Deux ouvrages récents de la même autrice ont retenu mon attention:

  1. L'un d'eux fera bientôt l'objet d'une journée d'études dans la salle académique de l'ULiège: L'annonce de l'évènement se lit ici.
  2. Par ailleurs, un angliciste français, jusqu'à présent inconnu à mon bataillon de lectures, a consacré un essai séminal à l'un des deux ouvrages de Madame S. Lucbert, Personne ne sort les fusils. L'essai a été publié en octobre 2021sur l'excellent site Diacritik: il s'intitule Que peut la littérature ? : À propos du livre de Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils. Le lien vous y conduit. Sa lecture a mis des mots sur un malaise ressenti à la lecture de ces ouvrages, certes brillants, mais laissant un goût de trop peu, un So what ? si vous voulez. Un & après, quoi ? & ... est-ce que je vous épargne le: Ça ne mange pas de pain, finalement... qui m'est venu dans la foulée ! Non, hein...
  3. & si, il y avait quand même du pain à en extraire ? C'est ce à quoi Jean-Jacques Lecercle, professeur émérite de l'université Paris Nanterre, procède, d'autant plus brillamment qu'il sait à la fois être
  • impitoyable, en balisant précisément les limites qui restreignent cette belle plume Lucbertienne,
  • & magnanime dans sa formulation qui sait prendre de la hauteur, je trouve, en lui ménageant une élégante piste pour en sortir.

Le cycle sera complet quand vous saurez qu'un ouvrage d'entretiens est en commande: l'auteur y revient sur sa carrière et ses balises propres: Convictions philosophiques et plaisirs linguistiques - entretiens avec Jean-Jacques Lecercle - Sandrine Sorlin, Pu Du Midi, 2016.

Ces diverses précisions apportées illustrent la façon concentrique dont une bibliothèque se constitue et s'entretient afin de ne pas "tirer dns toutes les directions" & n'atteindre aucune cible au final.


Réorchestrer
Comme souvent, pendant une lecture d'essai, je commence par réorchestrer dans mon carnet le texte. Cette réorchestration-ci a consisté cette fois, tout en respectant la structure que Monsieur Lecercle a donnée à son essai, en une reformulation/simplification/réduction des propos - notamment par une verbalisation de nombreuses substantivations conceptuelles un peu plus abstraites -. Au départ la nouvelle partition est à usage personnel, jusqu'à ce que la forme ait suffisamment évolué se formaliser ailleurs que dans les pages cumulatives d'un 197e carnet... & qu'elle trouve à se placer sur un nuage, en libre mise à disposition d'autrui. Voici donc.

Personne ne sort les fusils pense comme particulier le premier axiome posé là par JJ Lecercle: L'ennemi principal de toute politique d'émancipation est le capitalisme

Le second axiome affirme de manière générale que la littérature pense.


Axiome
Je suis allé relire la brève définition de l'axiome qu'en donne Robert Misrahi: Les axiomes constituent des vérités éternelles. Cette éternité même les rend d'autant plus précieux dans l'Éthique (Bento Spinoza) qu'ils sont au nombre de dix-sept. Leur liste se trouve présentée en suivant ce lien.


L'ouvrage de S. Lucbert actionne, met en action une pensée qui pense... Il se dresse contre une hégémonie comme le cadre à l'intérieur duquel ce texte littéraire va déployer les moyens propres de sa pensée spécifique. Celle-ci va mettre en oeuvre un refus, càd une résistance affective de notre subjectivité à cette hégémonie qu'exerce le capitalisme sur toute pensée spécifique.

Toute politique de résistance à l'oppression commence par un NON sonore. JJ Lecercle cite un ouvrage de John Holloway, comme source de ce non sonore. Il s'intitule Change the world without taking the power, dont vous pourriez lire un extrait du contenu en cliquant sur le titre. Il est ensuite possible de construire une opération littéraire à la fois critique et reconstructrice. L'OBJET spécifique de Personne ne sort... consiste à critiquer le langage dont use l'hégémonie car cette critique fait prendre conscience du fonctionnement de l'hégémonie.

Personne ne sort... constitue un texte possible qui tente de faire évènement dans une situation historique – le procès – en subvertissant le langage de la situation. JJ Lecercle s'adosse ici sur un ouvrage d'A. Badiou. Cette situation historique, càd le procès & les discours qui s'y déploient est le lieu où déferle un univers discursif fort encombré par

  • le discours dominant empreint de TINA (There Is No Alternative] chère à M. Thatcher face à la nécessité du désendettement,
  • le discours dominé des victimes,
    • pathos des vies brisées,
    • souffrances,
    • indignation,
    • résignation
  • & le discours apparemment neutre des institutions:
    • discours juridique contradictoire
      • de la défense
      • & des parties civiles
    • discours "factuel" des médias.

D'où la question que pose JJ Lecercle: Où peut se situer le discours littéraire dans cet univers discursif encombré ?

Personne ne sort... intervient dans le langage de la situation en y opérant un retournement qui permet

  • la critique
  • & la sortie potentielle.

Cette sortie critique implique une forme de violence car elle suppose d'exercer un coup de force.

L'essai de JJ Lecercle décrit cette série d'opérations littéraires mises en oeuvre.


Première opération littéraire

Le texte n'est pas une narration avec un début, un milieu & un dénouement final. Le verdict n'est pas mentionné. L'opération est une dénarrativisation. Personne ne sort... prend le parti des victimes sans être vraiment & seulement empreint de l'affect "indigné". Le procès se déroule à l'intérieur du langage dominant de la narration cherchant à pousser les fonctionnaires que sont les employés de France Telecom à démissionner en les privant de leur individualité. Seul le harcèlement constitue l'objet du procès.

A Dans l'entreprise
  1. dette
  2. restructuration
  3. dégraissage
dans le système
judiciaire
  1. débat contradictoire
  2. jugement
  3. verdict

2e opération littéraire: la focalisation satirique sur les accusés davantage que sur les victimes. Le texte se focalise sur

  • les vêtements,
  • les postures,
  • les gestes,
  • les expressions
  • les discours

avec la précision d'un médecin légiste pratiquant une autopsie. La satire individualise à son tour les responsables de cette politique de harcèlement & ce, jusqu'à l'extrême. La focalisation satirique littéraire est bien définie par JJ Lecercle, telle que S Lucbert la met en oeuvre ne se focalise pas sur des anecdotes mais elle reconstruit fictivement le patron, non cité au procès, qui a lui endetté l'entreprise.


3e opération littéraire: elle généralise; en élargissant l'angle, le texte prend de la distance. Cette troisième opération consiste en un plan large. La lutte des classes est une forme de guerre; elle ouvre la possibilité que cette guerre-là aussi ait ses criminels. Le plan large englobe l'histoire du 3e reich allemand en se référant à la langue qui s'était développée à l'époque.  D'où la langue du management est passée à la moulinette de ce référent historique du XXe siècle.

Deux références linguistiques citées par JJ Lecercle  
  Viktor Kemperer, La langue du 3e Reich, Albin Michel, 1975
  Johann Chapoutot, Libres d'obéir, Gallimard, 2020
Deux références littéraires citées par S Lucbert  
  Franz Kafka, La colonie pénitentiaire
  Herman Melville, Bartleby
   "I would prefer not to"

 


4e opération littéraire: élargir l'angle & multiplier les positions énonciatives:

  • voix,
  • discours,
  • registres
    • en ayant souvent recours au style indirect libre

S'agit-il d'un style de discours ou de registre ? Le discours semble le plus vraisemblable, jusqu'au vulgaire & au mauvais goût, comme le souligne JJL.

Exprimer un affect de façon violente, fût-ce en la contrôlant, cette violence, exhibe aux yeux de tous une fonction cathartique. C'est une réponse [probablement inadéquate] à la violence de classe du harcèlement. Le management euphémise le langage afin de celer la vérité, de camoufler la violence sous la langue de bois des procédures juridiques. Cela lui permet de pratique la lutte des classes en la déniant.

Aller contre l'hégémonie de façon littéraire, la contrer, consiste à subvertir les langages dominants sur tous les registres, sur tous les genres, au besoin avec la distance critique qu'offre le pastiche.

[Dans cette dernière phrase, la "façon littéraire" met au net la nature du malaise qui s'était fait jour en moi à mesure que ma lecture progressait dans l'ouvrage, au risque de l'abandonner à la déshérence des flux éditoriaux...

M'est en effet venu aux lèvres un So what ?, équivalent de & après ? Pour contrer efficacement, fût-ce en commençant par la littérature, suffit-il] de

  • révéler l'existence d'une langue de bois managériale,
    • qui vide le langage de sens,
    • en émettant des paroles futiles, hypocrites ?

L'objet de l'ouvrage
Intervenir politiquement en produisant du savoir sur le langage dominant dans la situation du procès en vue d'en contrer littérairement l'hégémonie.

[Pourtant, une langue, même précise, voire fourchue, n'y suffira pas.]


Le quatrième de couverture de l'édition de poche contient cette citation:

« Ce livre-là ne s'occupe pas de conclusion: il travaille à préparer quelque chose. »

[Au-delà du constat banal qu'un livre sans conclusion est un ouvrage inabouti, & celui-ci l'est, se poser la question de ce que l'ouvrage prépare est légitime, non? Pour l'instant, je n'ai trouvé que celle-ci: une rente de situation littéraire pour son autrice, par exemple ?]


Réflexion personnelle finale: Ces soupapes d'écriture littéraire ne contribueraient-elles pas finalement au maintien de la fluidité économique & financière acquise, tant qu'elle peut être maintenue ? Ces trop-pleins d'insignifiance sont immensément ininterprétables en tant que tels. Il conviendrait de nous en rendre compte afin d'en tenir compte, bien sûr, mais en leur attribuant leur juste mesure.

Afin de creuser l'au-delà du littéraire, un ouvrage retient particulièrement l'attention de ma lecture/écriture: sous la plume de Sylvain Piron, le deuxième volume d'un ouvrage fondateur intitulé L'occupation du monde. Une lecture partielle du premier tome est à lire en cliquant sur le lien.

Cette belle plume s'est penchée cette fois sur la généalogie de la morale économique, calquant explicitement son titre sur une oeuvre célèbre (mais non encore lue sur Nulle Part) de Nietzsche intitulée, elle, Généalogie de la morale. L'ampleur que cet ouvrage récent (2020) embrasse constitue au cours de ses 446 pages une somme dont s'extraira des bribes significatives en vue d'activer l'au-delà du littéraire en constitution fictive de cette affaire-là, qui reste à instruire, dans sa globalité du moins:

La Terre vs L'outre-capitalisme.

 

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