Ce roman est porté par un souffle remarquable, une écriture dense habitée de l'intérieur, comme propulsée par une force qui la dépasse parfois (des longueurs). Il résulte de sa longue gestation (5 ans, l'auteur dans un entretien donné aux Imaginales 2018) un épais volume composé d'approches diversifiées qui finissent par converger dans cette version très informée d'une Vita Hildegardis. La portance donnée aux univers qui se déploient sous nos yeux parachève une intromission intime dans un passé pas si lointain, finalement: que sont quelques siècles à l'aune de l'univers ?
L'éditeur, La Volte, semble prendre, entre autres, plaisirs aux écritures mêlant imaginaire & fondations historiques: Agrapha, celui-ci, sans oublier Les Furtifs dont les fondations conjecturales sont finalement voisines.
Reconstruire ce qui s'est noyé dans les méandres historiques, & proposer de possibles exacerbations de notre présent délétère ont en commun l'appel fait aux sources de l'imagination & aux enseignements retenus de l'histoire.
L'exigence de ces chemins allumés qui conduisent à elle apparait soudain comme quête d'un absolu probablement hors de portée. L'agnostique chemineau que je suis n'emprunte pas les mêmes voies de bienveillance ressourcées en un dieu. Les façons de les dire en ce roman conduisent à éprouver de l'intérieur constances & différences. Les relativités restreinte (1905à puis générale (1915) constituent un tournant si jeune dans la vacation des siècles que s'y appréhende la novation proprement révolutionnaire de ces avancées.
Marrant comme le serpent (Hildegarde, p. 213) porte un imaginaire très différent dans les trois monothéismes & dans le shivaïsme trantique de Cachemire, où il revêt la livrée de l'éveil du corps au soi ! Là bas, il constitue le vecteur de la montée en soi de la personne. Ici, le serpent se fait le garant d'un insupportable moralisme...
Il s'exige une infinie patience aux lectures d'approche de ce roman: chaque chapitre nous transporte en compagnie de personnes différentes qui ont toutes, de près ou de loin, un lien avec l'abbesse; à nous d'en saisir l'accroche. Elle finit par vraiment apparaitre à la page 204 pour de bon, dans un dialogue très enlevé entre elle & Volmar, son secrétaire. Il vous faudra abriter leurs tracés se recoupant pour les protéger des dégâts que toute impatience pourrait provoquer en vous ! Cela vaut le coup, tant l'auteur, il me semble, appartient à ce club très fermé des ciseleurs de langue qui ont ma préférence. « Il ne faut pas aller trop vite. Chaque temps porte son enseignement. » L. Henry, p.211. Sage conseil que celui-là ! À nous d'assembler les cailloux blancs qu'il sème en cours de récit avec habileté sur des chemins de traverse, hors chronologie, tous valant le voyage. La technique du cheminement narratif a des points communs avec celle de Jacques Abeille dans Le cycle des contrées. Les auteurs ne cherchent pas à nous égarer: ne s'y perdent que celles & ceux qui ont reçu trop d'héritages pressés de notre époque approximative.
 

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