

 

Statistiques

Membres
17
Articles
3420
Compteur de clics
5225173

Recherche