Les notions philosophiques & scientifiques voisinent souvent, comme par exemple dans cet ouvrage où une citation d'A. Einstein est éclairée en une (petite) page:

 

Des bribes s'y glanent: « Einstein s'est opposé à la mécanique quantique jusqu'à sa mort. Il y a chez lui un fond de spinozisme: pour lui, la nature est ce qui doit nécessairement exister. Or la physique quantique n'est que probabilités. Pour Einstein, ce n'est pas une description adéquate du réel. » L'opposition Einstein/Bohr laisse définitivement un goût de trop peu... Voici peut-être de quoi combler ce manque car les hasards d'intérêts personnels m'ont fait rencontrer les écrits de quatre auteurs différents. Trois d'entre eux pousseront le bouchon plus loin...


L'écriture experte en vulgarisation scientifique

L'ordre de lecture a été déterminé en fonction de ce que F. Richaudeau et son équipe ont mis en place en lecture experte. Bien sûr, en amont, une lecture experte s'exerce d'autant mieux que l'écriture elle-même fait montre d'une expertise vulgarisatrice de la part d'expert·e·s dans leurs domaines.

Les quatre introductions lues d'affilée permettent déjà de se faire une bonne idée du style d'écriture:

  • la syntaxe est légère; peu de sous-phrases, d'incises, de parenthèses, d'apartés;
  • l'annonce de la structure de l'ouvrage, des sujets abordés;
  • comment la matière va se déployer;
  • le sens de la formule mémorable;
  • etc.

1 Carlo Rovelli, L'ordre du temps

 La table des matières complétée (la titraison interne à chaque chapitre n'est pas reprise dans l'ouvrage aux pages 279-280) donne un très bon aperçu du contenu. L'art de la titraille est partie prenante dans une vulgarisation réussie:


Carlo Rovelli a la génie vulgarisateur: cet ouvrage est une adresse sûre, un guichet nous ouvrant une large fenêtre de compréhension sans formules. Une seule figure dans l'ouvrage, p. 39, & il s'en explique longuement. Il s'agit de celle du deuxième principe de la thermodynamique.  La traductrice de l'italien, assure à la langue d'arrivée une fluidité maximale au service d'une écriture qui prend toujours le temps de s'assurer de notre compréhension de ces sujets potentiellement arides en recourant à de très nombreuses caractéristiques qui complètent la première liste de critères figurant dans la paragraphe consacré à l'écriture experte en vulgarisation scientifique:

  • les schémas en couleurs (réalisés par les studios Peyo !);
  • les métaphores marquantes,
    • « Notre "présent" ne s'étend pas à tout l'univers. Il forme comme une bulle autour de nous. Quelle est l'étendue de cette bulle ? Cela dépend de la précision avec laquelle nous déterminons le temps. Si... ..., si ... » 58
  • les comparaisons qui enfoncent le clou; ces deux-ci ont tout pour plaire sur Nulle Part (voir par ailleurs le recueil L'Inde au coeur). Elles se trouvent en entame du livre (2e §) et dans le dernier chapitre:
    • « La mythologie hindoue représente le fleuve cosmiique par l'image divine d'un Shiva dansant: sa danse règle la marche de l'univers: elle est l'écoulement du temps. » 11
    • « Dans le troisième livre de la grande épopée indienne, Le Mahabharata, un Yahka, un puissant esprit, demande à Yudhishira, le plus vieux et le plus sage des Pandava, quel est le plus grand mystère. .. » 233
  • les reprises résumantes,
    • « Suis-je certain qu'il s'agisse de la description correcte du monde ? Non, mais c'est l'unique façon cohérente & complète que je connaisse aujourd'hui pour penser l'espace-temps sans en négliger les propriétés quantiques. » 150, fin de deuxième partie.
  • l'annonce du contenu de l'ouvrage
    • en fin d'introduction:
      • « Ce livre est divisé en trois parties inégales. Dans la première, je résume... La deuxième partie décrit ce qui reste à la fin de l'opération. ... La troisième partie du livre est la plus difficile, mais aussi la plus vivante & la plus proche de nous. ...» Carlo Rovelli, L'ordre du temps, 13-14
    • la pratique de la concision;
    • & en fin de chapitre ou de partie pour annoncer le suivant,
      • « Je récapitule ce long plongeon qu'est cette première partie du livre. Le temps n'est pas unique: il y a une durée différente pour chaque trajectoire; ... » 104
  • la titraille colorée comme ici:

Ces procédés & d'autres sont mis au service de notre meilleure compréhension intuitive des sujets abordés.

De l'histoire des sciences, avec laquelle C. Rovelli jongle, il extrait les avancées marquantes & nous démontre comment, étape par étape, tout cela s'emboite & se corrige à travers les siècles.


Quant au fond,

l'ouvrage de Carlo Rovelli est de ceux qui ébranlent tellement d'incertitudes approximatives que cela en deviendrait gênant si se culpabiliser avait cours sur Nulle Part !

Les deux derniers chapitres sont de véritables poèmes en prose: ils s'intitulent Le parfum de la madeleine & Les sources du temps. C'est par eux que ma deuxième lecture a commencé. Ils sont les plus aptes à offrir un plan large susceptible de faciliter l'ancrage de notions neuves.

Ma première lecture de l'ouvrage a suivi strictement l'ordre de présentation de son auteur. Les balises textuelles nombreuses semées tout au long de l'ouvrage en facilitent remarquablement la lecture. De plus, s'être fait la réflexion que la matière d'un ouvrage sur L'ordre du temps était ordonnée rationnellement tient du probable truisme. La nécessité de comprendre est presque entièrement assouvie par l'ouvrage lui-même.

L'ordre du temps nous conte la quête d'une vie d'humain consacrée à la physique théorique. Parfois, il convient de savoir prendre le temps de ne rien faire pour se laisser investir

  • par le plus énorme que soi,
  • par ce qui nous dépasse immensément.

Un renversement

Avoir appris à reconnaître ces instants, non comme des désherences, mais comme des lieux en lesquels des évènements cosmiques conjecturés s'approfondissent en un cheminement de compréhensions partielles. Cet ouvrage fonde un renversement de perspective dans la manière d'envisager la description du monde:

« Nous avons le choix entre [deux stratégies:]

  • forcer la description du monde pour qu'elle s'adapte à nos intuitions,
  • ou
  • apprendre à adapter nos intuitions à ce que nous avons découvert du monde.

J'ai peu de doutes, nous confie C. Rovelli, sur le fait que la seconde stratégie soit le plus fertile. » note 37, p. 250

C'est procéder à une conversion du regard que cela; c'est procéder à un renversement des perspectives intimes. Ce processus consiste à faire évoluer nos intuitions au contact de ce que la plus théorique des sciences dures nous fait découvrir sur le fonctionnement du monde. Nous avons déjà rencontré chez des philosophes de ces instants fondateurs où la perspective sur le réel s'inverse:

  • chez Bento Spinoza, entre autres dans ces deux propositions:
    • Éthique IV, prop. 67: L'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort, mais sa sagesse est une méditation  non de la mort mais de la vie. (Voir: Une mise à mort de nos servitudes selon Spinoza)

    • Éthique V, prop. 42: La béatitude n'est pas la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même; et nous n'en jouissons pas parce que nous maitrisons nos passions, mais c'est au contraire parce que nous jouissons d'elle que nous sommes en mesure de les maitriser. (voir Éthique V, une lecture cursive). La traduction préférée est celle proposée par J. F. Billeter.

  • Chez Robert Misrahi: l'auteur y consacre de longs développements de plusieurs ouvrages; cela tient une place de choix dans sa philosophie. Un essai y est consacré sur NP; il s'intitule: Deux libertés, trois renversements & une conversion chez Robert Misrahi.

  • Une approche basée sur la dernière proposition de l'Éthique (V, 42, voir ci-dessus) adosse une série d'Esquisses, oeuvre de J. F. Billeter; j'extrais ceci:

La liberté est le contraire de l'impuissance.


Béatitude

Une dernière fois, l'Éthique de Spinoza apparaît dans la 45e esquisse, intitulée Nos besoins: l'auteur y fait brillamment progresser la connaissance de la toute dernière proposition de Spinoza dans la 5e partie de son oeuvre majeure, il y énonce en effet une loi que J. F. Billeter traduit ainsi: « La Béatitude n'est pas la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même; et nous n'en jouissons pas parce que nous maitrisons nos passions, mais c'est au contraire parce que nous jouissons d'elle que nous sommes en mesure de les maitriser. »

C'est parce que nous jouissons de cette vertu qu'est la béatitude que nous sommes en mesure de maitriser nos passions.

E. Delassus nous explique utilement ce que Spinoza entendait probablement par béatitude: « Accéder à la béatitude consiste à vivre aussi humainement qu'il est possible, c'est-à-dire en n'étant plus déterminé par des causes externes, mais en étant cause adéquate de ses actes par une plus grande connaissance de notre union... à la nature tout entière. » 161
Le désir de béatitude n'est pas ... dépassement mystique; il consiste dans le désir de vivre le plus humainement possible, c'est-à-dire de vivre librement et de ne plus être dans la servitude. 160  C'est à dire ne plus se sentir impuissant, selon J F Billeter.


  • & enfin, chez A. Berque, la mésologie donne lieu à un mouvement de renversement aussi; voici ce qui en est dit dans l'oeuvre berquienne. J'en ai extrait des passages pour constituer une terminologie avec hyperliens (= dynamique !):
TÉTRALEMME    PT 157
 En logique  En français  Ordre pour l'auteur japonais
Yamauchi
 A  AFFIRMATION, principe d’identité: le modèle est toujours identique à soi-même.  1er lemme
 NON-A  NÉGATION, principe de contradiction: la copie n’est pas le modèle  2e lemme
 NI A, NI NON-A  BI-NÉGATION, NÉGATION ABSOLUE, principe du tiers exclu: la chôra n’est ni le modèle ni sa copie.  3e lemme
 À LA FOIS A & NON-A  BI-AFFIRMATION, principe du tiers inclus, participant de l’être sans toutefois être vraiment. Ce tiers inclus fait par ailleurs l'objet d'un site Internet développé par Monsieur C. Plouviet.
 4e lemme
 TÉTRALEMME  Yamauchi INVERSE L’ORDRE DE Nagarjuna qui est le fondateur du bouddhisme du grand véhicule, une religion donc. L'ordre adopté par Nagarjuna est « un bouclage indéfiniment répété sans aucun développement de la pensée. Pour lui, c'est la bi-négation qui est décisive. Yamauchi la met en 3e lemme et donc ouvre. »  PT 157
 TÉTRALEMME  Pour la mésologie, le tétralemme permet de comprendre la pleine réalité profane, c’est-à-dire tout simplement celle où nous existons, notre milieu.  
 TÉTRALEMME  ON PASSE du 3e lemme au 4e lemme par la LEMMIQUE DU C'EST-À-DIRE « dans une immédiateté à la fois temporelle & spatiale qui relève de l'intuition, non de la dialectique."  PT 159
 TÉTRALEMME  Entre deux termes, A & B / c'est-à-dire exprime un rapport dans lequel A est/n'est pas B. C'est bien le 4e lemme, le syllemme où l'on prend à la fois A & NON-A.  PT 159
 TIERS EXCLU, (principe du)  L'impossibilité d'être à la fois A et non-A, 3e ligne du tétralemme, voir ce mot.  PT 148 & Chôra, 2016 sur hors-sol.net, 3e partie note 5.
 TIERS INCLUS, (principe du)  Ce principe correspond à la 4e ligne du tétralemme, voir ce mot.  Chôra, 2016 sur hors-sol.net, 3e partie note 5.
 
Ces quatre philosophes invitent à procéder une modification du regard, de perspective. C'est à une démarche complexe comparable que nous invite Carlo Rovelli dans l'ordre du temps. C'est ce qui me suggère d'inclure C. Rovelli aussi parmi les philosophes, au voisinage de sa spécialité en physique théorique. & ce, d'autant plus, qu'un article récent qu'il a coécrit avec deux collègues mentionne trois institutions dans lesquelles Carlo Rovelli intervient. Une des trois est un institut de philosophie:
  1. Aix-Marseille Université, Université de Toulon, CNRS, CPT, 13288 Marseille, France
  2. Perimeter Institute, 31 Caroline Street North, Waterloo Ontario N2L2Y5, Canada and
  3. The Rotman Institute of Philosophy, 1151 Richmond St. N, London Ontario N6A5B7, Canada (Dated: October 13, 2020)

Renversement / conversion / retournement donc.

Le défi posé par le renversement des perspectives dans la façon de comprendre le fonctionnement du monde tient au fait de s'approprier ces notions, de les faire siennes, de ne pas accepter de lâcher le morceau.


Cet ouvrage a de l'allant, il opère des brèches dans tant de certitudes innocemment ancrées à mauvais escient. Le regard de béotien posé sur ce conte qui ordonne le temps sur d'autres intuitions très novatrices va exiger un malaxage long, de fréquentes (re)mises en bouche pour une s'intègre une mise en perspective conceptuelle de ce que l'on pourrait se risquer à baptiser une poétique du cosmos, à l'instar du titre d'un ouvrage fondateur d'A. Berque, intitulé Poétique de la terre.

Carlo Rovelli nous propose de déloger plusieurs "intuitions" en nous démontrant pourquoi il est désormais possible d'avoir une meilleure compréhension du fonctionnement

  • relationnel,
  • évènementiel

des choses (fonctionnement des choses: une des traductions du tao, selon J. F. Billeter).

« Nous sommes

  • des processus
  • des évènements
    • composés
    • & limités
      • dans l'espace
      • & dans le temps. » 201

 Le temps suscite de l'inquiétude en nous. C'est pour contrer notre inquiétude que nous avons développé deux attitudes émotionnelles opposés:

  • imaginer l'éternité comme un « monde étrange hors du temps que nous voudrions peuplé de dieux, d'un dieu ou d'âmes immortelles. » 227
  • adorer le temps comme Héraclite ou Bergson.

Ces deux attitudes émotionnelles opposées ne nous permettent pas de nous approcher de la compréhension du temps.


Une deuxième lecture est en cours, carnet jamais loin. Les notes s'assembleront ici à l'amble à mesure que les gestes de compréhension affinée par cette écriture autorisée s'accumuleront en un trésor immersif.

 

 

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