Les reptalopes sont des animaux des villes aux gorges larges et toujours assoiffées. Déguisés en humains, ou du moins en margoulins, ils vendent sur les brocantes, des peignes en os et des bijoux en corne. Sous leur aspect le plus fréquent, ils ont des crocs rétractiles, une peau semblable à celle des reptiles, et leur nyctalopie leur permet de vivre au gré des marées des métros, dans les recoins obscurs des ruelles ou les tréfonds des égouts. Il arrive pourtant qu’on les surprenne, peu avant l’aube, autour de braseros, dans des impasses, quand leurs chasses ont été fructueuses et qu’ils fêtent la pitance. Ils se nourrissent essentiellement de modes d’emplois, qu’ils aiment saignants voire bleus mais jamais à point. Ils ont une prédilection pour les descriptifs d’appareils électriques et de dispositifs pas encore disponibles sur le marché, ce qui les conduit parfois, qu’on les pardonne, à bafouer les lois des hommes. La nuit, ils collent leurs ventouses aux vitres de nos chambres, et recueillent les sons de nos accouplements. Ils n’ont pas besoin de voir, ne s’étonnent de rien : ils savent tout des pratiques sexuelles humaines. Ils ont l’oreille absolue et distinguent avec une extrême expertise, ce qui tient de l’extase fortuite, de la douleur consentie, du plaisir vénéneux, de la simple fioriture, ou de l’exact abandon de soi. Si l’on ignore ce qui les guide dans cet exercice, certains spécialistes y voient une forme de nostalgie pour leurs propres mœurs pornographiques, bien que les reptalopes maîtrisent l’extinction docile de l’amour depuis des siècles. Leurs femelles, éternelles nullipares, sont parties en exil : elles portent leur stérilité en écharpe, et voyagent inexorablement vers le nord. Leur espèce va s’éteindre bientôt.


***


Hier soir ils ont pris mon mode d’emploi
En un instant ils ont su tout de moi
Ils parlaient une langue reptilienne
La langue humide et sourde des sirènes
Dans le secret de la ruelle noire
Ils m’ont appris comment tuer l’espoir,
Comment éteindre en soi l’amour, comment
Survivre sans, comment faire semblant.
Ils ont pris tous mes os pour y sculpter
Des peignes, des broches et des colliers
Qu’ils s’en iront vendre sur les marchés.
Une peau neuve en interne remplace
Mon squelette et ce manque de lait glace
Mon sang ; mon corps, marionnette sans fil,
Titube. Il me faut trouver asile
Pour la nuit, car déjà le froid m’endort,
Étreint mon corps de ses mains délébiles

Et mon âme en exil dérive vers le nord,
Et mon âme s’éteint, loin au nord de la ville.


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