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Voici la clé de voûte d'une oeuvre philosophique prolixe & discrète. Ces entretiens dressent une carte intérieure très charpentée, en neuf ramifications, d'une oeuvre très construite. S'éclairent ainsi & les portes à franchir & les clés pour les ouvrir. Cela constitue désormais le sésame des écrits antérieurs de l'auteur.

La complicité amicale qui sourd de ces entretiens ramifiés rend un fieffé service à une oeuvre polymorphe dont un aperçu avait été capté lors de la parution de Multiplicités, sans véritablement accrocher. L'effet-conversation opère des avancées ciselées, offre de multiples décodages soulignant apports, contours, contributions, contreforts. Un peu comme le feraient des chemins dont les tracés se croiseraient en étoile à même la carte philosophique qui prend forme sous nos yeux par la grâce de leurs échanges.

  • Les deux philosophes
    • tracent les contours solides d'une oeuvre philosophique qui n'avait pas encore rencontré son point de rassemblement,
    • dégagent les lignes de force convergentes au cours de leurs discussions,
    • les rebonds de leurs dialogues promeuvent leur exigence à les clarifier.

Cela rend cet ouvrage essentiel. Il nous emmène plus loin, en des lieux à la fois inconnus & familiers. Du très grand art se déploie en ces pages. Ces entretiens tracent sous nos yeux la carte intérieure de l'oeuvre philosophique constituée par J.-C. Martin au cours de sa vie en cours.
Les lire avec attention, en insistant, évase les canaux sensuels en prises multiples avec des plans de réalité, des strates se tracent à même le sable en bordure de mer, celui qui se reforme à chaque marée. Il y a une forme d'avidité tranquille à parsemer nos parcours sur des chemins de lectures de multiples avancées, ouverts sur d'autres possibles, encore à inventer/créer.


Les hypostases définies

Dans une Bribe philosophique, je m'interrogeais en lisant l'ouvrage intitulé Multiplicités sur le sens qu'il convenait de donner au mot hypostase. Cet ouvrage-ci lève mieux le voile qui recouvrait le sens de ce terme & rendait ma lecture instable.

« Les multiplicités nous donnent accès à une infinité de types d'expériences. » Les multiplicités « se composent » (s'assemblent ?) « dans nos rapports

  • aux animaux,
  • aux végétaux,
  • & aux hommes

de sorte que

  1. l'esthétique
  2. autant que l'éthique,
  3. les arts
  4. autant que les sciences,

POUSSÉS au bord de leur extrémité critique,

OUVRENT notre finitude à l'infinité des attributs dont nous ne savons habituellement rien. ...

Dans l'exercice quotidien de nos facultés,

  • une hypostase de folie,
  • une hypostase de contemplation folle

nous poussera

  • à dépasser la frontière de nos diagrammes,
  • à ployer de nouvelles lignes.

Telle est l'EXPÉRIENCE à laquelle OUVRE ce que je nomme multiplicités. » 130

Le philosophe fabrique/ l'artiste ou le mathématicien crée

  • des agencements qui engagent une histoire
  • mais encore des plans.

Nous sommes lancés à toute allure sur des plans. ...
Certainement, L'ARTISTE se débrouille avec des plans.
L'artiste fixe ou casse

  • un avant-plan,
  • un arrière-plan.

L'artiste ouvre

  • des plans couchés
  • ou des plans debout.
  • des plans-séquence
  • ou des montages de plans.

LE PHYSICIEN lui-même se donne des plans:

  • le plan incliné,
  • le plan courbé,
  • la bille qui roule sur un plan,
  • le repérage cartésien sur un plan,
  • ses fonctions.

Les plans sont innombrables & obstinés.
Les plans sont parcourus

  • de démons comme chez Maxwell,
  • ou
  • de catastrophes comme chez Thom... » 130

« La philosophie aussi est faite de PLANS

  • lisses,
  • stratifiés,

avec des forces, des attractions passionnelles qui restent obscures. » 131

« L'idée de multiplicités s'accorde volontiers aux plans deleuziens... mais il me parait difficile

  • de nombrer simplement sur un plan,
  • d'occuper un plan en philosphie
  • ou de le nombrer en mathématicien.

L'existant que nous sommes est pris surtout dans la nécessité

  • de traverser des plans nombreux
  • et
  • d[e] rejoindre [des plans] qui sont bien loin de celui que nous occupons actuellement. » 131

Pour exister, il est nécessaire d'occuper le plan dans lequel nous sommes, il est nécessaire de traverser des plans nombreux, il est nécessaire de rejoindre d'autres plans.

Pour traverser, rejoindre, occuper, « il me semble qu'il y faut une instance vivante, plus intimée. On n'a pas seulement affaire à des procédures, des dispositifs, des montages, des processions plotiniennes. » 131 « Vivre dans les plans de manière qui ne soit pas générique » (? comme tout le monde ?), « cela passe par des processions. C'est Plotin qui invente ce concept étrange de procession, idée orientale selon laquelle tout procède

  • en gigognes,
  • entre des plans (stases ou hypostases)
  • des jardins zen
  • &
  • des gazons anglais,

qu'il y a par conséquent des PROCESSEURS

  • au coeur des formes,
  • au coeur de leur information,
  • &
  • sur lesquels nous sommes entrainés de façon vertigineuse,
  • entre lesquels
    • nous tombons
    • ou [nous] nous redressons POUR UNE VIE UNIQUE DONT LA CHUTE N'INVERVIENT QU'UNE FOIS; » 132

Nous sommes entrainés de façon vertigineuse sur des processeurs au coeur des formes, au coeur de l'information contenue dans ces formes. Se note plusieurs déclinaisons autour de procès: processeur, procession, procéder, processus.

Il semble que les précisions apportées par ces trois pages (130-132) sont susceptibles de fixer de manière pérenne le sens du mot hypostase. Le processus d'engrammage dans la mémoire au long cours de ce mot de vocabulaire est bel & bien entamé !


D'après F. Zourabichvili, Le vocabulaire de Deleuze, Ellipses, 2003, sous Plan d'immanence:

Parmi tant de plans identifiables, G. Deleuze s'est penché sur le plan d'immanence. Toute vie est d'abord submergée par des données de toutes sortes. Toute vie est d'abord chaotique. Les chaos est premier, il est un afflux incessant de ponctualités

  • perceptives,
  • affectives,
  • intellectuelles.

Ces ponctualités sont aléatoires & non liées. « On voudrait même ajouter: aujourd'hui comme jamais... les médias convient quotidiennement chacun de nous

  • à s'intéresser à des données toujours plus nombreuses & plus disparates,
  • à les enregistrer en vue de l'action qu'elles pourraient orienter,

étant entendu que se mouvoir adéquatement dans un monde devenu très complexe implique d'être informé. » 55 Les données sont caractérisées par leur profusion encombrante d'utilités putatives ». Les formes toutes faites de compréhension & de vie n'exercent plus l'emprise qu'elles exerçaient jadis. L'afflux de données est tellement démesuré que nous sommes pris de vertige - fascination ou nausée...

Le chaos est ce non-sens qui habite le fond même de notre vie. Pour en extraire de l'important, pour augmenter notre discernement immanent, nous avons besoin

  • d'un plan qui recouperait le chaos,
  • de conditions qui nous permettraient de lier ces données, de leur trouver du sens.

Le plan d'immanence est la condition sous laquelle du sens a lieu. Le plan a deux faces, chacune étant le miroir de l'autre:

  • plan de pensée,
  • plan de nature.

Le mouvement est à la fois image de la pensée & matière de l'être.

Ces approfondissements à travers les plans/levels of reality/reality/hypostases ouvrent des perspectives relativement neuves. Cette capacité à faire émerger des enfouissements libérés de nombreuses contraintes antérieures, un peu comme si les plans se détachaient plus clairement les uns des autres.

Voir aussi la bribe philosophique: Le temps d'une vie. Elle prolonge la réflexion.


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