Un certain Léo Barthe, aka Jacques Abeille, a récemment publié un nouvel opus déployant à sa verve érotique: sa belle langue, la scansion  habitée de ses périodes amples & précises charpentent un récit feutré, calfeutré par des lémures: en 230 pages, se dépliera sous vos yeux déjà fervents une lecture fascinée par la beauté classique d'une langue sans équivalence connue, tant elle surnage, surpasse tout ce que vous avez pu aimer jusqu'à présent. Elle se fait tour à tour classique, intense, voyeure, pincée; sa diversité même est à chaque page un hommage à la langue française.

Deux exemples, l'un page 9, sur la demeure, l'ici:

D'ailleurs, tout est triste ici. [...] Un maléfice obscur, une histoire trouble, très vieille, enfouie au plus profond des fondations, émane de la cave dans les senteurs de la terre rance & monte dans la porosité de la pierre massive, imprègne les murailles & jour après jour filtre à travers les lambris, imperceptible désormais & pénétrante, cependant, envoûtante. Le maître est innocent. Il n'est que l'héritier du passé qu'il subit...

L'autre, page 65, pas vraiment choisi par hasard...

Un alignement de hautes portes jalonne la galerie. Certaines ne sont pas fermées. Si la petite bonne en pousse une, elle entre alors dans un vestibule qui ne prend jour nulle part,...

Vous conserverez à vos anciennes fidélités leur allégeance acquise, nulle raison qu'il n'en soit pas ainsi, n'est-ce pas ?, mais celle-ci, par son intemporalité vous offre une porte d'entrée, comme dérobée à la vue du grand nombre, des puissants, sur un univers si construit que vous ferez bientôt votre résidence !


Bienvenue !

Une plume affable & folle (de ces folies qui élèvent jusqu'à la Laniakea) nous est revenue. Elle est tenue par une main sûre, favorite entre toutes sur Nulle Part, celle de Jacques Abeille !

Autant la bergère a la nudité frivole en batifolant dans la campagne, autant la petite bonne et son (vieux) maître sont davantage mis en scène en costumes de différentes époques dont les armoires de cette demeure figée regorgent. Ils la feront revivre au cours de leurs (d)ébats. Les mots & les corps y dialoguent en voluptés.

Précipitez-vous, je vous en conjure ! Ne vous laissez pas arrêter par la très haute vulgarité de certaines publications de l'éditeur musard: celle-ci, comme quelques autres, y fait heureuse exception: nous pénétrons dans une demeure cloitrée par de séculaires maléfices sur les pas d'une jeune soubrette aux antennes énergétiques fort sensibles. Son pouvoir, elle l'incarne au plus près de son corps... En cliquant sur la couverture de l'ouvrage, paru en 2019, vous accédez directement sur le site de l'éditeur.

L'auteur sait conduire une narration longue, l'emmener loin sur des voies davantage intimes, si propices à d'émollients émois... La demeure des lémures s'ouvre à la progression d'une relation qui sourd d'un silence se dérobant dans l'informulé. (85)

À l'entame du roman, la haute fréquence de l'article indéfini (un/une) y agit comme l'indéfinition impersonnelle d'un lieu endormi au-delà de quelque soubresaut vital.

La petite bonne, la jamais prénommée, prend enfin possession, étage par étage, couloir par couloir, de la maison, l'ordre immuable établi par la grand-mère du demeurant principal, morte vingt ans auparavant (100). La vie s'invite à y circuler dans le sillage de la petite bonne. Le simple fait que la demeure & ses occupants nous soient présentés à partir du point de vue de la petite bonne suffit déjà à différencier l'ouvrage de tant d'autres s'essayant, souvent vainement, à mettre le lecteur au coeur de l'intrigue afin de l'inciter à l'excitation jubilatoire de sa pompe à bonheurs... Cette plume-ci voyage en eaux bien mieux conseillées, équipée d'une prose infiniment mieux agencée.

Pour apprécier ce roman érotique, il suffit de considérer que ce genre a trouvé sous la double plume de Jacques Abeille/Léo Barthe un de ses créatifs ultimes.


Les cinq sens sont mis à l'honneur, ils participent à l'intrigue:

L'audition
Hoquets & gémissements savamment disposés foisonnent...
« Elle s'aperçoit qu'elle pleure parce qu'un violon chante dans le feuillage de sa poitrine. » 125

L'odorat
« Elle a laissé derrière elle quelque effluve » que les murs n'ont pas encore bu. §2, p.20
La sueur y fait l'objet d'une attention vive.

La vue
(leur deuxième rencontre): « Il ouvre la porte ou du moins la porte s'ouvre, quelqu'un ouvre la porte; ... & instantanément l'embrase le sentiment qu'il va la voir. » 34 &, bien sûr l'auteur ne nous épargne rien du spectacle offert...
(Les miroirs) « Or voici qu'elle y contemple son corps que sa pâleur dorée délivre avec une lenteur solennelle des brumes d'une chrysalide crépusculaire. » 173

Le toucher
L'approche des corps prend plusieurs chapitres à s'installer, nécessite quelques rencontres (plus ou moins) fortuites pour voir se composer sous nos yeux une partition langoureuse qui peut étaler sur deux pages la description d'une étroite vitrine aux portes galbées qui contient une collection de tabatières aux motifs, à bien y regarder - ce que la petite bonne ne manque pas de faire ! - se motivent d'érotisme tout en annonçant avec précision les sensualités joviales qui s'ensuivront. « À la fin, le sommeil les emporte, souffles confondus & membres tressés. » 157

« [Il] la carese au plus secret de sa chair en suivant le rythme du chiffon qui frotte le bois luisant... »105

Le goût
aussi.


L'observation se fait d'abord attentive à la manière dont la demeure pénètre le corps de la petite bonne, pore par pore, mais aussi les stratégies toujours plus raffinées dont le maître des lieux use pour créer toujours davantage d'occasions furtives de rencontres de plus en plus longues, alanguies, allongées... de moins en moins furtives finalement.
On y découvre aussi qu'il s'est agi de résorber un maléfice attaché à deux serviteurs; en la demeure où « les fantômes ont trouvé la paix de l'absence. » 239

La langue est au service d'une intrigue complexe qui rend hommage non seulement aux corps mais aussi à la demeure, ses pièces, son ameublement. Tout est occasion à épanouissement.

Les points de vue offerts sur l'action varient: cela va du flux de conscience au dicours indirect à la troisième personne du singulier se fait art consommé de l'effleurement appuyé de l'âme intérieure de ce corps dont on soupçonne la fougue qui s'épanchera plus tard au descriptif de l'action. À mesure que la complicité s'installe entre eux, les dialogues prennent alors ensuite davantage de place.

Le soin qui est mis à lécher ce récit prompt à maints rebondissements dépasse de loin l'entendement convenu de ce qu'est une "lecture amoureuse", du nom de « la collection de réfernce en littérature érotique » chez la Musardine. L'effet d'enchantement en refermant l'ouvrage est entier: la certitude d'avoir lu une perle de récit déroulant son cours fougueux entre magie noire délétère (ne se prenant pas au sérieux) & une plénitude amoureuse magnifiée par la rencontre de deux amants au long cours commun désormais.

L'effet d'émerveillement en refermant l'ouvrage, une rémanence au long cours. La certitude d'avoir lu une perle de récit déroulant son cours fougueux entre magie noire délétère s'autodétruisant d'elle-même & un amour épanoui par une rencontre lumineuse entre deux amants que si peu rapprochait à l'entame du roman.


Un détail, mais pas que, je l'ignorais avant d'en vérifier l'existence: LÉMURE: ANTIQ. ROMAINE. Spectre d'un mort qui revenait tourmenter les vivants. Synon. larve. (TLFi). Comme quoi, il n'y a pas d'âge...


Statistiques

Membres
17
Articles
3445
Compteur de clics
5672902

Recherche