Les ouvrages d'entretiens sont souvent l'occasion pour un·e philosophe de reprendre un tissage conceptuel suspendu d'une manière plus aimable, plus adéquate parfois quand la personne qui lui donne la réplique a du talent. C'est le cas avec Santiago Espinosa, à un point tel que Clément Rosset (1939-2018) lui avait amicalement confié les clés de son oeuvre de son vivant.

Cette esquisse réussit un tour de force magistral: présenter en un dialogue chaleureux, les deux hommes sont amis, les étapes principales du parcours professionnel & philosophique de cet essayiste à la plume claire.

Les sept entretiens se subdivisent en deux approches: cinq parcourent l'échelle du temps en suivant les différents postes confiés à C. Rosset ainsi que les nombreux ouvrages dont il est l'auteur. Sur ceux-ci, des faits précieux en présentent des clés, des circonstances d'écriture. Cela les met davantage en perspective les uns par rapport aux autres.  Les deux derniers entretiens abordent les deux concepts majeurs sur lesquels C. Rosset s'est penché: Sur le réel et Sur le double.

L'ouvrage se lit comme un roman pour peu que découvrir les ressorts d'une plume philosophique novatrice intéresse. C'est passionnant de bout en bout. Le ton est enjoué, complice, ça dézingue ferme sur certains « collègues ». Ce ton offre aussi un point de vue documenté et critique sur certains auteurs lus sur Nulle Part qui avaient laissé comme une amertume, sans forcément comprendre d'où elle provenait.

Le fil de cette esquisse est tendu, ne nous égare jamais même s'il ne rechigne pas à nous divertir de leurs enthousiasmes. L'ouvrage bref (136 p.) ne dit rien de la vie privée du philosophe, et c'est très bien ainsi.

Leur amitié réciproque invite notre lecture à s'y plonger pour en ressortir comme épuré·e·s de tous les contresens qui s'étaient d'eux-mêmes insinués dans l'interprétation donnée (par d'autres) de l'oeuvre de C. Rosset. J'ai l'impression au terme de cette lecture d'en ressortir pourvu. Je n'ai rien lu d'autre de S. Espinosa. Ses élèves & ses étudiant·e·s ont bien de la chance, je trouve !

Que ces deux amis soient remerciés sincèrement d'avoir pris le temps (long) de ces sept conversations transcrites, probablement resserrées pour être lues, aux fins de clarifier toutes les raisons qui font de Clément Rosset un philosophe majeur de notre siècle.


Clément Rosset, aphoriste

Quelques aphorismes glanés au fil de leurs conversations, comme une mise en bouche.

- Je trouve Platon « insupportable par son moralisme & son espèce de culte de la sagesse bien vue par le Socrate qu'il imaginait. » 19

- « Je me suis aperçu petit à petit que la joie ne tenait pas la route - comme on dit vulgairement aujourd'hui - si elle ne s'appuyait pas sur une reconnaissance absolue du caractère tragique de l'existence. » 23

- Chez Clément Rosset, « comme chez Spinoza, l'acte précède l'intention. » 35 S. Espinosa. Clément Rosset reprend: « L'acte précède toujours l'intention. On ne sait pas ce qu'on veut exactement & se fier à ce qu'on imagine un peu confusément vouloir ne mène en général nulle part. Il vaut mieux en croire à ce qu'on fait et à ce qu'on a fait. » 36

- Le secret de l'existence, c'est qu'il n'y a justement pas de secret. 68

- Le caractère tragique de l'existence tient en un mot: la mort. 75

- « Je pense que ... le monde est comme celui de Spinoza et que la réalité est une et sans reflet, sans double, sans alternative. » 81

- La joie de vivre n'a aucun fondement. « Si on est triste, c'est parce qu'on se trompe. » 92

- « La raison ne nous met pas à l'abri de la force du désespoir et de la tristesse. Il faut une force encore plus forte que j'appelle la force majeure. » 93

- « Ma conception de la joie: une force qui, encore qu'elle ne puisse pas dire pourquoi elle gagne, et qui voit très bien pourquoi elle ne devrait pas gagner, gagne quand même et est la seule à gagner. » 94

- « La démagogie consiste à alimenter le ressentiment des gens. » 102

- « La réalité est mon unique objet de réflexion depuis toujours. » 105

- On n'entend que ce qu'on veut bien entendre. 107

- Il est bien difficile d'ôter une idée de la tête de quelqu'un, dès lors qu'il en a une. 107

- Il est impossible de faire comprendre à quelqu'un qu'il est dans l'erreur. S. Espinosa. 107

- Le préférable est de se taire. 107

- « Un journaliste en vaut en général un autre. C'est comme les dentifrices. » 108

- Au cours de philosophie, « plus c'est clair et intelligent, moins cela a de prise dans la cervelle des élèves. » 109

- « La fonction des profs de philosophie est de susciter en leurs élèves le doute. Ils ne comprennent pas que le doute n'est pas une chose mauvaise en soi, mais une chose bonne en soi, une vertu. »  Le doute, cette chose bonne en soi, est une vertu.


Sixième entretien (Sur le réel) 97-116

Deux caractères définitoires de la réalité/du réel sont:

  • l'occasionnel
  • & le hasardeux.

La réalité est une parce qu'elle n'a pas de cause. La réalité est une en son genre.

La réalité n'est pas une certitude non plus. Rien n'est

  • arrangé,
  • prévu,
  • ordonné,
  • préfabriqué; 114

 Il est rare que ce qu'on pense ait un rapport avec la réalité. 115

Pour analyser la réalité, « c'est donc par l'illusion du double qu'[il y a lieu] de l'analyser. » 115

Chez Clément Rosset, le réel désigne tout simplement l'existence

  • dépouillée de ses autours,
  • ramenée au seul fait que [l'existence] existe de manière
    • autonome,
    • autosuffisante,
    • & autarcique.

Une expression juste de Valéry pourrait définir le réel ainsi: le réel est quelque chose qui

  • « en soi se pense
  • & se convient à soi-même. »

[Le réel] est un donné qu'on ne peut éclairer de l'extérieur pour cette bonne raison

  • qu'il n'y a rien qui soit extérieur au réel,
  • que ce qui serait extérieur [au réel] n'existe pas.

Le réel est une réalité dont il n'y a pas de miroir pour re refléter ni de complément d'information pour s'en faire une idée. 116

Aucun miroir n'existe pour refléter le réel tel qu'il est défini par C. Rosset. Il n'existe aucun reflet du réel nulle part.

La réalité est à la fois

  • totale
  • & seule.

La réalité ne parle pas, peut être considérée comme une sorte d'éternel silence. Cette "solitude" du réel m'a amené, précise C. Rosset, à une ultime définition:

Le réel est sans double. 116


Septième entretien (Sur le double) 117-131

Le double
 n'est pas mais est
 - une pensée illusoire  - l'illusion d'une pensée,
 - une perception illusoire du réel  - l'illusion d'une perception

 D'après S. Espinosa, 120.

C. Rosset: Le double est un révélteur du réel « dans la mesure où [le double] définit ce que le réel n'est pas. » 120

La marque du talent est de dire quelque chose de nouveau. 121 Les oeuvres de Bizet & de Vermeer ont hérité du talent de leur concepteur.

Arnaud Villani a retraduit Le poème de Parménide (Hermann, 2011). S. Espinosa en extrait ceci: « Tu peux penser la réalité, c'est même la seule que tu puisses penser & tu ne peux pas penser ce qui n'est pas la réalité.

Autrement dit:

Tu vas toujours essayer de trouver des réalités alternativbes ou des doubles de la réalité mais ce qui caractérise

  • les réalités alternatives,
  • les doubles de la réalité

est

  • qu'ils ne sont pas pensables
  • & qu'ils ne sont même pas dicibles. »

C. Rosset, à sa suite, précise:

« Ma définition du double est que le double est un objet

  • que l'on croit [vaguement penser]
  • ou que l'on s'imagine vaguement penser

mais le double est un objet qu'à la réflexion on découvre que rien en fait n'est pensé. »

Reformulation: À la réflexion, on découvre que le double est un objet sur lequel rien n'est en fait pensé.

« & c'est la raison pour laquelle le double n'est pas une perception illusoire mais une illusion de perception.

Ce qui est double est ce qui n'est pas pensé[;] ce qui n'est pas pensé compte pour rien. » 129

Le double est une illusion de perception. Le double compte pour rien.


Après avoir lu Le réel & son double, G. Deleuze a dit à C. Rosset: « Ah, je vous ai compris. Le réel c'est ce qui n'a pas de double. » 129


S. Espinosa commente: C. Rosset a relié l'absence de pensée à ce que le double désigne a contrario, & C. Rosset approuve: « Le réel est ce qui existe & il n'y a que le réel qui existe. » S.E: Ce que vous avez en commun avec [Parménide, Claudel, Larbaud & Valéry], c'est

  • l'émerveillement inexplicable à première vue devant ce qui existe, qui est ce que nous avons sous les yeux en ce moment,
  • & la répugnance envers la pensée
    • de ce qui n'existe pas,
    • de ce qui n'est rien.

C. R. à S.E.: « Répugnance est un mot trop fort. Le double

  • est sans doute un objet de réfutation pour ceux qui tiennent la réalité pour unique,
  • mais le double est aussi un objet de soulagement de la part de ceux qui s'approchent si près de la réalité qu'ils apprécient d'en être détournés in extremis par cette alternative hallucinatoire qui permet l'illusion du double.

Ceux-là sont à craindre, à redouter aussi si « leur religion du vague s'empare de leurs esprits au point d'en constituer une loi universelle propre à l'évangélisation. On sait qu'un objectif brumeux a toujours rassemblé plus de fidèles qu'un objectif précis. »

 

 

 

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