Dans le calme du soir, quand le monde fait silence, mon bien-aimé s’approche et me caresse et m’enveloppe, réclamant par là notre tendre rituel quotidien.

Docile, je m’exécute. Et j’entame la lecture. Ma voix le berce. Il s’alanguit, s’apaise lentement, s’abandonne à l’écoute. Ce qu’il entend flatter ses oreilles de seigneur. Qui peut se targuer, comme lui, d’inspirer les plus grands ?

Il incline sa tête noire, s’essaie à quelques pauses séraphiques dignes de la circonstance et contemple de ses sombres prunelles un monde parfait dont je suis exclue.

Il s’étire longuement, bâille de toutes ses dents, voile son oeil d’agate d’une laiteuse paupière, signalant ainsi la fin de séance.

Il regagne sans hâte ses appartements ; avec soin se lave dans le moelleux des coussins. Soupire, satisfait, ronronne un salut à l’adresse du poète et s’endort enfin.

Sans doute rêvera-t-il d’amoureux fervents et de savants austères.

Non, il n’y a plus rien à boire
Hélas, l’ami… plus rien du tout
Encore soif ? Tant pis pour vous !
Plus la moindre blonde au comptoir
Circulez, la fête est finie

Non, il n’y a plus rien à voir
Terminée la rigolade
Là on entame la glissade
Rude pente – c’est le foutoir.
Partez donc, la fête est finie

Non, il n’y a plus rien à croire
Les trains glissent vers nulle part
Même les fantômes s’égarent
Dans les ombres de l’illusoire
Pleure donc, la fête est finie

Faute de soleil, sache mûrir dans la glace.
H. Michaux

C’était une terre morte et stérile, oubliée du soleil. Les gens y vivaient les yeux baissés, recroquevillés d’ennui sous un ciel sans grâce, emmitouflés et frileux jusqu’au coeur même de leurs songes.

Ses rêves à elle étaient rougeoyants ou gorgés d’un or pâle. Rêves de soleil levant, de soleil couchant, de soleil de quatre-saisons.

Alors, un jour où le froid se faisait plus intense encore que de coutume, un jour de neige dure et compacte, elle partit dans la plaine.

Elle se coucha sur le sol gelé, s’étira soigneusement, sans oublier le moindre petit muscle, le plus minuscule tendon, le plus infime carré de peau. Et s’offrit, confiante à la brûlure de la glace.

~~~~~~~~~

Après une semaine de battues, où chaque sentier, chaque talus, chaque recoin se vit passer au peigne fin, il fallut se rendre à l’évidence : elle avait disparu.

Des rumeurs circulèrent. On évoqua, à mots couverts, la traite des blanches. On accusa, par habitude, les gitans établis à l’écart du village. Puis le temps fit son oeuvre. Le pays retourna à son humide hébétude.

Et le corps ne fut jamais retrouvé.

Il y avait bien ce chien-loup, hurlant obstinément, le regard rivé sur un parterre d’edelweiss qui s’épanouissaient là, dans cette région sans relief où rien, jamais, n’avait poussé.

Étranges fleurs de givre…

Mais dans ce pays comme dans bien d’autres, les hommes ont oublié depuis longtemps le langage des chiens.

Sur les vieux bancs des quais de gare
Des cheveux roux des cheveux noirs
Tressent en hâte un au - revoir
Des mains agitent des mouchoirs
L’amour s’en va sans le savoir.

Là tout au bout du quai de gare
Voilà déjà un train qui part.

Sur les pavés des quais de gare
Combien se sont brisés d'espoirs?
Et les yeux bleus et les yeux noirs
Se noient dans un même regard
Combien de coeurs sous éteignoir ?

Là tout au bout du quai de gare
Voilà encore un train qui part

Et plantés sur les quais de gare
Les cheveux gris sous le foulard
On cherche encore à tout hasard
Un miracle une belle histoire
Mais c’est fini il est trop tard

Là tout au bout du quai de gare
Le dernier train prend son départ

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