Cela fait plusieurs années que je lis avec constance les ouvrages que publie Jean François Billeter. Il m'a semblé opportun de rassembler ici les enseignements principaux qui m'accompagnent désormais au quotidien.


1 Porter ATTENTION à

Porter attention aux gestes que le corps pose demande que

  • le corps ne soit pas possédé par son agitation;
  • le corps consacre dès lors de l'énergie afin d'obtenir de façon optimale cette attention qu'il souhaite mobiliser.

Cette mobilisation énergétique non agitée est ainsi consciemment obtenue. À la longue, elle s'installe dans l'espace & dans la durée. Elle s'y intègre.

Il est loisible au corps de s'entrainer à mieux porter attention

  • à l'instant présent,
  • à la vie
    • qui pulse en lui,
    • qui l'entoure, notamment celle qui innerve si intensément l'ensemble de la nature.

2 LE SENS DU CORPS

 Dans son Essai sur l'art chinois de l'écriture & de ses fondements Jean François Billeter précise ce qu'il entend par "sens du corps":

« Le sens du corps nous permet de saisir intuitivement la réalité de notre corps & nous donne en même temps le pouvoir

  • de donner corps aux caractères,
  • voire de faire d'eux l'expression de notre vécu corporel. » 183

Ce vécu s'exprime à travers les lettres auxquelles nous donnons forme en les traçant sur la page. Dans nos langues occidentales, ces lettres forment des mots qui se coulent dans une livrée syntaxique s'articulant bientôt en paragraphes assemblant le sens qui se construit en exprimant aussi notre vécu corporel à l'instant présent.

D'autre part, chez une même personne, « le sens du corps n'est pas toujours également éveillé. Nous écrivons plus ou moins bien selon les moments & nous devons parfois nous ressaisir pour écrire lisiblement, pour revenir d'une désorganisation relative

  • à une organisation plus serrée de notre activité,
  • à une mobilisation plus grande de nos énergies,
  • à une attention plus soutenue aux gestes que nous accomplissons. » 184

« Il faut que nous habitions mieux notre corps pour être plus présents à ce que nous faisons. » 184


3 Habiter mieux notre corps

À la fin du paragraphe précédent apparaissent trois caractères définitoires du syntagme repris en titre.

Habiter mieux notre corps consiste à

  • organiser nos activités de manière resserrée,
  • mobiliser davantage nos énergies,
  • soutenir l'attention que nous portons aux gestes que le corps accomplit.

4 Caractériser le corps propre par son activité propre

Le corps propre est notre corps, « celui dont nous ressentons directement la présence. » 186

Comme le corps propre « est l'ACTIVITÉ que » nous percevons en nous-mêmes « de façon continue, même lorsqu'il nous n'y prêtons pas attention. »

« Nous sommes faits d'une ACTIVITÉ qui est sensible à elle-même & se perçoit elle.même. » C'est l'ACTIVITÉ PROPRE.

Cette activité propre

  • est « la matière première de notre réalité vécue.
  • Il est impossible
    • de l'isoler (au moyen de l'esprit de géométrie ?)
    • & de la désigner comme nous désignons un objet.» (au moyen de l'esprit de finesse ?) 187

Confrontés à cette double impossibilité (l'isoler, la nommer), « il nous faut ABSTRAIRE [l'activité propre] de notre expérience concrète par un patient travail

  • de la sensibilité / l'esprit de finesse ?
  • & de la pensée./ l'esprit de géométrie ?

Il nous faut EXTRAIRE [l'activité propre] comme on extrait une essence. » 187

L'activité propre est

  • à l'origine du rapport à soi
  • à l'origine de notre rapport au monde.

5 Mouvements / corps / gestes intégrés

Il m'a semblé adéquat de rapprocher en un même ensemble ces trois concepts complémentaires essentiels à la vision billeterienne de notre appropriation du réel.

5 1 Les mouvements que le corps effectue

  • deviennent
    • plus lents,
    • plus amples,
  • transforment notre état général.

Sont favorables à notre état général:

  • nos énergies mieux mobilisées,
  • une activité plus organisée,
  • une plus grande (meilleure) tenue intérieure.

Se décèle dans ces considérations appliquées à la calligraphie chinoise une portée plus générale ayant trait à la manière dont la conscience donne du sens à notre corps dans la conduite cohérente de la vie autonome qui coule en lui.


5 2 corps

Y revenir encore & en-corps, c'est cette fréquentation quotidienne de soi, du corps-conscience, qui soulève le besoin de mieux définir celui que nous habitons.

La définition que J F Billeter donne du corps vaut rappel (voir Un Paradigme: I n°3 p 13-14). Corps: « l'ensemble des énergies qui nourriront & soutiendront mon action. »

Dans ses Études sur Tchouang-tseu par ailleurs il précise: « Par ‘corps’, nous entendrions, non le corps anatomique ou le corps objet, mais le corps propre, que nous définirions de la façon la plus  ouverte possible, comme ‘’ la totalité des forces, des ressources et des facultés, connues et inconnues, qui sont en nous... que nous avons à notre disposition ou qui nous déterminent ’’ (déf. complétée par une citation plus complète figurant p. 145).

Le corps ne serait pas une chose, mais l’ensemble (non limité, non-limitable) de l’activité qui porte notre conscience. Il serait l’ensemble de l’activité qui nourrit notre vie consciente tout en l’excédant de toutes parts. Cette définition rendrait superflue la notion de l’inconscient. »

De plus, dans une note, l’auteur attire aimablement notre attention, facilitant dès lors le rapprochement, sur la présence d’une définition analogue à la page 50 des Leçons.
La voici:

CORPS: « Notre esprit est la cause de nos errements & de nos défaites tandis que le corps, entendu non comme le corps anatomique ou le corps objets, mais comme la totalité des facultés, des ressources & des forces connues et inconnues de nous, qui [sont en nous] et portent notre activité. Le corps ainsi conçu est notre grand maitre. »

***
Dans Esquisses enfin, l'auteur appelle corps cette partie d'ombre et de nuit qui est la part majeure de nous-même. Le moteur ordinaire du corps semble avoir été bien capté par l'auteur. Il cerne la complicité que la conscience, qui en fait partie, peut établir avec lui.


5 3 gestes intégrés

Un paradigme, I n°4 p 14
Chaque geste que le corps pose s'intériorise progressivement. La perception intérieure du geste [maîtrisé] reste présente à toutes les étapes. L'intention n'est pas seulement une cause qui précède le geste, elle l'accompagne [pendant la survenue du geste] jusqu'à la fin. Cette esquisse offre un luxe descriptif de micro-étapes qui ont lieu quand nous posons avec succès un geste intentionnel.

Un paradigme, I n°5 p 18
« Le geste fournit un paradigme, celui de l'intégration. » C'est au moyen de l'acquisition progressive d'un geste nouveau de mieux en mieux maîtrisé que l'auteur nous fait saisir l'idée centrale de sa proposition de paradigme: l'intégration. Le paradigme mis au jour par l'auteur est centré sur la relation « entre le degré d'intégration de notre activité et la qualité de ce que nous éprouvons, à un moment donné, comme la réalité présente ». Un paradigme, V, n°21 p96 & VI, n°26, p 117. Plus un geste est intégré à la matrice corporelle, plus il devient maîtrisé.


6 Le sens propre, autrement dit le toucher intérieur

« Le SENS par lequel ... [l'activité propre] se perçoit elle-même, nous l'appellerons le sens propre. » C'est le toucher intérieur.

Les disciples d'Aristippe de Cyrène parlaient de TACTUS INTIMUS. (d'après 187). Montaigne: « l'interne attouchement comme la douleur & la volupté ».

= Cénesthésie, qui « désigne la même chose que le sens propre ». Jean Starobinski la nomme conscience du corps.

« Car il nous faut bien que nous nous sentions exister pour pouvoir

  • établir avec le monde un rapport subjectif,
  • dire que nous sentons quelque chose,
  • dire que nous voyons quelque chose,
  • ou que nous entendons quelque chose. »

 Le sens propre permet au soi de se sentir exister grâce au rapport subjectif qu'il établit avec le monde, notamment au travers de ses cinq sens.

La profondeur, mais aussi la permanence du toucher intérieur conscient traduit le degré de conscience de notre corps que nous avons développé.


7 L'activité propre

Mouvements, gestes etc. constituent l'activité corporelle propre. Il peut être utile de reprendre (du point 4 plus haut) ce qu'en dit l'auteur dans un autre de ses ouvrages (Essai sur l'art chinois de l'écriture):

Notre activité corporelle propre

  • « est le fondement de notre rapport à nous-mêmes;
  • elle est en même temps le fondement de notre rapport au monde. » 188

Notre activité corporelle propre fonde le rapport que nous établissons avec soi & avec le monde. L'activité propre sert de fondement pour établir notre rapport

  • à nous-mêmes/à soi
  • & au monde.

« Ces deux rapports sont

  • indissolublement liés,
  • consubstantiels [l'un à l'autre] »

Chaque « modification de notre activité propre entraine toujours une modification conjointe » de ces deux rapports à soi/au monde.


8 Le vide

C'est JF B lui-même qui nous invite (dans ses Notes ssur Tchouang-tseu & la philosophie) à relire un passage d'une de ses Leçons parues antérieurement: dans la partie Une apologie de la confusion, il y traduit un dialogue extrait de Tchouang-tseu entre Confucius et son disciple préféré:

- Et qu'est-ce que le jeûne de l'esprit ? demande Yen Houei.

- Unifie ton attention, répond Confucius. N'écoute pas avec ton oreille, mais avec ton esprit. n'écoute pas avec ton esprit, mais avec ton énergie. Car l'oreille ne peut faire plus qu'écouter, l'esprit ne peut faire plus que reconnaître tandis que l'énergie est un vide entièrement disponible. La Voie s'assemble seulement dans ce vide. Ce Vide, c'est le jeûne de l'esprit. Ch. IV, le monde des hommes (4/a/26-28) Leçons, 94.

 En passant de l'oreille à l'énergie diffuse en faisant étape par l'esprit, il s'agit de faire progresser « l'attention portée à l'activité du corps propre ». Dans l'immobilité, « dans le calme, le corps propre se perçoit comme un vide ». « Nous touchons véritablement ici aux données élémentaires de l'expérience, à l'infiniment simple - ou à l'infiniment proche, ou presque immédiat... » 95

« Quand nous réfléchissons, que nous formons une phrase ou que nous cherchons un mot, par exemple, l'esprit s'absente pour laisser faire le corps. ... Il nous faut faire le vide pour que nos forces puissent s'assembler et produire l'acte nécessaire. Nous savons que l'incapacité de faire le vide produit la répétition, la rigidité et, dans les cas extrêmes, la folie. La faculté de faire retour sur le vide permet ... d'épouser les métamorphoses de la réalité, de ne plus subir aucune contrainte et d'agir juste en toute circonstance. » 97

 Ce vide est fécond, nourricier: il est important de rester en contact avec lui, nous dit encore JF B avant de traduire un autre passage de Tchouang-tseu:

« Ne te fais pas le réceptacle du renom, la résidence du calcul; ne te comporte pas en préposé aux affaires, en maître de l'intelligence. Fais plutôt par toi-même l'expérience du non limité, évolue là où ne se fait encore aucun commencement. Tire pleinement parti de ce que tu as reçu du Ciel, sans chercher à te l'approprier; contente-toi du vide. L'homme accompli se sert de son esprit comme d'un miroir - qui ne raccompagne pas ce qui s'en va, qui ne conserve rien, et qui de ce fait embrasse les êtres sans jamais subir de dommage. Ch. VII, Rois et empereurs (7/f/31-33)


9 Une vision

En écartant la parenthèse bâloise qui tient en douze pages bien circonscrites par l'auteur(28-39), & est bien intéressante par ailleurs, les propos que l'auteur tient dans son ouvrage le plus récent sur le propre du sujet construisent une VISION qui se précise toujours davantage, de livre en livre. Cette VISION repose sur une activité du corps qui déroule des phénomènes. Chaque phénomène devenu conscient , càd dont l'intensité consciente atteint un certain degré, « apparait le sentiment du je. » Le sentiment du je apparait à l'occasion de la manifestation d'un phénomène qui résulte d'une activité de notre corps. Ce sentiment du je substitue « le propre de ce que » J. F. Billeter & nous, ses lectrices, ses lecteurs à sa suite, « appelons le sujet. » 11

Cette vision est propre à l'auteur. Cette vision propre, J F Billeter la propose à notre réflexion au moyen de quelques mots simples auxquels il donne un sens nouveau qui se précise toujours davantage, de livre en livre. Les voies qu'il emprunte pour les clarifier en nous en faisant part sont une invitation à les faire nôtres.


10 Deux méthodes pour observer la manifestation consciente de phénomènes résultant de notre activité

10 1 L'arrêt de l'intention (Le propre du sujet, 8 - 9) L'auteur définit l'intention comme « la tension dans laquelle nous vivons la plupart du temps ». Pourquoi cette tension ? « Parce que nous tendons vers

  • ce que nous devons
  • ou ce que nous voulons faire. »

Suspendue, la tension crée un temps de pause durant lequel cette VISION peut prendre forme en réfléchissant, en imaginant, en nous abandonnant à la rêverie ou en percevant mieux ce qui se passe autour de nous.

Durant cet arrêt, «

  • nous cessons de nous mouvoir,
  • notre respiration ralentit,
  • notre visage se détend,
  • notre regard se perd.

C'est cet arrêt [de l'intention] qu'il s'agit de cultiver. »

10 2 La seconde méthode consiste à désactiver le langage; même à le maintenir désactivé pour prolonger nos observations, pour circonscrire un danger, celui de recourir « à des notions convenues qui ramèner[aient] l'inconnu au connu & fer[aient] que, satisfaits à bon compte, nous cesser[i]ons d'observer. » 9

En réactivant ensuite le langage, la prudence nous fera veiller « à choisir les mots qui rendront de façon la plus juste ce que nous aurons VU. » 10


11 Les quatre thèses

L'intégration d'un geste neuf perfectionne l'activité d'un corps. Cela donne lieu à la première thèse que formule l'auteur pour résumer ce qu'il a appris:

  1. « Le sujet se forme par intégration de l'activité, donc par un perfectionnement. » 16
  2. La deuxième thèse: « En se perfectionnant [par intégration de son activité], [le sujet] progresse
    1. dans la connaissance des lois de son activité,
    2. donc dans la connaissance de lui-même. Cette connaissance favorise inversement son perfectionnement. » 17

Lors de ma première lecture de l'ouvrage, je n'avais pas compris inversement dans la deuxième thèse. Il semble s'agir d'un cercle vertueux, d'une boucle de rétroaction positive, « plus la connaissance des lois qui régissent l'activité du corps du sujet augmente, plus la connaissance affinée de soi s'affine & dès lors plus l'activité du sujet se perfectionne. »

À la faveur d'une relecture de mes notes de carnet (n° 189), deux mois & ½ plus tard (7 5 21), l'inversion a fait son petit bonhomme de chemin. Voici ce qui en résulte: D'abord, dans la phrase en rouge ci-dessus, je propose de remplacer inversement par en retour; cela donne: « Cette connaissance favorise en retour son perfectionnement. »

En effet, dans la deuxième thèse, deux perfectionnements sont à l'oeuvre.

  1. D'une part, l'ACTIVITÉ du sujet, en se perfectionnant, progresse
    • à la fois en connaissant mieux les lois qui régissent son activité propre,
    • & en connaissant mieux le soi propre;
  2. d'autre part la CONNAISSANCE qu'acquiert le sujet favorise en retour le perfectionnement de soi
    • en perfectionnant son activité,
    • en posant des actes de manière mieux intégrée,
      • par exemple par une meilleure prise en main de la scie,
      • ou par une meilleure attention portée à tenir le plan de travail en cuisine propre.

Il aura fallu deux mois donc pour que le franc (suisse) tombe.

* * *

  1. La troisième thèse: Le sujet est d'autant plus libre « qu'il agit selon une nécessité propre plutôt que par une nécessité imposée du dehors. Plus [le sujet] avance [progresse] dans l'intégration de son activité, donc dans son perfectionnement, plus [le sujet] agit selon sa nécesité propre, & donc plus il est libre. » 17
  2. La quatrième thèse: « C'est son besoin essentiel en même temps que son désir essentiel d'aller vers plus de perfection, d'action nécessaire & donc de liberté. »

12 Éviter le désaccouplement du besoin essentiel d'avec le désir essentiel

Besoin & désir (quatrième thèse) concourent ensemble à la liberté du sujet. C'est quand le besoin & le désir se désacouplent, comme on le dit d'une engrenage qui tourne à vide, que l'insatisfaction du sujet grandit.

« Ces [quatre] propositions ne valent que par l'observation qu'elles suggèrent, que chacun/chacune peut faire par elle/lui-même & qui conduisent, si j'en suis juge, à l'idée juste du sujet évoquée au début de cet essai. »17

C'est en désirant ce dont nous avons besoin que nous sommes le plus le plus/la plus susceptible de maintenir notre besoin de sérénité le plus proche possible de notre désir. S'attacher à ne pas se laisser égarer par d'autres miroirs aux alouettes, tels l'argent, la gloire, la puissance, et tutti quanti, tout ce que Spinoza rangerait au rayon des passions tristes dans sa bibliothèque de concepts.

Désirer ce qui nous est nécessaire diffère radicalement de l'approche inverse consistant à se laisser gouverner pas ce que nous croyons être nos désirs propres (& qui débouchent la plupart des achats compulsifs) et d'en faire des besoins. C'est la meilleure manière de tomber dans le cercle vicieux espoir/déception.


Cet assemblage de notes prélevées dans plusieurs ouvrages de l'auteur constitue la synthèse actuellement la plus aboutie de ce que j'en retire. Ces appropriations inspirent ma vie quotidienne. Elles contribuent à en perfectionner les cheminements du soi.

 

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